L'Autre-Monde
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Episode 127 – Le Donjon des Bas-Fonds

 

- « Contrairement à cette laide tunique qui sent les pieds », fit Gonzague, « je ne la sens pas du tout cette histoire. »

- « Elle a raison, Al », râla Vorshek. « Regarde les équipes concurrentes. On dirait qu’elles ont survécu à deux guerres déjà. La plupart ont des armes qui pèsent plus lourds que moi. En plus, cet air renfermé est très mauvais pour l’éclat de mes cheveux. »

- « C’est normal que l’ogre de l’équipe de droite me fasse signe qu’il veut me dévorer ? » demanda Hjotra sans comprendre. « Il salive comme Prince Vorshek devant une nouvelle servante. »

- « Arrêtez de baliser pour rien ! » fit Al en haussant les épaules. « Tout va bien se passer, c’est juste de la frime pour vous impressionner et attirer les faveurs de la foule. Regarde, son altesse. Tu vois le groupe de filles là-bas ? Comment crois-tu qu’elles féliciteraient un elfe princier s’il remportait l’épreuve ? »

- « En lui piquant son pognon pendant qu’il dort », répondit Gonzague d’un air détaché. « Comme d’habitude ».

 

            Mais l’argument avait fait mouche et déjà Vorshek affichait sa moue de séducteur en bombant le torse, une main dans ses longs cheveux blonds. Dans un vibrant éclair lumineux doré, il invoqua une licorne qui piaffa docilement près de lui, déclenchant un concert d’exclamations féminines enjouées parmi la foule.

 

- « Super tactique l’invocation d’un bourrin en allié magique pour explorer un souterrain… » se moqua Gonzague. « Tu n’avais pas assez de mana pour faire apparaître un dauphin ? N’est-ce pas, Maître Hjotra, que c’est une idée débile et…Maître ? Non Maître, je vous en prie, descendez de cet animal, tout le monde nous regarde ! »

 

            La naine cessa finalement de batailler lorsque Hjotra commença à clamer haut et fort le slogan du docteur Classe, debout sur le dos de la licorne. Lorsque les premières pièces volèrent du public félicitant le spectacle et que Vorshek entama les discussions avec les donzelles les plus proches, Gonzague se résolut à attendre le départ de l’épreuve, trop honteuse pour sortir la tête de sous sa tunique.

Puis un cor retentit et le silence se fit peu à peu dans la vaste caverne. L’assemblée des nobles organisant l’épreuve apparut sur une corniche et déclama un discours à la gloire des participants qui allaient pour la plupart mourir comme des pauvres crottes pour le seul plaisir de la foule. Al réveilla le reste de son groupe quand le discours s’acheva et que les grilles condamnant les entrées du souterrain s’ouvrirent en grinçant. Le but était simple. Il fallait traverser le donjon et trouver la sortie à son extrémité. La première équipe arrivée empocherait la récompense. Pour les autres, le public préparait déjà les ordures qui serviraient de projectiles.

 

- « Mais pourquoi tu ricanes comme ça ? » demanda Vorshek en entrant dans le tunnel.

- « Parce qu’on va gagner plein de pognon ! Je suis rôdeur et malin. Tandis que les autres équipes s’attarderont à éviter les pièges et combattre les bestioles qui hantent de dédale, nous on filera direct vers la sortie. Je sais m’orienter dans ces souterrains. Dans un quart d’heure, on est dehors et riches. »

- « Tu te moques de nous ou tu essaies juste de te la raconter pour ne pas mouiller tes fonds de culotte ? » rétorqua Gonzague. « Tu t’es paumé dans l’auberge en cherchant les latrines la semaine dernière ! »

- « L’architecte avait fait n’importe quoi aussi avec cette bicoque. Je suis un félin, un loup, une chienne à la recherche de ses petits. Je vais vous sortir d’ici en deux temps, trois mouveeeeee… »

 

            Vorshek rattrapa par le col le rôdeur qui venait de basculer dans le vide.

 

- « Tu ne veux pas qu’on allume les torches, maman chienne ? »

- « Tu reviens de loin ! » siffla Gonzague en examinant le précipice sans fond longeant le passage.

- « Pas tellement, j’étais juste un peu plus bas, là », répondit Al en tâchant vainement de retrouver contenance.

- « Je vais lancer un sort d’illumination sur la licorne », déclara Vorshek. « Comme ça, elle va briller et éclairer alentour. Ce sera plus discret et on ne sera pas pris pour cible dans l’obscurité si on tient une torche. »

- « C’est pas bête », dit Gonzague. « Tu as oublié les torches à l’auberge, c’est ça ? »

- « C’est naze aussi de me les confier, je vois dans le noir moi. »

- « Le sort d’Illumination, ce n’est pas celui que ton père pensait durant un moment qu’il avait été jeté sur Maître Hjotra ? » questionna Al.

