L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Episode 126 – Pair, Impairs et Reperds

 

 

 

            Assis sur le rebord d’une fontaine tachetée de mousse, Vorshek et Gonzague observaient les flots incessants de passants qui se déversaient dans la large place. Les deux compagnons fixaient en vain la foule compacte et bruyante à la recherche de visages familiers, mais sans succès. Bien loin de leur Karak natal dans cette vaste cité portuaire, ils ne s’en sentaient que davantage étrangers. Finalement, Al et Hjotra surgirent d’une ruelle, l’un pestant et râlant, l’autre riant comme un enfant émerveillé par toute cette animation.

 

- « Ah ben quand même ! » les accueillit Gonzague d’un ton agacé.

- « Tu peux éviter le « ah ben » stp ? » demanda Al. « Crois-moi, les gens savent déjà à tes fringues que tu viens de la campagne. »

- « Mais qu’est-ce que vous glandiez ?! On vous attend depuis des plombes ! Maître Hjotra s’est encore perdu ?! »

- « Trois fois », reconnut ce dernier sans honte. « Mais je tiens à préciser qu’il n’y avait aucun chien à suivre la troisième fois. »

- « Nous avons rencontrés quelques désagréments, en plus des chiens errants », avoua Al à demi voix en conduisant ses compagnons à l’écart. « Mais et toi, sa seigneurie ? Je n’aurais pas cru te revoir avant une semaine avec toutes les gueuses qui déambulent ici. C’est encore tes pannes, c’est ça ? »

- « J’ai du revoir mes ambitions et mes projets de…divertissement à plus tard au vue de mon escorte… », répondit Vorshek, dépité.

 

            Le demi-elfe, dont la mine boudeuse égalait presque celle de son père au retour de bataille, désigna d’un geste du menton Gonzague et son expression de bouledogue aux aguets à ses côtés.

 

- « Seigneur Arzhiel m’a confié la sécurité de son héritier », se défendit la naine. « Hors de question que je lâche le prince d’une semelle dans ce cloaque puant pullulant de coupe-jarrets et de traîne-patins. »

- « Je confirme qu’elle ne m’a pas lâché les basques une seconde », soupira le magicien d’un ton affligé. « Mon moment préféré ? Mon détour aux commodités et la perte absolue de toute intimité et amour-propre, mon garde du corps féminin près de moi. Mais assez parlé de mes prochains cauchemars pour le mois à venir, de quels désagréments parlais-tu ? »

- « Tu te souviens que je t’avais demandé une avance sur mes huit prochaines primes pour jouer aux dés du démon clampin et de la brebis saoule dans le premier trou à rats croisé ? Tu te rappelles avoir cédé quand je t’ai menacé de chanter à ton anniversaire ? Et tu sais que je suis incapable d’arrêter de jouer tant que je n’ai pas assez perdu pour mettre mes organes vitaux en jeu ? Et bien, voilà. J’ai tout perdu au jeu et j’ai une dette colossale. »

 

            Un silence pesant s’instaura quand Vorshek visualisa son geste de faiblesse consistant à amputer l’argent commun de leur voyage d’une part simplement grandiose pour céder au rôdeur chantonnant ses premières notes. Puis Hjotra eut la délicatesse de dégoupiller le malaise de cette situation de l’une de ses remarques toujours à propos.

 

- « Gonzague t’a suivi jusqu’aux latrines ?! » percuta enfin l’ingénieur avec dégoût. « Si Svorn apprend ça, il t’envoit en quête de purification pour au moins trente piges. »

- « Tu as paumé tout notre flouze ?! » gémit Vorshek, livide. « Mais tu veux qu’on dorme dans les lits sans broderie, ni oreiller jusqu’à la fin du voyage, c’est ça ?! Tu veux qu’on mange la même nourriture que le peuple normal ?! C’est l’enfer que tu nous promets ! Oh, doux sauveur, je sens venir les palpitations. Il me faut mon baume aux écorces et trois gouttes d’élixir de rose sur les poignets ou la colère va gâter mon teint pour la semaine. »

- « Puisqu’il nous a mis dedans et qu’il se propose de réparer lui-même », demanda Gonzague en dégainant, « ne serait-ce pas lui rendre service que de l’aider à distribuer ses organes vitaux dès à présent ? »

- « Une fois, j’ai fait triple bourrade aux dés du démon clampin et de la brebis saoule, j’ai gagné une paire de bottes et un fromage », déclara Hjotra en nettoyant ses morsures de chien dans la fontaine.

