L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Episode 132 – Lard de la Magie

 

            Vorshek dut déployer un effort colossal pour ne pas faire dévier son regard des yeux de la jeune villageoise lorsque celle-ci se pencha pour mieux l’écouter, dévoilant un peu plus de son décolleté. Mais le demi elfe était heureusement rompu à ce genre d’exercice et ce style d’erreur de débutant ne l’inquiétait plus. Après un court silence calculé pour ménager son effet, et s’assurer que Al à ses côtés demeurait aussi muet que possible comme il l’avait briefé, le magicien reprit son histoire, savourant un dernier gloussement enthousiaste de la jeune fille à sa table, ainsi que de son amie.

 

- C’est sous l’œil torve de la pleine lune que la créature a surgi des fourrés et s’est abattue sur notre groupe, vive et impitoyable comme une lame. J’ai tout de suite reconnu la silhouette d’un loup-garou de belle taille, les crocs saillants et les griffes démesurées. Malgré toute notre expérience acquise lors des innombrables traversées de forêts hantées par les monstres, celui-ci parvint à nous surprendre. Il fondit sur mon compagnon Al ici présent et le lacéra avec cruauté. A la vue de mon ami d’enfance mortellement blessé, mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai perdu tout contrôle et toute notion du danger. Animé d’une rage profonde, je me suis rué sur la bête, oubliant même mes sortilèges, simplement pour l’affronter à mains nues. Dans un éclair de lucidité, j’ai pensé à le frapper avec ma baguette enchantée « Foudrargent » car les loups-garous ne peuvent être affectés que par des armes en argent. J’ai ainsi terrassé la bête en lui plantant ma baguette dans le cœur. Je me suis ensuite servi du sang ruisselant de sa plaie pour soigner la blessure d’Al. Car le sang du loup-garou possède d’incroyables propriétés de guérison. On peut dire que c’est la force de notre amitié, mon savoir et mon courage qui nous ont permis de nous débarrasser du loup-garou des Bois Sordides.

- Et qui m’ont sauvé la vie, ajouta Al lorsqu’il reçut sous la table un coup de pied comme signal pour son texte.

 

            Les deux jeunes villageoises stupéfaites par le récit se pâmaient devant les deux vigoureux et braves étrangers quand Gonzague approcha de leur table.

 

- Vous leur racontez la fois où un louveteau a attaqué Al au mollet sur la route de Saint-Soulard ? lança la naine, savourant l’expression de lente décomposition sur le visage de ses compagnons. Je ne me souviens pas que ce soit toi qui aies sauvé Al. Dans mon souvenir, c’est bien le cri hyper aigu de peur de Cyril qui avait pris le louveteau pour un rat qui l’a mis en fuite, non ?

 

            La naine tourna les talons sans attendre de réponse, bientôt suivie par les deux villageoises aux mines foncièrement plus renfrognées qu’à leur arrivée. Vorshek ne tenta même pas de les rattraper, au contraire de Al qui crut le moment propice pour démontrer aux filles ses talents de jongleur ventriloque. Le demi elfe se contenta de se planter devant Gonzague, les poings sur les hanches, un regard noir cherchant à capter l’attention de la naine.

 

- Tu nous as cassé la baraque, déclara le magicien d’une voix menaçante quand la guerrière daigna enfin cesser de faire semblant de suivre la prestation vocale lamentable de Cyril au fond de la taverne.

- Oh, ça va, fais pas ta chouquette ! Ça vous apprendra à m’arranger le coup avec un garde borgne et édenté qui pue des bras juste pour obtenir une ristourne sur les droits de péage.

- C’est Prince Vorshek, soldate ! Tu dois t’adresser à moi avec l’égard dû à mon rang, plébéienne ! Alors, quelle sera ta punition ? Te faire pousser une barbe par magie ou te prêter au tenancier de ce rade glauque en tant que serveuse jusqu’à l’aube ? Non, cela manque de subtilité. J’ai mieux.

 

            Sans quitter la naine des yeux, le demi elfe frappa brusquement à l’aide de son coude l’arrière du crâne d’un marin attablé à portée. L’homme renversa sa bière épaisse et sombre sur ses cuisses et se dressa d’un bond en jurant, imité par ses deux amis.

 

- Soldate, appela calmement Vorshek tandis que les marins l’entouraient, des injures plein la bouche. Il me semble que je suis en danger et sous ordre de ton seigneur, mon père, je dois te rappeler que tu es chargée de ma protection.

- Alors ça…marmonna Gonzague en écartant le premier homme d’un direct à l’entrejambe. Alors ça, c’est fourbe, ça c’est vicelard, Prince !

