L'Autre-Monde
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Episode 123 – Les Nouveaux Aventuriers

 

 

            Recroquevillé dans un coin sombre et humide de la caverne empestant la bête, Vorshek leva lentement les yeux de son grimoire pour observer le troll musculeux et nerveux qui faisaient les cent pas devant l’entrée. La créature grogna, soupira, se mâchouilla plusieurs doigts et s’aperçut que le demi-elfe l’observait. Agitant son gigantesque gourdin, elle avança vers lui en grimaçant. L’héritier du Karak se plaqua contre la paroi.

 

- « C’est juste pas possible, Vorshek ! » gronda le troll en tapant du pied. « Franchement, je crois que je vais laisser tomber. Ça ne va pas le faire. »

- « Qu’est-ce que tu racontes ? » répondit le magicien en refermant son livre. « Quel est le problème ? »

- « Mais ton histoire d’enlèvement par un méchant troll des cavernes, c’est du vu et revu ! On n’y croit pas une seconde ! Et regarde comment tu m’as attifé ! C’est d’un cliché ! Déjà le pagne dégueu comme seule fringue, je ne suis pas super fan. Avec les courants d’air, je ne te raconte pas comment je me pèle les miches ! »

- « C’est pour faire plus authentique. Mais tu peux enlever le collier en crâne d’humains si tu veux, c’est vrai que c’est un peu trop tape-à-l’œil. »

- « Mais c’est pas que ça », ronchonna le monstre en ôtant son pendentif. « J’ai même pas le droit à un futal ou une armure et je me bats avec un bout de bois. Je peux aller chercher ma hache chez mon beau-frère, c’est à deux cols d’ici, je suis de retour dans une heure ! »

- « Non, les soldats de mes parents peuvent débarquer à chaque instant et j’ai besoin de donner le change avec un ravisseur de taille. Non, je dis de taille, mais sans rapport avec la hache, détends-toi. Le but c’est de leur faire croire qu’on m’a enlevé, pas de débiter du nain à la chaîne. C’est quand même mes sujets aussi. »

- « Mais c’est pas crédible », pesta le troll en se grattant. « Regarde ce trou ! On se pèle et ça daube ! Viens renifler mon pagne ! Il est imprégné de cette odeur de charogne. »

- « Merci, mais non merci », répondit Vorshek avec un sourire poli. « Ecoute, mon guide devrait arriver bientôt. C’est un rôdeur, un ami d’enfance de confiance. Dès qu’il est là, je pars avec lui et je te donne l’or promis. »

- « Et si tes copains nabots arrivent avant ? » s’inquiéta la bête en se rongeant les griffes.

- « C’est là que tu interviens. Je doute que les pisteurs de mon père soient assez doués pour me retrouver ici, mais au cas où, tu cries un peu, tu rugis, tu les pousses avec ton gourdin et moi, je sauve la face en t’endormant avec un sort dans le dos. Je m’arrangerai pour qu’on t’épargne et je rentrerai au Karak, tant pis. Le timing est serré, mais c’est jouable. »

- « Dire que je suis obligé d’accepter ce genre de boulot à cause de la naissance de mon douzième fils et parce que j’ai perdu mon poste de massacreur dans cette petite horde familiale pourtant pleine d’avenir, mais bouffée par la concurrence ! C’est vraiment la crise ! Pourquoi tu as fugué, toi ? Tu es prince pourtant. »

- « Je rêve d’une ville étrangère, d’une ville de filles et de jeux », chantonna le demi-elfe devant le troll perplexe. « Je veux vivre d’autre manière, dans un autre milieu. »

- « Qu’est-ce qu’il tricote ton copain ?! » gémit le troll en jetant un œil dehors. « J’ai la peau toute sèche avec ce froid. Là, voilà ! J’ai les pustules qui craquèlent, bravo ! »

- « Bougre de bigre de manche de bouc ! » jura une voix à l’entrée de la grotte.

 

            Une jeune naine couverte de neige brandissant une hache à double tranchant se tenait sur le seuil, hypnotisée par la vue du troll gigantesque.

