L'Autre-Monde
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Episode 124 – L’Auberge sans Issue

 

            L’auberge se vidait peu à peu de sa clientèle, le flot incessant de voyageurs et de marchands ayant passé la nuit là et quittant la salle commune s’estompa jusqu’à ce qu’un calme appréciable envahisse l’endroit. La matinée était à présent avancée et il ne resta bientôt plus qu’un groupe attablé dans un coin près de la cheminée, celui de Vorshek, Hjotra, Gonzague et Al. Le demi-elfe et l’humain lorgnaient irrésistiblement vers la sortie, soupirant d’impatience. Ils cessèrent enfin de souffler quand Gonzague leva le nez de son auge remplie successivement à trois reprises.

 

- « C’est bon ? » demanda Al. « On y va ? »

- « Ce brouet était trop cuit et infâme », commenta Gonzague en s’étirant.

- « Pourquoi alors avoir insisté pour curer la marmite ? » interrogea Hjotra.

- « Je suis en pleine croissance », rétorqua la naine avec un regard lourd.

- « Allez, mouvement, la marmaille ! » s’exclama Al. « Je commençais à en avoir plein le dos de me limer les miches sur ce banc à pécores ! »

- « Attendez, vous voulez partir maintenant ? »

- « Non, on va encore glander une heure ou deux au cas où il y aurait une autre marmite à vider. »

- « C’est une activité honorable. D’ailleurs, glandeur, c’est pas ta classe ? »

- « Rôdeur ! » grogna Al. « Je suis rôdeur ! Ma place, c’est dans les campagnes et les landes à surveiller, explorer, espionner ! Pas dans une baraque à clodos et à saoulards à poireauter en te regardant récurer le service à vaisselle. On aurait dû partir y a des plombes ! »

- « C’est pas moi qu’on attendait tout à l’heure… » se défendit la naine en se tournant vers Vorshek. « On pourrait aisément imaginer que le fait de disparaître à l’étage avec une ménestrel vêtue du justaucorps de sa petite sœur ait un lien avec le réveil tardif et poussif de notre chef d’équipe le lendemain, mais ce n’est pas le cas, n’est-ce pas ? »

 

            Vorshek se raidit en affichant un sourire crispé.

 

- « Je suis un petit peu d’accord avec Gonzague, Al », fit le demi-elfe d’un air sérieux. « Ton activité professionnelle de vagabond est peu reluisante et s’assimile assez facilement avec celle de pilier de bar digne de ce genre d’établissement. »

- « Allez les dragons qui roxxent ! » s’exclama Hjotra avec entrain. « En route ! »

- « Non, maître Hjotra. On n’avait dit qu’on ne se donnait pas de nom. Vous, vous aviez un nom du temps où vous étiez dans le groupe de mon père ? »

- « Les Boulets Suprêmes », répondit l’ingénieur avec fierté. « On avait même une médaille. »

- « Ok », acquiesça Vorshek. « Les dragons qui roxxent, en avant ! »

- « Ah, mais vous partez comme ça ?! » fit Gonzague, choquée. « On ne peut pas se barrer, la table est cradingue, on dirait la literie de Svorn ! »

- « On s’en secoue pas un peu de l’état du mobilier ? » interrogea Hjotra, dans le doute.

- « Non, mais si complètement même », soupira Al. « Bien sûr qu’elle est dégueu cette table, on en sort. Il faut plutôt y voir une marque de respect envers le tenancier que l’on honore pour sa bonne chaire en pourrissant sa table. Là, on peut se barrer ? »

- « Absolument », affirma Gonzague. « Quand j’aurais tout nettoyé. »

- « Mais pourquoi donc ?! Y a les filles de salle pour ça ! Avec la blinde qu’on leur a laissé pour l’étape et les pourboires de Vorshek pour celles qu’il a croqué en apéritif avant la ménestrel, on peut au moins se casser en laissant une table moisie ! »

- « Hé ! Un noble de mon rang et de ma prestance n’a nul besoin de recourir au monnayage pour parvenir à ses fins. C’est vrai, pourquoi payer quand on peut baratiner ? »

- « L’humain de compagnie de Vorshek n’a pas tort, damoiselle Gonzague », ajouta Hjotra. « En plus, ça craint de traîner trop longtemps, le taulier risque de se rendre compte qu’on a aussi embarqué la déco des chambres… »

- « Alors vous râlez parce que je manque de féminité quand j’étale les viscères d’un gobelin mutant mais là vous n’avez pas deux minutes le temps que je nettoie une table comme une bonne épouse ! »

- « Si tu tiens vraiment à jouer aux bonnes épouses, j’ai deux trois liquettes ni fraîches ni nettes dans mon sac », proposa Al. « On passe au lavoir, en plus, c’est classe, c’est sur la route pour sortir du bourg. »