 

            Le lendemain matin, peu avant l’aube, les gardes de ville entourant leur chef, pénétrèrent dans la cellule où les aventuriers étaient enchaînés. Quelques seaux d’eau glacée et pas forcément propre les tirèrent de leur sommeil.

 

- Euh, moi j’étais conscient, fit remarquer Al en recrachant une longue rasade.

- Silence, vermine ou je te balance au cachot! s’écria un des miliciens. Ah oui, mais vous y êtes déjà…Bon, ben silence, vermine !

 

            Son chef ne lui concéda qu’un furtif coup d’œil en coin, mêlant compassion et dédain dans un court silence gêné avant de faire face aux Dragons qui roxxent.

 

- Messieurs, mademoiselle, fit l’homme en saluant Gonzague et ses deux cocards, vous vous trouvez dans les geôles de la cité de Vasebouc suite à quelques incidents ayant été perpétrés cette nuit même à la taverne du Cul de Pelle, établissement de boissons n’ayant pas survécu à l’incendie suivant ces mêmes incidents. Je suis le sergent d’armes Folkar et…

- Vous êtes un cerf gendarme ?! le coupa Hjotra, stupéfait.

- Le sergent d’armes Folkar oui et alors ?

- Alors rien, répondit le nain troublé. C’est curieux, je n’aurais pas vu ça comme ça.

- Remettez-lui une dose de flotte dans la mouille, histoire qu’il voit mieux, ordonna Folkar à ses subordonnés avant de dérouler un parchemin. Je suis ici pour vous lire l’énoncé des accusations qui pèsent contre vous : pugilat…

- Pugilat, rectifia Al. On prononce « ji » comme « j’irais bien faire un tour loin d’ici » et pas « gui » comme guignol analphabète.

- Oui, je le savais ça, toussa le sergent d’armes, gêné. Donc pugilat dans un établissement privé, voie de faits sur matelots, déclenchement d’émeute et de bataille rangée, incendie involontaire d’établissement privé et… vol de charcuterie ?

 

            Tous les regards se braquèrent sur Al qui trouva brusquement fascinant la contemplation de ses chaussures.

 

- Bon, normalement, c’est direct la potence pour la moitié de ces délits et pour des étrangers, expliqua Folkar en baissant son parchemin. Mais comme on essaie de bosser le tourisme, le juge vous offre le choix des peines : enrôlement de force dans l’armée régulière avec envoi au front face aux hordes d’orcs barbares des landes, galère ou mission pour notre intendant.

- Galère, si on peut éviter, déclara Cyril, parce que je n’ai pas du tout le pied marin et sur l’eau je rends très facilement.

- Les orcs, c’est tentant, non ? interrogea Gonzague.

- Pardon de faire mon tatillon, s’excusa Al, mais moi c’est davantage le côté guerre qui me freine. Malgré l’attrait de la perspective du voyage, je crains qu’on se lasse vite.

- Oui, il n’a pas tort, réfléchit Vorshek, conquis par la pertinence de l’argument. Du coup, on va choisir la mission pour l’intendant. Qu’est-ce donc ? Nettoyer son carrosse ? Aller faire son marché ? Cerise est très doué pour repriser tuniques et chaussettes si besoin !

- Délivrer un village lointain sous le joug d’un monstre sanguinaire et séculaire, lit Folkar en s’appliquant. Là, j’ai bien assuré sur le « gui » de sanguinaire. Nos troupes sont occupées avec les orcs et on manque de petites mains pour résoudre les soucis annexes.

- Petites mains, ça n’a pas de rapport avec la couture ? demanda Cerise en levant le doigt. Je demandais au cas où.

- C’est à deux jours de marche vers l’ouest, un bourg de cultivateurs de pommes nommé D’Api-D’Api-D’Api Rouge. Il faut que vous y soyez avant après-demain soir. Pour les détails, vous verrez avec les gens du coin. En revanche, pour m’assurer que vous accomplirez bien la mission et que vous n’en profiterez pas pour vous barrer dans la nature, je vais devoir garder l’un de vous en prison. Vous avez une préférence ? Quatre votes pour l’elfe ? Vous votez contre vous-même ? D’accord. Et une voix du vieux nain qui vote pour moi. Merci de l’attention, c’est touchant. Bon, messire elfe, installez-vous chaudement, les autres, foutez-moi le camp.

 

            Gonzague, Hjotra, Cyril et Al débarrassèrent le plancher et ne se retournèrent qu’une fois parvenus aux limites de la cité. Ils attendirent quelques instants dans le froid piquant du petit jour, puis Vorshek apparut dans le nuage de fumée magique de son sortilège de téléportation.