 

- « Gonzague ?! » la reconnut Vorshek, entre stupeur et déception. « Mais qu’est-ce que tu fiches là ?! »

- « Prince Vorshek ? J’ai rejoint les patrouilles de secours lancées à votre rescousse après votre disparition mais…je crois que j’ai perdu mon groupe sur le sentier en m’écartant pour balancer des boules de neige et quelques caillasses sur le groupe en contrebas. Etes-vous sauf ? »

- « Tu la connais ? » interrogea le troll. « Je la débite ou pas ? »

- « Je suis Gonzague Brumacier », annonça la naine d’une voix forte. « Fille de Brandir et Briga Brumacier, guerrière de la légion des Griffons en première année, à peine la cinquantaine, célibataire, j’aime la bière, les armes blanches et les nains forts mais sensibles ! »

- « C’est la fille d’un ami de mon père », expliqua Vorshek tandis que le troll faisait des moulinets peu inspirés avec son arme. « Ce n’est vraiment pas de bol… »

- « Pour cent pièces de plus », proposa le troll sur un ton engageant, « je la bute et je la bouffe, même les groles. Il ne reste plus une trace et plus de témoin. »

- « Arrière, sac de fumier ou je te pourfends ! » cria Gonzague.

- « Tu vois avec tes conneries de grotte toute crade, on tombe tout de suite dans les injures hygiéniques. Ce n’est pas bon du tout pour mon image ! Je te rappelle que je suis en situation précaire et que je dois soigner ma réputation. Je la gobe ou pas ? »

 

            Avant que Vorshek n’ait pu formuler sa réponse, Gonzague, aux abois devant le monstre titanesque, se saisit de sa corne passée à sa ceinture et souffla dedans de toutes ses forces. Le vacarme soudain qu’elle provoqua prit tant le troll par surprise qu’il bondit en arrière sous le coup de la stupeur et s’assomma à moitié contre une stalactite. Le temps qu’il émerge, une nuée de nains arrivés en renfort l’encerclaient et Vorshek dut l’endormir par magie pour ne pas le voir mis à mort. Victorieuse et heureuse, la petite troupe rentra au Karak où attendaient impatiemment Elenwë et Arzhiel, l’une néanmoins bien plus que l’autre, grognon d’être dérangé en plein repas et quand même, ça se fait pas.

 

- « Mais refreinez-vous, y a du monde ! » marmonna le seigneur tandis que son épouse poussait des jappements de soulagement en étreignant son fils devant toute la cour. « Si j’avais un peu d’estime pour vous, j’aurais honte pour vous. Vous dîtes qu’il s’agissait d’un enlèvement par un troll…au chômage ? C’est pas banal comma affaire. »

- « Arzhiel ! » s’écria Elenwë en caressant spasmodiquement la tête de Vorshek. « Ecartelez ce troll et lancez une croisade contre tous ceux de sa race ! On n’enlève pas mon p’tit bouchon d’amour impunément ! »

- « Foutez la paix à votre bouchon et aussi à vos bouteilles, vous voulez ? Vorshek est indemne, tout le monde est rassuré. Surtout moi d’ailleurs, j’imaginais même pas devoir faire un autre héritier avec vous…Tenez, regardez, rien qu’à l’idée, j’ai la chair de poule. Fils ! Approchez ! Allez ! Ben, je ne sais pas, mettez-lui le coude dans le pif ou un pousson, elle va vous lâcher. Fils ! Accueillez avec moi la brave naine venue à votre rescousse. Selon la tradition, je dois lui accorder une faveur en remerciement. » Se penchant à son oreille. « Je vous annonce tout de suite que si elle me demande du pognon, je prélève sur votre héritage. Approche, brave guerrière ! »

 

            Gonzague s’avança timidement sous les applaudissements frénétiques de son père, sa mère et de Hjotra qui les imita sans comprendre.

 

- « Hein, mais c’est la fille de Brandir ?! » s’aperçut Arzhiel avec étonnement tandis que ce dernier agitait frénétiquement la main pour saluer son chef. « Guerrière, tu as sauvé la vie de Vorshek. Je dois t’accorder une faveur. Je t’écoute, mais sache d’abord qu’à cause de la crise actuelle, la trésorerie du Karak est en souffrance et qu’avec les taux d’intérêt de la guilde des marchands, nos investissements… »

- « Je veux être fiancée au prince Vorshek », déclara Gonzague, à la surprise générale.

