L'Autre-Monde
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Episode 125 – Le Donjon des Noobs

 

 

            Le gardien du portail ouvrit lentement et haussa un sourcil à la vue du groupe d’aventuriers sur son seuil composé de Vorshek qui baillait d’ennui, Gonzague tirant la tronche, Al qui gloussait et Hjotra jouant avec ses bretelles en mithril.

 

- « Salutations mon brave ! » lui lança Al en trépignant d’impatience. « Sommes-nous bien au Carrefour du Péril, le célèbre centre d’entraînement pour héros ? Parfait ! Mes compagnons et moi-même désirerions tester l’un de vos donjons afin d’affiner nos techniques et aguerrir nos tempéraments. »

- « Quatre personnes ? C’est tarif réduit pour les jeunôts elfes et nains de moins de cinquante ans. Ah non, pas pour vous messire, c’est tarif plein pour le chef de groupe, désolé. Notre dernier donjon, la Montagne de Spaÿs, n’attend plus que vous ! Alors ? C’est quoi votre niveau ? »

- « Y a un niveau entre nullos et débutants purs ? » interrogea Vorshek.

- « Ouais, je vois… » fit le gardien en observant mieux le groupe. « Tant pis pour Spaÿs. Et vous aussi vous êtes un nullos ? »

- « Nullos certifié ! » répondit franchement Hjotra en montrant un diplôme signé par Arzhiel.

- « Ah ouais, quand même », déclara l’homme en parcourant l’attestation. « Bon, ben pour les noobies, j’ai le donjon des Gentils Louveteaux. Ça ne déchaîne pas les passions et pour la réputation, je vous conseille de vous inscrire avec un pseudonyme, sauf si vous aimez que les pécores vous lancent des mottes de bouse à votre passage. A quatre, vous devriez avoir plié ça en une heure, au-delà, on vous rembourse. Dites, mon vieux, vous êtes certain d’être si nullos ? »

 

            Une demi-journée plus tard, en plein donjon des Gentils Louveteaux

 

- « Ah non, mais je vous confirme que c’est vraiment un nullos ! » pesta Al en regardant Hjotra assis au fond de son oubliette.

- « Père m’avait vaguement averti, mais j’avoue que je pensais qu’il se moquait de moi comme quand il essayait de me faire croire que je suis le fils du brodeur de napperons personnels de Mère », murmura Vorshek.

- « Taisez-vous, tous les deux ! » gronda Gonzague. « Maître Hjotra a fait un faux-pas, c’est tout. Il s’est sacrifié pour que le groupe puisse poursuivre. C’est un héros, ne l’oubliez pas ! »

- « Tout de même…Un trou en plein milieu du couloir à deux pas de la porte d’entrée, entouré d’un garde-fou et signalé par des panneaux dans douze langues…C’est plutôt rustique comme piège pour un héros, non ? »

- « Ne les écoutez pas, maître Hjotra ! On n’a toujours pas trouvé de corde, mais on est enfin sortis du labyrinthe à choix multiples. On a juste perdu un peu de temps à cause des toiles d’araignée dégueus que j’ai du enlever un peu partout. »

- « Hihi, vous avez une drôle de voix avec l’écho depuis ici », ricana Hjotra.

- « Nous sommes mis en échec par une redoutable énigme », poursuivit Vorshek. « Pouvez-vous nous aider à la résoudre ? « Qu’est-ce qui est vert et qui sautille au fond du jardin ? » »

- « Qu’avez-vous essayé ? » demanda l’ingénieur.

- « Une viverne émeraude des marais du Ponant », fit Vorshek.

- « Une culotte d’elfe en été », répondit Al.

- « Une tête d’orque au bout d’une hache naine », déclara Gonzague.

- « C’est chaussette la réponse », confia Hjotra à ses compagnons qui marquèrent quelques instants un silence gênant.

- « On y retourne », décida Vorshek. « Tant pis pour l’énigme, on va emprunter l’autre voie même si les épées en bois qu’ils recommandent d’emmener avec nous dans ces grottes ne me disent rien qui vaille. »

 

            Les trois aventuriers traversèrent une nouvelle fois le labyrinthe, poussés par le pas impatient de Al, puis aboutirent devant une porte close, au bout du tunnel aux armes-jouets.

 

- « Allez, on se magne ! » s’exclama le rôdeur en trépignant.

- « Super le discrétion, t’as qu’à gueuler si tu crois que tu ne fais pas encore assez de bruit à danser sur place. »

- « Gonzague n’a pas tort. Pourquoi es-tu aussi pressé ? L’aventure t’excite-elle ? »

- « T’as gagné, autant que la silhouette de Gonzague, sans la nausée. J’ai envie de pisser ! Et cette tâche de naine ne veut pas que je me soulage dans le donjon ! »

- « Tu attendras qu’on soit dehors, je te prie ! Je serai intransigeante. On n’est pas des romanos, on rendra ce donjon dans le même état où on l’a trouvé. »

- « Avec un vieux nain étourdi au fond d’une fosse en prime », rajouta Vorshek.

- « Voilà ! Ou je pisse et je me fais latter ou on s’active les miches. Allez, j’ouvre ! »

 

            Le rôdeur poussa la porte, puis se réfugia derrière Gonzague qu’il invita à passer en première d’une soudaine bourrade. La naine tomba nez à nez avec des gobelins armés de gourdins, quittant manifestement leurs pauses pour accueillir nonchalamment les explorateurs.