 

- Tu as bien rayé la ville sur la carte pour qu’on évite d’y retourner ? demanda-t-il à Al. Cela tombe bien que le pays est grand, ça fait quand même sept bourgs où on doit être recherchés. Heureusement, on progresse bien en évasion et fuite précipitée.

- En plus, on innove, renchérit Cyril. Une bataille rangée et une taverne incendiée, c’est tellement atypique ! Et cette fois, Prince, vous n’avez mis aucune héritière noble enceinte et Al n’a dévalisé aucune bijouterie.

- On fêtera ça plus tard, d’accord ? fit le demi elfe en surveillant les alentours par prudence. En route pour la prochaine bourgade ! Où est Gonzague ?

 

            Les garçons retrouvèrent bientôt la naine aux prises avec un colporteur lui vantant les mérites d’une veste parfaitement immonde.

 

- C’est du daim, damoiselle, claironna le vendeur. Touchez la qualité !

- Du daim ? Vous me prenez pour un pigeon ? Ou une buse ?

- Bon, ce n’est pas du daim, admit l’homme sans se départir de son plus naturel sourire artificiel. En fait, c’est du rongeur. Du rongeur citadin.

- Appelons un chat, un chat. C’est du rat votre truc !

- Tout va bien ? interrogea le garde d’une patrouille, attiré par les éclats de voix dénués de toute discrétion ou retenue de la guerrière.

- C’est cet âne ! s’énerva Gonzague. Il me prend pour une chèvre cet animal-là !

- Inutile d’aboyer ! Mais…cette voix…ces manières…Je vous reconnais ! Vous faisiez partie du groupe de terroristes à l’auberge du Cul de Pelle ! Un de vos camarades m’a jeté une chaise au visage et a essayé de me faire les poches ! Le voilà justement ! Ils sont tous là ! Mais vous ne devriez pas moisir en geôle ?

- C’est l’heure de la récréation, répondit Hjotra. C’est parce que j’ai voté pour le chef cerf et qu’on n’aime ni les orcs, ni les bateaux.

- A moi, gardes, appela le soldat en dégainant et en sortant le même parchemin que Folkar. Ils sont manifestement encore sous l’emprise de l’alcool ! Au nom de la loi de Vasebouc que je représente, vous êtes tous les cinq aux arrêts !

- Puisque vous avez votre loi à la main, répondit Gonzague, je vous invite cordialement à vous l’introduire là où son application vous rendra le sourire.

 

            Avant que la naine furieuse ne charge dans le tas, Vorshek utilisa Foudrargent, la baguette offerte quelques jours avant par sa mère. Une légère décharge traversa le groupe de gardes dont les cheveux brusquement électriques se dressèrent en pics hirsutes et renversèrent les lourds casques qu’ils portaient. Soudainement aveuglés, et décoiffés, les miliciens ne purent empêcher les hors-la-loi de s’enfuir à toute vitesse. Le petit groupe s’arrêta bien plus loin et bien plus tard, à bout de souffle.

 

- Inutile de poursuivre notre carrière d’aventuriers, commenta Vorshek, irrité. Avec un coup comme celui-ci, on peut directement se convertir dans le grand banditisme...ou la course de fond.

- Gonzague, mais qu’est-ce qui t’a pris de t’embrouiller avec ce vendeur de loques ?! protesta Al, avachi contre un arbre. C’était clairement un escroc ! Regarde ce veston que je lui ai braqué ! Ça ne vaut même pas deux piécettes !

- Oh, ça va, grommela la naine en sueur. Comment je pouvais deviner qu’une patrouille allait passer à ce moment ?

- Elle n’a pas la science diffuse, la défendit Hjotra.

- On dit la science infuse, lui fit remarquer Cyril.

- Infuse, comme le thé ?

- Je crains que ces manants ne jètent leurs chiens à nos trousses, à présent, soupira Vorshek en surveillant l’horizon. Il n’y a qu’un seul endroit où ils ne penseront pas nous chercher et où on pourra leur échapper.

- Une taverne ? demanda Al, plein d’espoir. Un lupanar ? Une maison de jeux clandestine ? Oh, mon dieu, faîtes qu’il y ait au moins un jeu de fléchettes !

- Le village D’Api-D’Api-D’Api Rouge, dit le magicien d’un ton grave.

- Votre Souveraineté, tu ne penses pas à accomplir la mission de l’intendant, si ?

- Cela dépend, répondit Vorshek, le regard luisant fixé sur le soleil levant. Cela dépend s’ils ont un lupanar ou non là-bas. Tant qu’à être bloqués sur place, autant s’occuper.