- « La fille de Brandir dans la famille ?! » s’étrangla Arzhiel. « Mais pour quoi faire?! Tu ne veux pas une nouvelle armure plutôt ? »

- « Tu prétends éprouver quelque amour pour mon fils ? » la foudroya Elenwë.

- « L’amour ? » répondit la naine sans conviction. « Il est blond et il fait de la magie, faut pas déconner, j’ai plus de dignité que ça. Non, non. Je veux juste devenir sa fiancée pour moucher toutes les bêcheuses elfes de la cour. J’ai jamais pu les saquer. »

 

            Un messager murmura quelques informations à Arzhiel tandis que la foule présente débattait avec bruit et ferveur et que trois nains, toujours les mêmes, continuaient à applaudir.

 

- « Père », marmonna Vorshek, très mal à l’aise. « Si vous pouviez, j’aimerais tout autant que vous n’accédiez pas à la faveur de Gonzague. »

- « Mes hommes viennent de ramasser votre pote Al, le rôdeur, le petit-fils de Ségodin et de Doreen qui attendait à la caverne du troll en discutant avec ce dernier autour d’une bourse d’or identique à celle que vous aviez lors de votre disparition. Il aurait déballé une histoire de fugue mise en scène très intéressante à la vue des haches sous son nez. Vous pensiez vraiment pouvoir me jongler comme votre mère ? »

- « Par pitié, ne lui dites rien, elle ne comprendrait pas. Vous, me comprenez-vous ? »

- « Comprendre quoi ? Que la vie dans une montagne entouré de débiles, de flatteurs et de glandos devient franchement chiante quand on a fait le tour de tous les voisins à attaquer et de toutes les filles de chambre ? Carrément, que je comprends. Je vous connais comme si je vous avais fait ! »

- « Euh, c’est le cas, père. Me passerez-vous cette erreur de jeunesse ? » sourit affectueusement le demi-elfe.

- « Compte là-dessus, mon grand ! Gonzague, je t’accorde cette faveur ! Mais à une condition ! Vous êtes encore trop jeunes, trop inexpérimentés et bien trop niais pour bâtir un truc à deux qui ne se casserait pas la gueule au bout d’un an. J’ordonne la mise en place d’une expédition à laquelle tu participeras avec mon fils. Votre groupe devra s’aventurer sur les terres de notre région, s’aguerrir, voyager, accomplir des actes de bravoure, acquérir gloire, prestige et si possible, un max de thunes et deux ou trois bricoles magiques bien précieuses pour le Karak. Gonzague, tu devras veiller sur mon fils. Vorshek, vous devrez commander ce groupe et éviter si possible de nous coller la honte en allant claquer comme une fiotte contre le premier gobelin venu. »

- « Père ! » s’exclama Vorshek, pantois. « Je ne suis pas un aventurier… »

- « Il faudra le devenir si vous voulez hériter du trône. Vous vouliez voir du pays, non ? Merci papa. Je demanderai aussi à votre ami Al de se joindre au groupe. S’il n’est pas trop brêle, il devrait vous guider aux bons coins. Bon, on a un mago, un pisteur et une guerrière. Il vous faut un renfort qui a de la bouteille. Non, Elenwë, l’apéro, c’est plus tard. »

- « Moi je veux bien y aller, seigneur ! » proposa Brandir.

- « Dans la famille boulet, je ne veux pas le père et la fille en même temps », refusa Arzhiel. « C’est aussi mon fils, j’ai un peu pitié. Svorn, ça vous tente ? Ok, les gestes impolis, c’était pas obligé. Ségodin, il est gâteux, il ne passera pas l’automne, Rugfid, il risque encore de se faire kidnapper, cette cruche…Il me reste qui ? »

 

            Et Arzhiel trouva le quatrième membre de l’équipe quand Hjotra leva la main en ricanant et que l’horreur vint se peindre sur le visage d’Elenwë au moment même où Vorshek affichait la plus totale incompréhension.

 

- « Bon voyage, fils », pouffa le seigneur de guerre en sentant monter le fou rire.