L'Autre-Monde
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Episode 131 – La Bête

 

            Le demi-ogre Hourkor jaillit des broussailles en poussant un cri de victoire moqueur avant de se planter devant les aventuriers en train de déjeuner.

 

- « Haha ! Marauds ! Votre piteuse tentative de fuite est avortée ! Je vous ai retrouvés ! Je vous le répète, je suis là pour m’assurer que vous accomplirez bien votre mission et vous ne pourrez jamais m’échapper ! »

- « Cette farce, on vous attend depuis des plombes », répondit Al, la bouche pleine. « On vous a gardé un peu de poulet mais magnez-vous parce que Gonzague lorgne méchamment dessus. »

- « Malgré ma science et mes dispositions magiques », dit Vorshek d’un air gêné tandis que l’ancien héros se hâtait de récupérer son assiette, « je dois admettre que sous le coup d’une émotion vive, je dose mal mes sortilèges. La colique du tribunal ne passe toujours pas ? »

- « Quel est votre plan pour vaincre la Bête ? » éluda le demi-ogre après avoir lancé un regard noir au magicien. « Jusqu’à présent, aucune stratégie conventionnelle n’a pu en venir à bout. »

- « Vous allez rire, mais on n’a rien d’une équipe conventionnelle », répondit Gonzague.

- « C’est très simple ! » s’exclama Al avec enthousiasme, en sortant un lourd grimoire de son sac. « Tout est expliqué dans cet ouvrage que j’ai « emprunté » à ce moine errant à l’auberge avant-hier. « « La quête pour les Nuls ». Dans le chapitre sur la chasse au monstre, ils préconisent d’obtenir au préalable des renseignements auprès des gueux du coin. »

- « La Bête hante le marais. Personne ne vit dans cette région. »

- « Oh non, pas un marais ! » se lamenta Cyril. « Je vais salir mes bottines toutes neuves. Plutôt que d’aller chercher cette bête, vous pensez qu’on peut lui demander de venir d’elle-même ? Avec une jolie et polie lettre par exemple ? »

- « Un marais ? » fit le rôdeur en se reportant au sommaire. « Marais…marais…Y a un lien avec sorcière. Il faut trouver la sorcière la plus proche. Enfin, la deuxième plus proche après Vorshek. »

- « Fais voir ton bouquin ? » demanda Gonzague, curieuse, tandis que Al essuyait un tir de flammèches enchantées.

- « Non t’as les doigts qui suintent le gras de poulet, pas touche à mon trésor ! Finies les missions désastreuses et les choix hasardeux ! Je compte bien prouver à notre seigneur que je suis capable de mener ce groupe à la victoire !...Quoi ? Arrêtez de vous marrer ! Mais arrêtez quoi ! »

- « Une sorcière vit dans un chêne millénaire, à quelques lieues d’ici », informa Hourkor. « Je peux nous y mener. »

- « Est-ce qu’elle capture, fait bouillir et mange les enfants ? » interrogea Hjotra avec intérêt.

- « Rassurez-vous. Le baron a réglementé le rapt d’enfants. Monstres, sorcières et curés ne peuvent plus voler d’enfants que durant les périodes soumises à législation. A cette période, on est encore loin de la prochaine pleine lune ou messe noire. »

- « Je préfère », soupira le nain soulagé. « Les enfants me fichent la frousse. »

 

            Le petit groupe intrépide reprit son chemin et après une traversée mouvementée des bois où Al tomba à deux reprises dans un fossé et Hjotra se perdit trois fois en suivant divers animaux, les aventuriers parvinrent aux abords d’un marécage, puis en vue de l’arbre creux de la sorcière.

 

- « C’est ici », indiqua Hourkor. « Je vous attends là. Je crains que le fait d’avoir décapité ses trois filles lors d’une ancienne quête risque de gâter une éventuelle conversation diplomatique. Et puis, il faut bien que quelqu’un assure vos arrières si elle vous change tous en porcelets. »

- « Merci pour ces encouragements », répondit Al, penaud. « On se sent tout de suite plus motivés pour cette rencontre. »

 

            Les aventuriers se pressèrent derrière Gonzague qui fut la seule à accepter de frapper à la porte tandis que le demi-ogre s’éloignait. Une vieille humaine aux cheveux et à la moustache poivre et sel ouvrit, jetant un regard inquisiteur sur les héros tremblotant serrés sur son palier.