 

            Et c’est ainsi que les Dragons qui roxxent prirent le chemin de l’ouest d’un pas rendu hâtif par la peur du gens d’armes et, pour une raison plus personnelle à Hjotra, des cerfs. D’Api-D’Api-D’Api Rouge s’avéra une charmante bourgade, un coin de verdure isolé par les marais de la région, nichée au creux de quelques collines et ceinturée par d’immenses vergers. Les étrangers étaient rares dans ce village d’allure paisible, la rumeur sur le monstre qui hantait les lieux faisant fuir les voyageurs. Vorshek et les siens ne trouvant à D’Api-D’Api-D’Api Rouge nul lupanar et nulle auberge, ils furent forcés d’investir une grange louée contre plusieurs pièces et un veston de fort mauvaise qualité.

 

- Dîtes, mon brave, rappela Vorshek le propriétaire des lieux pressé de s’en aller. Pourquoi était-il si important que nous venions pour ce soir précisément ?

- C’est parce qu’on avait plus d’étrangers à sacrifier au monstre depuis hier. Vous comprenez, comme il vient les bouffer tous les soirs, il nous faut un stock constant, mais on est courts en ce moment. On a donc fait une demande expresse à Vasebouc. Sinon le monstre vient taper dans les villageois, c’est toujours désagréable de voir l’un des siens se faire chiquer à la place d’un parfait inconnu.

- Mais je croyais qu’on avait pour mission de vous débarrasser de ce monstre ?! s’exclama Gonzague. On est juste là pour lui étoffer le bourrelet alors ?

- C’est pour ça qu’on vous a installé dans cette grange, c’est là qu’on lui sert son repas. C’est aussi pour ça que je me casse, parce qu’il ne va pas tarder. Mais n’y pensez plus, svp. Vous allez être tout tendus après et la digestion du monstre va être mauvaise, il risque de nous houspiller.

 

            Le paysan détala aussi sec, abandonnant les aventuriers perplexes dans la grange silencieuse.

 

- Moi, j’avais voté pour les orcs, commenta Gonzague devant l’air dépité de ses camarades, juste avant que l’entrée de la grange ne s’ouvre brutalement, laissant apparaître un molosse noir aux yeux de sang suivi d’un elfe lévitant au regard sadique.

- Est-ce que vous ne seriez pas le monstre du coin ? demanda Hjotra tandis que le chien de l’enfer bavait de l’acide brûlant sur le sol.

- Non, lui il vient pour changer les draps à mon avis, lança Al avant de plonger dans un tas de foin.

- Génial, vous êtes cinq ! fit l’elfe volant d’un air satisfait. Il me faut deux volontaires pour nourrir mon chien, les trois autres s’aligneront ici. Comme ça, j’aurais mon entrée, plat, dessert.

- On a vécu pas mal de malaises et de truc glauques, dit Gonzague d’un ton boudeur. Jusque là, je me suis montrée assez conciliante. Mais là, il est hors de question que je serve de casse-dalle à un elfe et son clébard ! Et depuis quand les elfes volent et boulottent les gens ?!

- Non, mais ce n’est pas tout à fait un elfe, expliqua Vorshek, tandis que Cyril et Hjotra allaient s’aligner, l’un pour goûter à l’elfe, l’autre croyant à un jeu. C’est un alfar, une sorte d’elfe esprit de l’air et de la terre, un mauvais génie aux pouvoirs magiques. Même les drows craignent ces créatures. Je sais qu’elles sont néfastes et destructrices, par contre j’ignore pourquoi il veut nous dévorer.

- Parce que je ne veux pas crever d’inanition, pardi ! répondit l’alfar en voletant de plus belle. J’en ai marre, ras les mèches, de me farcir des pommes, des tartes aux pommes, de la compote et des amphores du cidre de ce pays pourri ! Je suis coincé dans cette vallée pour l’éternité et je vous jure qu’après deux siècles à ronger des trognons, un hobbit grassouillet comme votre copain parait un met succulent !

- Encore un jeune homme enivré du parfum de Cerise, roucoula le barde en feulant. Je serai ton entrée alléchante, ton plat délicieux et le dessert te rassasiant.

- Gonzague ! appela Al depuis sa cachette. C’est toi la physiquement plus susceptible de caler son appétit. Sacrifie-toi pour l’équipe !

