L'Autre-Monde
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Episode 122 – Kikimou et les oreilles des non-humains

 

 

 

            Arzhiel déambulait dans les couloirs du Karak, un tas de tablettes officielles gravées sur les bras, plongé dans ses pensées. Sentant une présence à ses côtés, il leva les yeux de sa lecture et sursauta vivement en voyant Brandir émerger de la pénombre.

 

 - « Ah ! Vous m’avez fait peur ! »

- « Vous ne m’aviez pas vu ? »

- « Si, si. Mais c’est votre physique pas facile. Instinctivement, ça fiche la frousse. »

- « Qu’est-ce que vous essayez de me dire ? » demanda le berserker intrigué.

- « Ben, que vous avez un physique plutôt ingrat. »

- « Ingrat ? Je ne connais pas le mot. Ça a un rapport avec mon bide ? »

- « Votre bide ? Oui, c’est ça. Arrêtez de bouffer, vous collez les miquettes à tout le monde. »

 

             Le seigneur tourna les talons et s’éloigna, laissant Brandir tout penaud et pensif. Ce dernier rattrapa néanmoins son chef plus loin, sur le seuil de la salle du trône.

 

- « Attendez, seigneur ! J’ai un message important des sentinelles ! »

- « Oui, mais moi aussi », soupira le nain. « C’est non ! Pour la douzième fois, non, je n’ai pas envie de parrainer leur loto annuel. J’en ai rien à secouer et j’ai d’autre chose à glander que me coltiner une soirée avec des soiffards rustauds déguisés en chauve-souris pour gagner une mâchoire de troll pleine de caries bien crades comme l’an passé ! »

- « Non, mais ils ont arrêtés les déguisements. Les bouseux de la vallée ont paniqué en voyant les costumes, ils ont cru à une invasion de vampires et même si la bataille rangée improvisée contre les paladins était sympa, les copains gardent un très mauvais souvenir de votre punition. »

- « C’était laquelle déjà ? »

- « L’obligation d’assister à une séance de poésie de Dame Elenwë. On en a perdu un bon tiers ce jour-là. »

- « Super. Je suis content d’avoir pu parler avec vous, Brandir, vraiment. Cassez-vous maintenant. Marchez une heure tout droit. Voilà. C’est bien. Enfin, tout droit, c’est une expression, faîtes gaffe aux murs quand même. C’est chiant à éponger le sang après… »

- « Non, mais j’ai vraiment un truc important à vous dire ! » insista Brandir en rebondissant contre la paroi. 

- « Seigneur ! » beugla Hjotra à travers le couloir. » Un message important ! »

- « Vous aussi vous portez les messages vous à présent ? »

- « J’ai paumé mon travail d’appoint aux étables, soi-disant que je sympathisais trop avec les porcs et que je passais mon temps à discutailler des plombes avec eux durant mon service. J’ai un message de la tour ouest. »

- « Hé ! » protesta Brandir. « Moi d’abord ! Moi aussi j’ai un message pour le seigneur ! »

- « Oh, vous êtes là vous ? » ricana Hjotra. « Je ne vous avais pas vu, vous étiez de dos. Euh…Vous voulez que j’ailler chercher ma masse ? Sans critiquer, l’assaut frontal sans outil, c’est pas l’idéal pour abattre un mur. »

- « Après. Le seigneur doit lire mon message avant. »

- « Certes, mais il le lira après le mien. »

- « Le mien est éminemment important, même si je ne sais pas du tout écrire ce mot ! »

- « Le mien est urgent ! »

- « Comment allons-nous décider quel message sera lu en premier ? »

- « Hum…On ne peut pas régler ça au solitaire puisqu’on n’a pas de dés…La bataille navale, ce serait trop long de construire douze navires…Le jeu du « je-te-tiens-par-la-barbichette », c’est mort, je réussirais jamais à m’empêcher de rire avec votre face de pitre frappé par la grâce sous le pif… »

 

- « Un bras de fer ? » proposa Brandir. « Mais il faudrait que je maigrisse de cinquante kilos pour entrer dans votre catégorie…Un concours d’énigmes, c’est pas possible vu que j’arrive déjà pas à me rappeler les énoncés… »

- « Et qu’on comprend que dalle aux réponses ! »

- « Je ferai bien une course d’endurance à travers la montagne et sur trois jours, mais déclenchez accidentellement deux avalanches coup sur coup avec un seul rot en altitude et la guilde des trappeurs vous coupe l’accès aux cols à vie, plus celle de votre descendance. Que faire ? »