- « Non, mais rassurez-vous, je sais comment nous tirer de là ! » lança Al en faisant signe à Gonzague de reculer. « Vous pensez bien que si j’avais ruiné le fils de mon seigneur en ville étrangère sans avoir une solution en rab, ça fait longtemps que j’aurais pris le large. J’ai une combine ! »

- « Comme celle qui devait te faire gagner aux dés à coup sûr, tu veux dire ? »

- « Les nobles et les aristos de la cité organisent un petit tournoi dans les bas-quartiers, réservés aux groupes d’aventuriers et aux mercenaires qualifiés, comme nous. Vous n’imaginez pas combien tous ces vioques de bourgeois tafioles et pomponnés, désolé pour ton grade votre altesse, sont prêts à cracher pour voir les favoris qu’ils sponsorisent remporter la partie ! »

- « Un tournoi ? » interrogea Gonzague. « Quelle sorte de tournoi ? Je me permets de demander parce qu’entre un mage précieux au baume aux écorces, un rôdeur lâche et moisi aux dés et un ancien héros à peine dépassé, je me sens juste seule en tant que combattante valide. »

- « C’est à cause de mes courtes pattes que tout le monde me double », déplora Hjotra.

- « C’est une sorte d’expédition dans un souterrain avec des pièges et des adversaires », répondit Al. « Le type qui m’a renseigné a aussi parlé d’une araignée rouge de cent douze pieds de haut, mais je n’en ai pas tenu compte vu qu’il était trop ivre pour lever le nez de son vomi pour me parler. Et d’abord, je ne suis pas moisi aux dés, c’est juste un rhume temporaire du poignet. »

- « Faire charrette bat la triple culbute », marmonna Hjotra, « mais c’est tendu de réussir à obtenir deux tranches d’affilée avec un dé. »

- « Loin de moi l’idée de démonter ton plan manifestement naturellement foireux », intervint Vorshek en s’éventant stoïquement, « mais je doute que nous soyons à la hauteur d’un donjon réel après notre prestation à celui des Noobs. »

- « Et alors ?! On va rester sur un malencontreux échec et geindre comme des elfes ? »

- « Je suis elfe à moitié… »

- « On est des filles ou quoi ?! »

- « Je suis une fille ! » fit remarquer Gonzague.

- « On va y aller et tout péter parce qu’aucun de nous n’est un boulet ! »

- « Oggy le borgne avait enchaîné trois tranches en 82 à Port-la-Garce », fit Hjotra d’un air nostalgique. « Quel dommage que le règlement interdise la participation des pirates et des meuniers. »

- « C’est parti, les dragons qui roxxent ! » s’écria Al d’un enthousiasme débordant. « En plus, comme on est motivés et remontés à bloc, ça tombe bien, je nous ai déjà inscrit et trouvé un sponsor. N’oubliez pas les torches et les potions de vie, on a un donjon à écumer ! »

- « Ah parce qu’on doit y aller direct là ?! » s’exclama Gonzague.

- « Direct, non », sourit Al. « On fait comme on le sent, c’est nous les stars. Il faudra juste qu’on trottine un petit quart d’heure pour arriver à l’heure. Ce serait dommage de rater le départ et de se faire rattraper par d’éventuels hommes de main qui en voudraient fortement à nos rotules, hein ! »

- « Tu es certain que cette épreuve est à notre portée ? » demanda Vorshek d’un ton sévère.

- « Je suis excessivement blessé par ton manque de confiance », s’offusqua Al d’un geste théâtral. « Tu me crois capable de tromper et manipuler le groupe pour parvenir à me sortir du pétrin ? »

- « Carrément. »

- « Oui, bon, c’est vrai. Mais ce n’est pas comme si on avait le choix. Allez, en route. On va d’abord passer voir notre sponsor, vous allez adorer porter ses couleurs, son emblème et son drapeau. Vous connaissez le docteur Classe, le célèbre inventeur de la potion de lavement ? »

- « Génial », commenta Vorshek en baissant tristement la tête. « Encore un souvenir impérissable en prévision…Maître Hjotra ? Vous venez ? »

- « Hum ? » fit le nain en se retournant vers le groupe qui s’éloignait. « On va manger ? »

- « Je le crains oui », répondit le semi-elfe. « On risque de manger cher ».