- Bon alors attendez, fit l’elfe en lévitation tandis que Gonzague distribuait des coups rageurs dans la motte de foin. Déjà, je ne fais pas de jaloux, je mange tout le monde, sans exception. S’il y a des restes, je ferai un doggy-bag. Et pour votre information, je ne suis pas cannibale. Je ne vais pas vous dévorer comme un ogre ! Je dispose d’un sortilège pour vous changer en pâtisserie, sauf en chausson aux pommes, là je dégobille direct.

- Ce n’est pas aussi écoeurant que les pommes les pâtisseries à la longue ? interrogea Vorshek, intrigué.

- Silence, éclair au café ! Ceux qui ne veulent pas se soumettre peuvent débattre avec mon ami canin infernal ! Blondinet, ne bouge pas, je vais commencer par toi.

 

            Vorshek fit un pas en arrière, mais le grognement agressif du molosse de l’enfer l’intima à l’immobilité. Le demi elfe poussa un soupir agacé et dégaina à contrecoeur sa baguette magique Foudrargent.

 

- Puisque tu mets mon existence en péril et compte priver la population féminine de ce pays de mes étreintes exceptionnelles, je me dois de t’opposer une juste défense, Alfar ! Je dispose moi aussi de sortilèges redoutables et contre un adversaire de ta trempe, je n’hésiterai pas à user de ceux dont est chargée ma baguette enchantée.

- Non ! s’écria Al, écrasé sous le talon de Gonzague. Ces sortilèges nous ont coûté une blinde chez l’enchanteur ! Le prix d’une nouvelle charge coûte un bras ! Ne fais pas ça !

- Tu préfères être changé en baba au rhum grignoté par une mijole volante ? le rabroua la naine. Pour une fois qu’il sort son engin pour une autre cause que la conquête d’une contre cuisse de pisseuse, tu ne vas pas venir péter l’ambiance !

- Les sorts qu’il croit posséder ne sont pas ceux chargés dans la baguette ! marmonna le rôdeur. J’ai effectué quelques échanges à son insu à la caisse pour déconner.

- De la résistance ? jugea l’alfar en jaugeant Vorshek. Soit ! Cela m’ouvrira l’appétit. Qu’y a-t-il, hobbit ? Tu veux être changé en puits d’amour après ? Euh, oui si tu y tiens…

- Subis le juste courroux de mon effroyable sortilège de Cône de Feu Draconique Ancestral et Mal Luné ! énonça avec fougue Vorshek en activant sa baguette.

 

            La magie illumina la grange et le sortilège se déclencha dans un sourd vrombissement. De l’extrémité de l’artefact pointé vers l’alfar jaillit une épaisse et juteuse tranche de lard qui effectua un vol en cloche suivi des yeux par tous les spectateurs hébétés, avant de finir entre les mâchoires gigantesques du chien de l’enfer.

 

- C’est quand même fascinant et merveilleux la magie, commenta Hjotra en applaudissant frénétiquement.

- Qu’est-ce que c’est ? fit le génie aérien, stupéfait. De la charcuterie ? Toto ! Recrache ! Recrache Toto ! Fais voir à papa ! Par les myriades sylphides printanières, c’est du lard !!!

- Une phrase qu’on entend pas tous les jours…dit Gonzague, blasée.

- Puissant seigneur mage ! s’exclama l’alfar, en plein émoi. Tu possèdes le sort d’invocation de la tranche de lard ?! Par pitié, cède-le moi !

- Le sort d’invocation de tranche de lard ?! répéta Vorshek, entre fureur et stupeur, se tournant vers Al.

- En d’autres circonstances, je trouve que ça aurait fait une blague excellente, se justifia le rôdeur sous le poids des regards de ses compagnons.

- Si on t’offre ce sortilège, nous épargneras-tu ? demanda Gonzague à la créature émue aux larmes.

- Ah mais carrément ! De la viande, bon sang ! Gratuite et à volonté ! Vous savez depuis combien de temps je n’ai pas avalé un morceau de bonne bidoche ?! Les pécores du bled sont trop nazes pour élever des bêtes, ils ne savent que faire pousser ces saloperies de pommes !

- Et voilà ! claironna Al en se relevant, plein de sang et de foin. Encore une victoire des Dragons qui roxxent. Il faut une citation classe pour sublimer ce beau moment…Je sais : on sous-estime trop souvent le pouvoir de la charcuterie ! Quoi ? Mais pourquoi vous faîtes encore la gueule ?

 

Bilan de la mission :

Al : Endurcissement aux Commotions +1

Vorshek : Magie Alimentaire +1

Hjotra : Crainte des Cervidés +1

Cyril : Attrait envers les Mâles Elfiques +1

Gonzague : Rancune du Corps de Métier de la Marine +1

Expérience acquise : Ridicule