- « Non, c’était un sort d’Illuminé. Mais, au final, le cas de Maître Hjotra n’avait rien de magique. Il est juste « comme ça » naturellement. N’est-ce pas, Maître ? Maître ? Il est où ? Il s’est encore perdu ?! Mais c’est impossible, on est à dix mètres de l’entrée sur une corniche étroite en sens unique ! »

- « Une fois, il s’est perdu dans un cul-de-sac », raconta Gonzague. « Vous croyez qu’il y a des chiens errants ici ? »

- « A tous les coups, il a ripé du dos de la licorne et a basculé dans le vide ! »

- « Il faut absolument descendre vérifier alors ! » s’écria Gonzague, horrifiée.

- « Meuh non, il est parti devant ! » affirma Al. « Il m’a dépassé quand vous cherchiez les torches. Regardez ! C’est pas lui là-bas tout au bout du chemin ? Allez, on le rejoint en courant ! »

- « Le truc là-bas ? » demanda Gonzague en fronçant les sourcils. « C’est une statue de sanglier. Tu es sûr de toi ? »

- « Absolument certain ! Bougez-vous ou on va finir derniers…euh, on ne va pas rattraper Maître Hjotra ! »

 

            Le rôdeur s’élança avec entrain, suivi de la licorne, de Gonzague et de Vorshek. La corniche déboucha, après la statue, sur un tunnel sale et ancien particulièrement sinistre.

 

- « Je crois que les locataires ont encore du boulot à faire sur la déco », fit Vorshek d’un air dégoûté.

- « Moins fort, votre souveraineté ! C’est l’endroit idéal pour une embuscade ! »

- « À ce propos », lança Gonzague, « je tiens à signaler qu’en cas de latte avec l’occupant, je suis superbement inutile de ma position. En plus, je vois que dalle, j’ai la queue de la licorne dans le pif et son gros derche qui me bouche la vue. »

- « Passe devant, mais avec discrétion ! L’écho peut révéler notre présence à mille pas dans ce couloir. »

- « C’est super crade ici ! » rouspéta la naine. « Ils n’ont pas encore inventé le balai dans cette ville pourrie ?! »

- « Et que dire de l’esthétique de la construction », ajouta Vorshek avec dédain. « Il n’y a aucune harmonie, les arches sont irrégulières et la taille des pierres, désastreuse. Ils pourraient au moins dresser une ou deux tentures dans les tons pourpres ou mauves pour dissimuler…Quoi ? Ah oui, conserver le silence. Qui oserait nous attaquer ainsi escortés d’une licorne adulte ? »

 

            Le trio parvint à une caverne au sol couvert d’ossements divers et au plafond ainsi qu’aux parois disparaissant sous les toiles d’araignée. La reine des lieux, une mygale gigantesque, tomba agilement des hauteurs quand les aventuriers rentrèrent dans la grotte. Al plongea par réflexe à terre où il rampa jusqu’à un coin mais Vorshek se dressa face à la créature en la menaçant d’un index provocant.

 

- « A l’attaque, brave licorne ! Terrasse ce monstre démoniaque, fier coursier des forêts, destrier des bosquets, reine blanche enchantée des… »

- « Te fatigues pas », le coupa Gonzague en dégainant. « Ta coursière s’est barrée dès la première strophe. »

- « C’est ennuyeux », commenta le prince, gêné. « Du coup, on se barre aussi ? »

 

            Un bruit de pas monta d’un couloir adjacent d’où surgit bientôt Hjotra, lancé à toute vitesse, suivi d’un hobbit grassouillet en justaucorps moulant puis de l’ogre de l’équipe concurrente aperçu au départ. Le nain et son compagnon inconnu passèrent sous les pattes de l’araignée géante sans même la voir, fuyant leur poursuivant aussi vite qu’ils pouvaient. La créature, surprise, n’eut même pas le réflexe de les attaquer, mais n’hésita plus quand l’ogre passa à sa portée. Les deux monstres se livrèrent un combat d’anthologie tandis que le groupe en profitait pour quitter la caverne par une autre sortie.

 

- « Joli coup, Maître Hjotra ! » le félicita Al quand la troupe s’arrêta en sûreté pour reprendre son souffle. « C’était un exploit digne d’un héros de votre trempe de nous débarrasser d’une araignée géante aussi abominable ! »

- « Quelle araignée ? » demanda l’ingénieur. « C’était un ogre qui voulait nous manger. »

- « Vrai de vrai ! » acquiesça le hobbit d’une voix aigue. « Mes aïeux, quelle course ! Je suis en sudation ! »

- « Qui êtes-vous ? » demanda Vorshek.