 

- « Bonjour ! » lança Al avec un sourire nerveux. « Nous venons en quête de renseignements. Pouvez-vous nous accorder quelques minutes ? C’est bon les gars, ça ne fait pas trop vendeur ambulant ? »

- « Nous venons en paix et surtout pas sous les conseils de Hourkor », ajouta Hjotra. « En plus, comme vous, on déteste les porcs, les enfants et les rasoirs. »

- « Nous cherchons des renseignements sur la Bête du marais », intervint Vorshek en enfonçant son coude dans le nez de l’ingénieur.

- « Toi », dit la sorcière en fixant le demi-elfe avec intensité. « Ta beauté est un défi des dieux, une épreuve qu’ils t’imposent durant cette vie pour t’enseigner l’humilité. »

- « L’humilité, c’est pas ce qui fait pousser le moisi et les champignons ? » interrogea Hjotra en massant son nez avant de se faire écraser le pied par Al

- « Bosser son humilité, c’est justement sa résolution du nouvel an », fit Gonzague. « Vous savez quelque chose sur la Bête ? Je veux dire, en plus de celles qui courent sur les murs de votre charmante bicoque… »

- « Tu es malpolie, naine », déclara la sorcière en chassant d’un geste brusque des mouches imaginaires. « La vulgarité ne sied pas la bouche d’une jeune femme. »

- « De quoi ?! » s’écria la naine en s’emparant de sa hache. « Qu’est-ce qu’elle dit avec ma bouche ?! D’où je suis vulgaire, nom d’une pine d’ours mal léché ?! »

- « M’avez-vous apporté un présent ? Sans doute daignerais-je mieux vous écouter avec un gage respectueux de votre reconnaissance envers ma personne. »

- « Qui doit bûcher son humilité déjà ? » marmonna Vorshek.

- « Moi, j’en aurais peut-être un de cadeau », grommela Gonzague, son arme brandie.

- « Le présent ! » s’exclama Al en feuilletant son livre. « Mince, c’était écrit. Je présume que personne n’a de tripes de dragon ou de cœur de vierge encore chaud sur lui ? Bon, ben on lui refile Cerise. On vous prête notre barde pour la journée, ça ira ? Il sait chanter et…euh…chanter, je l’ai dit ? »

- « Approche, petit garçon…ou petite fille », acquiesça la sorcière après observation de la tenue rose échancrée du hobbit. « J’aime la voix aigue des enfants qui résonne dans mon antre. La Bête est un revenant, le fantôme d’un héros. Les villageois qu’il venait de sauver l’ont assassiné pour éviter de le payer et ils se sont débarrassés du corps dans les marais afin de dissimuler sa disparition aux nobles. Suivez la piste vers le sud et interrogez Bulbiz le troll. C’est lui qui a trouvé et dévoré son cadavre. Depuis, le fantôme de ce héros apparaît régulièrement pour se venger. On a sympathisé même s’il est un peu grognon parfois. Pourquoi vous me demandez ça au fait ? Il ne lui est rien arrivé de grave quand même ? »

 

            Les aventuriers quittèrent la sorcière sans un mot, abandonnant Cerise avec ce qu’il prenait pour une grande fan, pour rejoindre Hourkor et lui raconter l’entretien.

 

- « La Bête, c’est Malthaïr ?! » fit le demi-ogre, étonné par ces révélations. « Ah, je ne l’avais pas reconnu avec son faciès de fantôme pourrissant et dévoré…Il avait massacré toute une famille du village et mes gens l’ont un peu mal pris en le lapidant et le torturant. Ils se sont trouvés bien nigauds quand les hommes du baron ont expliqués ensuite que cette famille était possédée et comptait sacrifier tout le village au diable dans une orgie de feu et de sang. C’est vrai que mes gens ont balancé son corps dans les marais pour éviter de se faire pincer. Mais sachez qu’ils regrettent énormément cet incident. Si on dit au revenant de Malthaïr qu’ils s’en veulent beaucoup, ça devrait suffire à le calmer, non ? »

- « Dans le doute, on va quand même retrouver ses ossements et les cramer », répondit Vorshek d’un air pincé. « Et ensuite, on va éviter de rentrer au village, au cas où vos gens seraient reconnaissants… »

 

            C’est ainsi que la joyeuse troupe se lança à la recherche du troll Bulbiz en direction du sud, emboîtant le pas à Hourkor qui s’avéra le meilleur pisteur, ce qui fit bouder Al, mais bien glousser Gonzague.