- « Elle s’appelle comment déjà ton épreuve ? » demanda Vorshek sur le chemin, toujours peu convaincu. « Qu’on sache au moins où est-ce qu’on va claquer. »

- « C’est un donjon aménagé dans les bas-fonds de la ville », répondit Al en remontant une ruelle sordide. « Ils appellent ça le donjon des bas-fonds. »

- « J’espère qu’ils auront la même absence d’imagination pour les pièges que pour le titre », remarqua Gonzague en esquivant un clochard enivré titubant.

 

            Le petit groupe parvint aux pieds d’un escalier crasseux et souillé dans un coin sombre qu’il descendit avec prudence malgré l’enthousiasme ressuscité de Al en tête. Les aventuriers débouchèrent bientôt dans une large caverne percée de multiples tunnels où circulait une foule dense et bruyante par flots discontinus. Al avait retrouvé le sourire dans cet élément glauque et sordide où se côtoyaient la pire racaille, les marchands aux étals des plus suspects et incongrus et les créatures les plus exotiques et effrayantes du continent.

 

- « L’entrée du donjon est tout droit », indiqua Al en désignant le lieu de convergence de la majorité des gens. « Le quartier des maisons de jeux et de passe est juste après mais malheureusement, on n’a pas le temps de s’y rendre. »

- « Oh oui, c’est dommage », soupira ironiquement Gonzague en chassant une énième main baladeuse sur ses hanches comme sur sa bourse.

- « Vous savez que les meilleurs clients peuvent même louer un esclave de la race de leur choix pour les tabasser en public ? » s’exclama le rôdeur, hilare. « Ils sont toujours en rupture de stocks d’elfes. J’adore cette cité ! »

- « C’est vrai qu’il eut été dommage d’en rater la visite… » commenta Vorshek maussade en s’écartant du passage d’un jongleur troll couvert de vérole.

- « On y est ! » lança triomphalement Al en se frayant un passage dans la foule compacte des spectateurs. « Juste à temps. J’avais peur qu’ils nous coupent chacun un pied en handicap à cause du retard, mais on est bons. Voilà notre sponsor ! »

- « De quoi ?! » s’écria Vorshek. « C’est quoi le truc avec le pied ?! »

 

            Mais Al ne l’entendit pas et aborda un vieil humain dégarni en robe élimée qui ressemblait à un tueur à gages mal déguisé en alchimiste. Le docteur Classe, près de son chariot de potions de lavement, d’élixirs de repousse des dents et de philtres de coloration de barbe qui intéressa fortement Hjotra, se tourna vers le petit groupe essoufflé qu’il salua à peine avant d’en inspecter les membres un à un. Il les regarda d’un œil sévère des pieds à la tête avant de tâter leurs muscles d’un air critique. Hjotra le chatouilleux gloussa mais Gonzague retourna une forte claque à l’humain quand son tour arriva.

 

- « Si c’est pour me faire tripoter par un vioque, je peux faire ça au Karak et gagner la pièce », ronchonna-t-elle.

- « D’habitude, les sponsors fournissent l’équipement à leur équipe, mais je suis non-violent et je n’ai pas d’arme ou d’armure à vous donner », expliqua l’alchimiste en se massant la joue.

- « Chez les nains, on appelle ça radin, pas non-violent », piqua Gonzague.

- « De toute manière, vous possédez déjà votre propre fourbis. Mais si je ne vous apporte rien, vous allez penser que je ne sers à rien. »

- « Je n’en étais pas arrivé à ce point dans mes réflexions », reconnut Vorshek, sceptique, « mais pas bien loin, en effet ».

- « Si vous gagnez, je double votre récompense ! Je ne fais ni mon rat, ni mon économe ! »

- « Comme l’outil pour peler les patates ? » demanda Hjotra en cherchant le rapport.

- « Si vous voulez qu’on se fasse confiance, il va falloir mieux se connaître. Vous, l’intellectuel aux pommes de terre, c’est quoi votre nom ? »

- « Hjotra ! » annonça gaiement l’ingénieur. « Je n’ai plus de nom de famille parce Arzhiel s’est marié avec une elfe et nous a tous désordonnés. »

- « Déshonorés », corrigea Vorshek.

- « Hjotra ? Je n’aime pas trop, je vais t’appeler le nain. »

- « Aucun problème », fit Hjotra en haussant les épaules. « Moi non plus je n’aime pas mon nom, j’ai mis vingt ans à savoir le graver sans faute, je suis trop saoulé depuis ».

- « Moi, c’est Gonzague Brumacier », se présenta la guerrière en faisant craquer ses jointures. « Si vous vous avisez de m’appeler la naine, je vous retourne une autre baffe, histoire d’équilibrer la donne ».

- « Gonzague est un prénom masculin », déclara le docteur Classe avec prudence.