 

- « Grrr, grrr ! » récita l’un d’eux sans enthousiasme, ni motivation. « Vils aventuriers ! Nous allons vous rosser car nous sommes des créatures du mal et que… »

 

            La créature n’eut pas le temps d’achever son texte que Gonzague l’éventra avec fureur d’un coup de hache acérée.

 

- « Mais c’est une vraie arme ! » s’écria l’un des gobelins, sans doute le chef d’équipe. « Mais c’est strictement interdit ! On vous a dit de prendre les armes en bois ! C’est quoi ces débiles ?! Vous savez combien de temps il faut pour recruter un bon employé pour un poste d’ « ennemi de niveau 1 » ? Vous pensez que…AHHHHH ! »

 

            Gonzague se précipita en hurlant sur le monstre, se jetant furieusement dans la mêlée qu’engendra son assaut brutal. Les gobelins se massèrent autour d’elle, délaissant complètement leur rôle pour se battre véritablement. Quelques instants après un échange d’une rare violence, le silence retomba, en même temps que le dernier membre de gobelin tranché et collé au plafond. En sang, Gonzague contempla le carnage et se tourna vers ses compagnons.

 

- « Bon sang, mais vous étiez où pendant que je me faisais bastonner par la racaille ?! »

- « J’achevais mes invocations de préparation au combat ! » lança Vorshek, nimbé de trois protections magiques complètes, huit enchantements, quatre invocations et deux sortilèges de renforcements. « C’est bon, je suis paré pour la bataille ! Tiens…Où est Al ? »

 

            Le rôdeur plongea du promontoire rocheux où il s’était réfugié, trois mètres au-dessus de la mêlée et frappa un cadavre étalé de gobelin en poussant un cri de guerre.

 

- « C’est bon, j’ai vaincu le dernier ! La victoire est à nous ! »

- « Tu veux une baffe ?! » meugla Gonzague, furieuse. « Tu m’as jeté sur eux pour mieux te planquer, petite fiotte ! »

 

            La naine leva son poing vers l’humain, mais ses blessures lui firent tourner de l’œil et elle s’effondra lourdement entre Vorshek et Al qui s’écartèrent par réflexe pour ne pas être écrasé.

 

- « Si tu as un sortilège de soins, sa majesté, c’est le moment de faire péter la magie ! L’amie Gonzague ne va pas tarder à rejoindre ses glorieux ancêtres au banquet des bourrins vu la tronche quelle tire. »

- « Malheureusement, j’ai dépensé ma dernière once de pouvoir dans cette élégante et pratique armure de gel », soupira Vorshek de dépit.

- « C’est vrai qu’elle est seyante », admit Al. « Ce sont des vrais cristaux de glace aux encolures ? »

- « Je vois un vioque au regard pervers qui veut que je le suive… » délira Gonzague, agonisante. « Ça me rappelle la sortie de l’école…Il dit qu’il est mon grand-père…C’est ça, comme après les cours… »

- « Je vais lui concocter un remède grâce à mes connaissances des plantes ! »

- « On va éviter vu que la dernière fois, tu as confondu la menthe avec les orties. Ton cataplasme a failli tous nous pousser à nous écorcher vifs ! Mais je sais ! Mère m’a confié un élixir de soins ! »

- « Je ne préfère pas », marmonna Gonzague. « Je ne crois pas aux potions de soins, c’est rien qu’une arnaque pour enrichir les guildes d’alchimistes. Et c’est anti-naturel comme procédé. »

- « Qu’est-ce qu’on fait ? » demanda Al, blasé. « On la laisse caner ? Comme ça, je vais pouvoir pisser peinard. »

- « Nous ne pouvons ! » s’offusqua le magicien. « C’est notre amie ! »

- « C’est surtout ta promise », répondit le rôdeur en déboutonnant son pantalon d’une main tout en faisant les poches d’un gobelin de l’autre. « Si elle claque, tu redeviens célibataire… »

- « Nous honorerons ta mémoire avec émotion et ferveur ! » s’exclama le demi-elfe en tenant la main de Gonzague. « Tu fus une camarade de grande valeur et … »

- « Les voilà ! » s’écria le gardien en pénétrant dans la caverne. « Qu’est-ce que vous glandiez ?! Ça fait une plombe qu’on vous att… »

 

            L’homme leva sa torche et regarda abasourdi la pièce jonchée de cadavres de gobelins taillés en morceaux avec une naine divagante vautrée au milieu d’eux, un mage elfe à ses côtés qui commençait à la recouvrir de terre et un rôdeur le sifflet à la main en train d’uriner contre le mur, tout en soupesant une besace.

 

- « C’était vraiment très amusant ici ! » lança Hjotra en riant lorsque le gardien referma sèchement la grille du centre d’entraînement au nez du groupe, un peu plus tard. « On revient quand ? »

- « Ils ont bien insisté sur le fait qu’ils tireraient à vue la prochaine fois qu’on viendra, maître Hjotra », répondit Gonzague, couverte de bandages. « On va donc attendre un peu, d’accord ? »

- « Je me demande bien quelle pouvait être la réponse à cette fichue énigme ! » râla Vorshek tandis que Hjotra montrait à tout le monde le bonnet en forme de tête de louveteau acheté à la boutique souvenir.

 

 Bilan de la mission :

 

Gonzague : + 1 en Eventration gobelinoïde

Vorshek : + 1 en Magie d’élégance glaciaire

Al : + 1 en Lâche Dérobade

Hjotra : - 10 en Détection des pièges mineurs

Expérience acquise : Dérisoire