 

- « Elle est drôlement bizarre cette forêt », remarqua Hjotra au bout d’un moment. « C’est humide, vaseux et brumeux comme la taverne où on a récupéré Al, le dernier soir. »

- « C’est sans doute parce que ce n’est pas une forêt, mais un marais, Maître », répondit Gonzague.

- « Un marais, comme à la mer ? Mais même si l’eau se retire dans quelques heures, ça va quand même rester une forêt curieuse. »

- « Vous pouvez demander à votre brillant ami naturaliste de débattre de ses navrantes observations à voix basse ? » demanda Hourkor, blasé.

- « Lui au moins il n’a ôté la vie à aucun innocent ! » répondit Vorshek du tac au tac.

- « Ça n’a aucun rapport avec ce que je viens de dire. »

- « Oui, je sais, mais je ne savais pas comment vous la placer celle-là. »

- « Si vous faîtes allusion à la mort de Malthaïr, dîtes-vous que mes gens ont réagi un peu brusquement, mais à la campagne, on est parfois un peu rudes. C’est les risques du métier de héros aussi ! Il fallait qu’il fasse gaffe. Moi une fois, j’ai sauvé une princesse. Hé bien l’une des pièces du sac d’or qu’elle m’a offert en récompense était fausse. C’est le jeu ! Je ne vais pas chercher à me venger de tous ceux qui m’ont enflé dans ce travail, sinon j’en bute un ici, son frère essaie de le venger par là, je le bute ainsi que sa femme et son nouveau-né, le cousin s’en mêle…C’est l’escalade après ! »

- « C’est hors de question », tempêta Hjotra. « Déjà la marche à travers la forêt vaseuse entre deux marées, je prends sur moi, mais pour l’escalade, il faut un minimum de matos valable. Si encore j’avais mon piolet, je ne dis pas, mais là, c’est de l’inconscience ! »

- « Il a un grain votre pote, non ? » demanda Hourkor à Vorshek.

- « N’empêche que lui, il n’a pas tué d’innocent », répondit le demi-elfe, trop honteux pour réfléchir à une meilleure répartie.

- « Le sentier s’évanouit par ici », annonça le bourgmestre en désignant le sol moussu quasiment impraticable. « Toutes les traces disparaissent à cet endroit. »

- « Un espoir pour tes fonds de culotte, Al », commenta Gonzague.

- « Comment va-t-on bien pouvoir trouver le troll à présent ? » s’interrogea le rôdeur après avoir poussé Gonzague dans une flaque.

- « On pourrait demander à celui qui approche là », répondit Hjotra en désignant un troll couvert de verrues et de cicatrices qui se hissait sur la berge, ruisselant de boue et de vase.

 

            Ce dernier s’essora en se déhanchant énergiquement sur l’air qu’il sifflait avec entrain, ôta la boue de ses oreilles à l’aide d’un ongle proéminent puis releva la tête et aperçut enfin les aventuriers. Son cri étranglé par la surprise interrompit brusquement sa chansonnette.

 

- « Purée, la frousse ! » se plaignit le monstre, une main sur son cœur battant la chamade. « D’habitude, on ne vient pas me trouver si tôt. En plus là, je ne suis pas prêt. Attendez deux secondes que j’arrache un arbre, j’ai laissé mon gourdin dans ma grotte. »

- « Vous êtes Bulbiz ? » demanda Vorshek. « On est venus vous parler du cadavre d’un héros jeté dans le marais que vous auriez dévoré. »

- « Un grand, blond, en armure complète de paladin, avec des traces de coups de caillasse et une fourche plantée dans le dos », détailla Hourkor.