- « Vous insinuez que je manque de féminité ?! » grogna Gonzague d’une voix caverneuse en soulevant sa hache.

- « Oh non ! » intervint Vorshek. « Ne la lancez pas sur le sujet aussi ! Ses parents voulaient faire original en testant un prénom humain pour faire exotique. Elle a beaucoup de soupirants et moi-même, si c’était ma promise, je ne serais pas peu fier. »

- « C’est ta promise ! » lui rappela Al. » Ton père te l’a refourgué dans les pattes en punition. »

- « Ah oui, c’est vrai », rit doucement l’elfe tandis que Gonzague émettait des grognements rauques en défiant le docteur Classe du regard. « Bizarrement, j’ai tendance à oublier parfois. »

- « Et du coup », dit Hjotra, « vous n’êtes pas peu fier ? »

- « Ah non, du tout, curieusement », répondit le mage tandis que la naine expulsait d’une violente bourrade un concurrent ayant eu le malheur de passer trop près d’elle avant d’avaler une rasade de bière de sa gourde et de roter doucement.

- « Alors et toi, l’ami sylvestre ? » questionna l’alchimiste. « C’est quoi ton nom ? Fleur de Lune ? Arc-Argent ? Flèche Etoilée ? »

- « Vorshek. C’était le nom du tueur drow qui a tenté de tuer ma mère le jour où elle a annoncé à mon père qu’elle était enceinte. Comme mes parents n’ont ni humour, ni esprit, j’ai hérité du nom horrible d’un assassin sanguinaire et incompétent qui en plus, selon mon père, sentait fort. »

- « C’est clair que tu as trop une tête à t’appeler Fleur de Lune ou une connerie elfe du même registre », lança Al en gloussant.

- « Tu peux parler, mon bougre ! Al, ce n’est pas un prénom, on dirait un pseudonyme pour les soirées privées des tavernes spécialisées dans les rencontres illégitimes. »

- « Quoi ? » bouda le rôdeur. « Al, c’est court, c’est vif, c’est direct. C’est top. »

- « C’est surtout un diminutif », poursuivit Vorshek. « Son vrai nom, c’est Aladin. Mais il en a trop honte. »

- « Aladin ?! » s’écria Gonzague entre stupeur et crise de rire naissante. « Comment c’est trop pourri ! »

- « J’avais une poule qui s’appelait Aladin », rajouta Hjotra. « Elle est morte écrasée par la chute de Brandir, un soir où il était ivre. Maintenant, elle fait carpette. »

- « Arrêtez de rire ! » grommela Al, terriblement vexé. « Tu avais promis de garder le secret, faux frère ! »

- « J’avais promis de ne pas révéler l’anecdote selon laquelle c’est ton grand-père Ségodin qui tenait tellement à avoir un descendant chevalier qu’il a convaincu ton père de te nommer Aladin, tout ça pour que tu portes plus tard le titre de Aladin le Paladin. Mais…oups, j’ai gaffé ! »

- « Aladin le Paladin ?! » répéta Gonzague en hurlant de rire. « Je crois que je vais me faire pipi dessus. »

- « Mais arrêtez de vous marrer, tout le monde nous regarde ! » vociféra Al. « Toi et toi, je ne vous parle plus, d’abord ! Je ne parlerai plus qu’à Maître Hjotra désormais…Oh, seigneur, je me punis tout seul. »

- « J’en ai assez entendu », décida le docteur, regrettant sa curiosité. « Je vous engage. En plus, ça tombe bien, je n’ai personne d’autre sous la main. Passez ces tuniques et avancez jusqu’à l’entrée ouest. Je ne vous demande pas de gagner mais si vous deviez mourir, visez le spectaculaire, je vous prie. Il faut marquer les esprits de la clientèle. Vous pensez pouvoir crier mon slogan en dernières paroles ? »

- « C’est quoi le slogan ? » interrogea Al tandis que tout le monde s’habillait aux couleurs de l’alchimiste.

- « Promotion sur les poudres anti-constipation, le docteur Classe, l’ami de votre chiasse », récita l’humain sous l’œil désabusé des aventuriers.

- « On va voir ce qu’on peut faire », répondit poliment le rôdeur avant de guider le groupe vers le départ.

 

 A suivre…

 

Bilan de la mission :

Hjotra : +1 en pistage de chiens en milieu urbain

Gonzague : +1 en Surveillance à la culotte

Vorshek : -1 en Dignité

Al : +1 en Polio du dé

Expérience acquise : Négligeable