- « Passez-moi cette loque immonde, maître Hjotra, que je frotte ce morceau », demanda Gonzague en ignorant la remarque. « On dirait…erf…du pâté, c’est collé…Erf…Ah non c’était du vomi…Quoi c’était votre nouvelle cape ? C’est pas grave, elle était moche. »

- « Bon, sa seigneurie », fit Al en se tournant vers Vorshek. « Tu ne veux pas intervenir ? Si on part trop tard, on est bons pour pioncer dans les collines avec les loups et les détrousseurs. Et si en prime, on perd en chemin maître Hjotra comme hier, avant-hier et avant-avant-hier, c’est la nuit assurée dans le Bois des Suppliciés. Et niveau hospitalité avec les voyageurs, leurs fantômes sanguinaires chasseurs de vivants ont encore pas mal de boulot. »

- « Que veux-tu que je fasse ? » demanda le demi-elfe.

- « Je ne sais pas, tu es son seigneur et c’est ta promise. Tu veux d’autres indices ?! »

- « Déjà, elle ne reconnaît pas mon autorité et j’évite en général de lui refiler un ordre quand elle a ce regard et sa hache à portée. Et ma promise, c’est vite dit, je ne tiens jamais mes promesses. »

 

            Al se mordit la lèvre inférieure pour ne pas craquer, puis voyant que cela ne suffisait pas et que ça piquait drôlement, enfourna son poing dans sa bouche. Lassé, il alla bouder sur un tabouret, ne disant plus rien, même quand Gonzague lui demanda de lever les pieds tandis qu’elle frottait le plancher.

 

- « Allez, les dragons ! » lança Hjotra, plein d’enthousiasme. « Une bonne devinette pour détendre l’atmosphère. Que dit une gorgone agacée ?...Alors ? Personne ? Elle dit « ça minerve ! » »

- « C’est nul », commenta Gonzague depuis le comptoir où elle faisait la vaisselle.

- « La bonniche a raison », marmonna Al dans son coin.

- « Non, mais c’est normal », se justifia Hjotra. « Vous avez oublié de rire après minerve, c’est pour ça. »

- « Sors-nous de cette auberge ! » supplia Al en empoignant le col de Vorshek. « A l’extérieur, j’arrive à les gérer en savatant un truc pour me passer les nerfs, mais ici si je casse un meuble ou une chaise, ça va foutre des copeaux partout et Gonzague devra tout nettoyer !!! »

- « Détends-toi », ricana le mage,  « on est en voyage, profitons-en. Tu veux que je te fasse un petit sort de décontraction ? »

- « Téléportation de maniaque en pleine crise de démence ménagère, tu as dans ton grimoire ? »

- « Pas exactement, mais un truc du style, oui. »

- « Déblaie-moi la brutos nettoyeuse à dix lieues d’ici et je ne balance plus jamais sur l’ambiguïté de ton orientation sexuelle à cause de ta garde-robe de mago ! »

- « C’est tentant, mais il me faut huit heures de sommeil pour récupérer l’énergie nécessaire au sortilège. On devrait passer une nuit supplémentaire ici. »

 

            Le rôdeur, sans rien ajouter, alla se blottir près de la cheminée en sanglotant.

 

- « Voilà, j’ai terminé ! » s’exclama Gonzague en rendant sa cape en boule, mouillée, souillée et râpée à Hjotra. « Tout est niquel. On peut y aller ! »

- « Al avait raison », fit Vorshek. « Il pleut des cordes maintenant. »

- « C’est pas grave ! » jubila Al. « On a des capuches ! HAHA ! Des capuches, oui, dragons qui roxxent ! Plus rien ne nous retient dans ce trou à rats… »

- « Oh ! » protesta Gonzague.

- « …Ce trou à rats fort propre. »

- « Je préfère », sourit la naine en rougissant de fierté.

- « Il est si tard ? » demanda Hjotra, le nez collé à la fenêtre. « Voilà les pécores qui rentrent des champs. Y en a plein qui arrivent par ici. »

 

            Les paysans rentrèrent en trombes pour s’abriter, se bousculant à l’entrée, piétinant sur place et s’éparpillant à travers toute la salle. A la vue de leurs chausses crottées couvertes de boue, Gonzague et Al s’évanouirent en même temps. Le choc les fit dormir toute la nuit, ce qui laissa le temps libre à Hjotra de retrouver ses amis de beuverie de la veille et à Vorshek de se familiariser avec de nouvelles amies. Le lendemain, les aventuriers ne trouvèrent aucun autre moyen que la magie de téléportation pour surmonter l’épreuve de l’auberge.

 

Bilan de la mission :

Gonzague : +1 en Ménage

Vorshek : +1 en Anatomie féminine humaine

Hjotra : - 1 en Humour

Al : + 1 en Hostilité envers le milieu hôtelier

Expérience acquise : nulle