- « Vous êtes venus le venger ? » fit le troll, amusé. « Ah j’aime bien quand il y a une véritable implication personnelle motivant l’affrontement ! Ça rend le combat moins fade, je trouve. Oui, je me souviens. Qui ouvre le bal ? Les nabots ? La tapette d’elfe ? L’humain impubère ou le gros cornu ? On peut faire une mêlée sinon, mais d’expérience, je sais que c’est plus fouillis. »

- « En fait, nous ne sommes pas venus pour vous combattre ou satisfaire une quelconque vengeance », expliqua Vorshek. « Et entre-nous, ce n’est pas plus mal parce que vous seriez surpris de constater à quelle vitesse une tapette d’elfe peut changer un troll déloqué en tas de cendres fumantes. »

- « Nous désirons savoir où se trouvent les ossements de cet homme », dit Al. « Et je ne suis pas impubère. On n’est juste moins poilus que la moyenne dans la famille. »

- « Son spectre hante mon village », poursuivit Hourkor en tâchant de rentrer son ventre. « Il nous faut ses ossements pour les brûler et nous en débarrasser. »

- « Pas de combat ? » soupira la créature déçue en lâchant son arbre à moitié déraciné. « Si je vous dis où sont les os, vous pourrez me prêter la naine ? »

 

            Le troll se planta devant Gonzague, l’œil luisant et la bave bullant à la commissure des lèvres.

 

- « Soit il veut me manger, soit il veut me croquer », déclara la naine mal à l’aise. « Dans les deux cas, je lui casse les dents s’il approche. »

- « Vous nous la rendrez dans le même état, enfin au moins vivante ? » demanda Al. « Ben quoi, je négocie. C’est dans le chapitre 4…Aïe ! Pas la tête, bon sang ! »

- « Les os contre un massage des pieds », annonça Bulbiz avec un large sourire.

- « Mais pourquoi moi ?! » se lamenta Gonzague devant l’air inflexible de ses compagnons jugeant la transaction honnête. « Où est Cerise quand on a besoin de lui ?! Pfff, c’est la dernière fois que je me réincarne en fille ! »

 

            Deux heures plus tard, sur un coin de terre sec du marais, les aventuriers déposèrent à terre les derniers ossements recueillis tandis que Cyril et Gonzague, affectés tous deux par leur journée, boudaient à l’écart.

 

- « Il faut vraiment être taré pour enterrer les ossements des cadavres dévoré sous des stèles de pierre de deux tonnes et demi ! » pesta Al en massant ses courbatures.

- « Bulbiz a dit que c’était pour décourager les chiens sauvages », dit Hourkor. « On peut être un monstre charognard et cauchemardesque et avoir peur des chiens. »

- « Prince Vorshek a bien peur des bulles de savon », remarqua Hjotra.

- « Je n’en ai pas peur ! » protesta le magicien. « Mais on ne sait jamais quand elles vont éclater, c’est très stressant. »

- « N’empêche que si je retombe sur ce maudit troll », ne décolérait pas Al, « c’est les siens d’os que je m’en vais planter à une heure de pelletés sous un rocher ! »

- « Regarde », indiqua Hourkor. « Il est là-bas justement. Vas-y. »

- « Non, mais c’est juste une expression », répondit le rôdeur en voyant que Bulbiz déchirait entre ses mains un serpent géant des marécages long de vingt mètres.

- « Vous pouvez vous magner à ficher le feu à ce bazar qu’on se rentre au chaud ? » râla Gonzague. « Quand je pense que j’ai massé les orteils crochus de ce goret de troll pour que vous puissiez faire un feu de joie avec trois côtes et une mâchoire ! »

- « Plains-toi ! » grommela Cyril. « Tu sais ce que c’est de passer l’après-midi avec une vieille complètement gâteuse et à l’ouest, amatrice de petit garçon en culotte courte astiquant sa collection de crocs de boucher et de couteau à dépecer ? Et le pire, vous saviez vous qu’elle ne connaissait aucune de mes célèbres chansons ? »

- « Je vous avais dit que c’était une mauvaise idée d’emmener les femmes et les enfants dans nos virées entre mecs », ricana Al avant d’être allongé par deux tirs furieux de mottes de vase.