- « Bonjour, bel être sylvestre », susurra le hobbit en dévorant Vorshek des yeux. « Ta silhouette gracile flatte ma vue comme celle de mes bourrelets aiguisait l’appétit de notre ami ogre. Je me nomme Cyril, mais vous pouvez m’appeler Cerise, mon nom d’artiste. Je suis barde et je dois la vie à votre compagnon. Mon épée est donc à votre service ! »

- « Votre fourreau est vide », lui fit remarquer Gonzague.

- « Oui, là, je l’ai un peu oublié. Mais virtuellement, mon épée est à votre service ».

- « Un service virtuel », répéta Al, incapable de détacher son regard ébahi de la tenue moulante et bariolée du hobbit.

- « Mais où étiez-vous, Maître ? » s’exclama Gonzague, tandis que Cyril s’épongeait le front avec un mouchoir brodé aux motifs fleuris. « Et où avez-vous cueilli…Cerise ? »

- « Il pionçait dans une chambre », répondit le nain en commençant à pique-niquer ses provisions dans le couloir. « Il est tombé du lit quand j’ai mis malencontreusement le feu à la pièce en cherchant ma gourde. Il s’est réveillé et m’a suivi, mais sa chanson a attiré l’ogre qui voulait nous manger à la broche. »

- « En grillade », rectifia Cyril en mangeant à son tour.

- « J’ai rien compris », avoua Gonzague. « Ce doit être moi parce que les mots ont tous un sens, mais dans l’ordre où ils sont, ça ne veut juste rien dire. »

- « Je participais à l’épreuve et j’ai du m’endormir dans cette chambre », expliqua le hobbit. « Mes compagnons ne doivent pas être bien loin. Mais c’est curieux, je ne me souviens pas que le roi Lou Stik IV autorisait des équipes interraciales comme la vôtre. »

- « Lou Stik IV ?! » tiqua Vorshek en s’adressant discrètement à ses compagnons. « Sa dynastie remonte à deux siècles et demi. »

- « Pour ma culture personnelle, c’est quoi la marque du lit qui fait dormir deux siècles que j’évite de me faire arnaquer par un vendeur ?! » demanda Gonzague, perplexe.

- « Je présume que le lit était ensorcelé », répondit Vorshek. « On va éviter de dire la vérité à Cyril au cas où le choc le tuerait ou pire, le ferait chanter. »

- « Génial ! » lança Al. « On aurait pu trouver un trésor, mais à la place on hérite d’un hobbit joufflu amateur d’elfe et barde de surcroît, ronquant depuis plus de deux cent piges ! Je vous avertis tout de suite que vous paierez sa prime avec vos parts de la récompense ! On repart, les filles ! Enfin…je me comprends. »

- « Tiens ! » fit Hjotra en cherchant la licorne. « Qu’est-ce que vous avez fait de l’âne ? »

- « On l’a retrouvé », marmonna Al en ouvrant la marche.

 

            La petite troupe intrépide poursuivit son chemin dans les souterrains sinueux, tombant ça et là sur un concurrent échoué dans un affreux piège mortel ou sur les traces d’un sanglant combat récent. Al déclencha trois pièges en cent mètres avant de laisser sa place en tête, l’un d’eux consistant à un jet de fléchette empoisonnée qui atteint Cyril à l’abdomen, mais rebondit dessus sans se planter et sans que celui-ci ne le remarque. Après une rapide concertation, on décida à l’unanimité de placer Cyril en première place.

 

- « Possédez-vous quelque talent utile ? » l’interrogea Vorshek, mal à l’aise sous le poids du regard insistant du hobbit.

- « J’ai des doigts de fée et je pratique des massages divins ».

- « Moi qui craignais qu’il ne soit inutile dans le feu de l’action », se moqua Gonzague.

- « Je possède aussi un organe fort bien pourvu et mon répertoire s’avère très étoffé. Je suis un barde que l’on s’arrache. Si seulement j’avais mon instrument à portée, je vous montrerais comment je suis véloce pour promener mes mains expertes sur son manche. »

- « Tout va bien, sa seigneurie ? Tu es tout pâle et tes lèvres tremblotent. »

- « Je ne sais pas », marmonna l’elfe. « J’ai une soudaine nausée… »

- « Je crois que le pauvre enfant succombe à mon magnétisme animal », déclara Cerise avec un sourire pincé.

- « J’ai des bouffées de chaleur insupportables », confessa Vorshek.

- « Ça devient indécent », ricana Gonzague.

- « Non, sa principauté a raison, il fait drôlement chaud tout à coup et le truc animal de Cerise n’y est pour rien. On doit approcher d’une source chaude. L’air est aussi très humide… »

 

            Un sourd vrombissement déchira le silence et la silhouette monstrueuse d’un moustique géant gros comme un bœuf se découpa dans la pénombre face au groupe.