 

            Ignorant la bataille qui venait de débuter, Vorshek s’agenouilla près des ossements en réfléchissant, triant, classant, nettoyant et examinant sous l’œil attentif de Hourkor et celui, curieux, de Hjotra pensant qu’il s’agissait d’une partie de mikado.

 

- « Vous n’y mettez pas le feu ? » interrogea Hourkor. « Si la nuit tombe et que Malthaïr nous surprend à lui tripoter les os, je doute qu’on parvienne à s’en faire un ami. »

- « On ne peut pas simplement brûler le tout. Pour que le rituel fonctionne, il faut organiser les os dans un ordre précis. C’est délicat et difficile. »

- « C’est-à-dire ? » interrogea le demi-ogre tandis que le groupe se réunissait autour de Vorshek.

- « Cette étape préalable au lancement du sort de purification est indispensable, mais ardue car elle n’appartient pas au domaine de la sorcellerie que je maîtrise, mais plutôt au domaine…des mathématiques. Selon le nombre total d’os, il faut parvenir à déterminer des tas de quantités égales grâce à une habile et juste opération. »

 

            Le demi-elfe, le regard trouble et le front perlant de sueur, observa ses compagnons tout aussi désemparés et effrayés que lui par la difficulté de la tâche.

 

- « On n’a pas un autre moyen ? » interrogea Al, gêné. « Parce qu’en maths, je suis une vraie bille. »

- « Moi pareil », confia Gonzague. « C’est chiant à souhait les maths, c’est pas logique. »

- « Je comprends votre angoisse », souffla le mage. « J’ai le même souci. Les mathématiques, c’est n’importe quoi, les chiffres n’arrêtent pas de changer et ce ne sont jamais les mêmes. »

- « Vous déconnez ou quoi ? » intervint Hjotra, abasourdi. « Il faut faire une division, c’est tout. »

 

            Tous les regards se tournèrent vers le nain et s’illuminèrent du même éclat de reconnaissance et de soulagement. C’est comme si l’ingénieur venait de leur annoncer qu’il détenait le remède au poison mortel que tous auraient contracté.

 

- « Sauriez-vous résoudre cette division ? » demanda Hourkor, plein d’espoir.

- « Je vais avoir besoin de mon atelier, mes outils et trois nuits de boulot, mais oui, je pense », les charria Hjotra. « Bien sûr que je peux faire une division ! Pas vous ?! »

- « Les maths ne sont pas une science exacte, vous savez », déclara Vorshek. « Ce n’est pas aussi précis que l’astrologie ou la magie et il faut bien l’admettre, à notre époque moderne d’enchantements, qui se sert encore des maths ? Enfin, sans vous vexer. »

- « C’est pas un domaine qui a de l’avenir », renchérit Gonzague.

- « Ça devrait être optionnel à l’école », poursuivit Al, « comme la musique ou la poterie. »

 

            Les yeux écarquillés, Hjotra fit quelques pas en arrière et prit plusieurs longues inspirations pour se remettre de ce qu’il venait d’entendre.

 

- « Combien y a-t-il d’os ? » demanda-t-il, découragé.

- « On en a retrouvé soixante, Bulbiz nous avait prévenu qu’il avait eu des problèmes de transit à cette époque. Il n’a pas tout rendu. »

- « Soixante, on peut faire des tas de un, deux, trois, quatre, cinq, six, dix, douze… »

- « On va en faire de trois ! » décida Vorshek. « Au-delà, ça va être pénible, on risque de s’embrouiller. »

 

            Les aventuriers s’activèrent au-dessus de la dépouille morcelée sous le regard médusé de Hjotra qui les observa compter, recompter, perdre le fil et compter encore. Dans un élan de désespoir, il essaya de leur expliquer le fonctionnement des multiples, pour le regretter aussitôt.

 

- « Dix-huit, c’est un multiple de douze ? » demanda Al dans le doute.

- « Bien sûr, cancre », répondit Gonzague. « Tu ne connais pas la règle de trois ? »

- « C’est ce qui a un rapport avec la preuve par neuf, n’est-ce pas ? »

- « Et encore, il ne faut pas oublier les retenues. Ou alors, c’est l’inconnu…Je ne me souviens plus. C’est quoi, Maître Hjotra ? »

- « C’est quoi, quoi ? L’inconnu ? Disons que dans le cas présent, si vous voulez faire des tas de trois os, l’inconnu, soit X, représente le nombre de tas possibles sur un total de soixante. Attention, ça va être chaud, mais accrochez-vous bien : X égale soixante divisé par trois. »

- « Ah oui, d’accord », acquiesça Al. « Donc, on ne peut pas résoudre cette opération, c’est impossible, c’est ça ? »

- « Mais si, c’est possible, c’est une simple division ! Pourquoi ce serait impossible ? »

- « Mais Maître, X est une lettre, pas un nombre. »

- « En plus, une lettre inconnue », ajouta Gonzague. « Heureusement qu’on connaît notre alphabet sinon, on peut toujours se casser la tête à chercher pour rien ! »

- « C’est vrai que c’est tendu les maths quand même », commenta Cyril en comptant sur ses doigts.

- « Je me barre », céda Hjotra en tournant les talons. « Je vous attends sur le chemin. »

 

            Les héros achevèrent bientôt la terrible épreuve des mathématiques malgré la désertion de leur ingénieur et purent contempler les tas d’ossements proprement rangés à leurs pieds. Ils s’apprêtaient à les incendier lorsque la forme diaphane d’un fantôme s’arrachant aux brumes du crépuscule se présenta face à eux.

 

- « Enfer ! » jura Hourkor. « C’est la Bête ! C’est Malthaïr ! La nuit est tombée pendant qu’on galérait avec ces saloperies de maths fluctuantes ! On est perdus ! »

- « C’est quoi cette tirade de péteux ?! » le houspilla Gonzague. « Vous êtes un héros ou pas ? Vous n’allez pas fuir devant le meurtrier de vos gens. Cette force est en vous Hourkor ! Vous pouvez terrasser cette housse de couette volante et sanguinaire ! »

 

            Retrouvant courage face aux paroles de la naine, le bourgmestre demi-ogre saisit sa lourde épée et fit face au spectre flamboyant de haine qui l’empala aussitôt au bout de son bras nimbé d’énergie maléfique. Hourkor s’effondra mollement, son cœur palpitant entre les doigts translucides du fantôme agité d’un rire lugubre.

 

- « Vous croyez que c’est le moment propice pour brûler les ossements ou dois-je attendre encore un peu ? » interrogea naïvement Vorshek avant que le mort-vivant ne l’expédie dans l’eau d’un magistral revers.

- « Visez la baffe », siffla Gonzague. « Al ! Il dit quoi ton bouquin quand on est à deux doigts de se faire laminer par un revenant ? Al ?...Al ! Le saligaud a mis les voiles en laissant même son fichu grimoire ! Pfff ! Ça craint de claquer à cause des chaleurs de Vorshek et des habitants de ce bourg pourri de pécores débiles ! »

- « Tu veux que j’essaie de l’amadouer en chantant ? » demanda Cyril au cas où.

- « Pourquoi ? Tu as envie qu’il nous torture avant de nous buter ? »

 

            La Bête glissait doucement vers les deux derniers aventuriers lorsqu’une violente lumière déchira la pénombre dans un rai luisant l’englobant. Le spectre poussa un cri d’horreur, un rictus de terreur gravé sur ses traits décomposés quelques courtes secondes avant qu’il n’implose en silence. La lumière et le monstre disparurent. Un moine furibond s’approcha en dissipant son sort d’exorcisme d’un claquement rageur des doigts. Foudroyant Gonzague et Cyril d’un regard noir, l’homme ramassa le livre de quêtes, l’épousseta, le rangea puis tourna les talons en rouspétant. Plus loin retentit le gémissement plaintif de Al lorsque le moine lui marcha dessus à l’endroit même où il l’avait étalé à l’aller.

 

 

Bilan de la mission :

Vorshek : Natation en marécage +1

Al : Empathie canine +1

Gonzague : Révulsion envers la podologie +1

Hjotra : Ferveur mathématique + 1

Cyril (Cerise) : Techniques de dépeçage +1

Expérience acquise : Pathétique