 

- « Oh, Dieux du fiel ! » jura Gonzague. « Vous avez vu l’engin dégueu ?! Personne n’a de la citronnelle sur lui ? »

- « Il faudrait une grosse tapette », déclara Hjotra, faisant aussitôt converger tous les regards vers Cerise.

 

            C’est à cet instant précis que l’ogre survivant de sa rencontre agitée avec l’araignée géante apparut dans le dos des aventuriers, grognant et lourdement blessé.

 

- « Petit nain ! » appela le monstre se vidant de son sang, faisant sursauter tout le groupe qui fit volte-face, à l’exception de Hjotra, impassible.

 

- « Ne lui répondez pas », fit l’ingénieur avec dédain. « Petit nain, c’est un pléonasme, c’est absurde. »

- « Sa suzeraineté ! » gémit Al en surveillant l’approche des deux créatures entre lesquelles ils étaient coincés. « Ce n’est pas le moment propice pour faire péter un peu de magie là ?! »

 

            Vorshek s’exécuta et lança instinctivement un sortilège sur l’ogre qui poussa un gémissement surpris avant de renouveler ses appels avec néanmoins une légère différence. A présent, il possédait le même timbre de voix qu’une fillette de sept ans.

 

- « Quoi ? » demanda Vorshek, foudroyé du regard par Gonzague et Al.

- « Je pensais à quelque chose de plus radical ! » cria ce dernier entre panique et colère.

- « Moi je trouve que ça donne un côté sensible et enfantin à cette virile masse de muscles sauvage », déclara Cyril tandis que l’ogre furieux chargeait.

- « Comme dirait le jambon », commenta Gonzague, « on l’a dans l’os ! »

 

            Mais avant que la créature n’atteigne les aventuriers pétrifiés, le moustique géant les survola et plongea sur elle. L’ogre bascula en arrière sous l’impact et une lutte féroce s’engagea avec l’insecte gigantesque rendu frénétique par la vue d’autant de sang. Usant de sa tactique de guerre favorite, le petit groupe en profita pour s’éclipser. Quelques tunnels plus tard, la lumière du jour perça les ténèbres au loin. Al cria victoire et rejoint la sortie en sautillant gaiement, bientôt imité par Hjotra et Cyril.

            Il n’y eut aucun applaudissement, ni aucune exclamation enthousiaste de la foule. Le temps que leurs yeux s’accoutument de nouveau à la lumière brute, les aventuriers promenèrent des regards clignant et interrogateurs autour d’eux. Ils ne comprirent qu’ils étaient sortis du donjon par leur propre point d’arrivée que lorsque le docteur Classe, hébété, se planta devant eux d’un air emporté.

 

- « Vous avez oublié quelque chose, les nullards ? » marmonna-t-il entre ses mâchoires serrées. « Votre cerveau peut-être ? »

- « On a tourné en rond ? » demanda Al, incrédule. « Ça veut dire qu’on n’a pas remporté l’épreuve ? »

- « Non, pauvre cloche de perdant ! » rugit l’alchimiste en colère. « Et tu connais le plus beau ? Votre saleté de licorne brillante a réussi à la trouver, elle, la sortie ! Et la première ! Mais votre victoire ne pouvait être validée que si toute l’équipe parvenait à la rejoindre, quelle que soit son classement ! Vous êtes éliminés, bande de peigne-culs ! Rendez-moi mes tuniques ! »

 

            Vorshek et Gonzague se tournèrent vers Al et, tandis que le docteur Classe les dépouillait de leur tunique sponsorisée, se mirent à applaudir lentement leur ami, au rythme des impacts de légumes pourris lancés par la foule les atteignant.

 

- « On a perdu… » murmura le rôdeur, dévasté. « Ma dette…Comment je vais rembourser…Maître Hjotra, je suis navré, je ne suis pas en mesure de vous rembourser tout de suite. Vous pouvez m’accorder plus de temps ? »

- « Quoi ?! » s’exclama Vorshek. « C’est contre Maître Hjotra que tu as perdu notre pognon aux dés ?! »

 

            « Je ne vous l’avais pas dit ? » furent les derniers mots de Al sous sa forme humaine avant qu’un violent sortilège elfique ne le transforme en porcelet vert émeraude qui fut offert en cadeau à Cyril, euphorique.

 

Bilan de la mission :

Vorshek : Magie de défense instinctive : +1

Al(adin) : Orientation souterraine - 10, empathie porcine : + 1

Gonzague : Esquive légumière : +1

Hjotra : Antipathie envers les ogres : +1

Cyril (Cerise) : Reconnaissance des pièges basiques : - 1

Experience acquise : Grotesque