- « Et si on demandait au chef ? » proposa Hjotra. « Seigneur ! Seigneur ? Il s’est barré là non ? Que personne ne bouge ! Ou il a pris mon parchemin ou j’ai réussi à le paumer alors que je le tenais dans la main et je suis bon pour aller supplier le maître des porcheries de me rendre mon taf. »

- « Mon message aussi s’est fait la malle. Il disait quoi le vôtre ? »

- « Je crois que ça parlait d’un marchand de chèvres…ou bien d’un fabricant de sarbacanes. C’est pas très clair, mais je suis à peu près certain que ça n’avait aucun rapport avec les ovipares. »

- « C’est vous la chèvre qui n’êtes pas très clair, mon pauvre », commenta Arzhiel en ressortant de la salle du trône. « Vos missives, c’est pour m’annoncer l’arrivée des seigneurs Grossignol et Kikimou, ahuris. Allez me chercher Garfyon au lieu de polluer le seuil de ma porte. Et trouvez-vous un vrai boulot où vous faîtes au moins illusion de compétence, duo de pignoufs ! »

 

            Brandir et Hjotra déguerpirent en s’interrogeant ardemment sur l’intérêt du conseil de leur seigneur de suivre un enseignement de magie illusoire. Garfyon arriva peu après, escortant les deux seigneurs voisins. Grossignol était un elfe avec un large embonpoint vêtu d’une tunique chatoyante brodée de dizaines d’oiseaux. Kikimou qui le suivait de près, était un humain trapu et maigrelet au regard fuyant et aux cheveux gras. Arzhiel les accueillit et les fit installer à la table des négociations après un rapide examen qu’il conclut d’un soupir las et d’un bref haussement d’épaules.

 

- « Seigneurs, salutations ! » clama Garfyon avec enthousiasme. « C’est un honneur et un plaisir de recevoir nos voisins au sein de notre Karak. Arzhiel et moi-même… »

- « Euh, seigneur Arzhiel ! » le coupa le chef de guerre. « Respectez le grade, mon petit pote. C’est quoi ce genre ? On dirait deux copines qui reçoivent leurs cousines. »

- « Seigneur Arzhiel et moi-même sommes à votre disposition », toussota le ministre. « Que pouvons-nous faire pour vous ? »

- « Oui, enfin, on dit à votre disposition mais pas trois jours et pas pour des broutilles non plus. C’est comme pour le protocole. Je vous reçois au Karak par politesse, mais au moindre signe de tiraillement au niveau de l’entrejambe, je vous expédie vers la sortie dans la seconde. J’ai un vrai boulot, moi. »

- « Mais qu’est-ce qui vous arrive ? » s’offusqua Garfyon. « Vous êtes mal luné ou vous avez dormi avec votre épouse ?! »

- « Non, c’est bon, c’est pour moi, je la ferme », s’excusa Arzhiel. « J’ai croisé deux piments avant de venir, ça m’a mis mécaniquement les nerfs. Mais roulez, mon vieux. »

- Je peux aisément comprendre l’embarras de sa seigneurie », intervint Grossignol. « Cette entrevue inopportune est déplacée et grotesque, mais nécessaire, je le crains. »

- « Quel est le souci ? » s’enquit Garfyon.

- « Il veut me cramer », répondit l’elfe en désignant Kikimou.

- « Je veux le cramer », confirma celui-ci.

- « Le cramer lui perso ? »

- « Lui, sa famille, son peuple, ses bois et toute la clique. Je m’en fous, je crame tout. »

- « Ah ben voilà ! » s’exclama Grossignol. « On ne peut pas discuter. Du coup, on vient vous demander de trancher la question en tant que partie neutre du contentieux. »

 

            Arzhiel et Garfyon échangèrent un regard perplexe.

 

- « Vous savez », fit Arzhiel en cherchant discrètement à tâtons sa hache sous la table, « la neutralité est une notion bien vague, en particulier chez les nains qui manquent autant de patience que de tolérance ou de temps libre. Des nains avec des responsabilités et du travail, par exemple. »

- « Essayons de bien cerner l’ensemble du problème », déclara Garfyon en se tournant vers Kikimou. « Pourquoi voulez-vous décimer vos voisins elfes ? »

- « Mais ce sont des non-humains, voyons ! Regardez-les ! Ils vivent dans les bois, ils fument des feuilles et broutent des écorces et…et ils ont des oreilles pointues ! »

- « Ben quoi, moi aussi elles sont un peu pointues mes oreilles et je suis non-humain », lança Arzhiel. « Non parce que si vous nourrissez des projets pyromanes pour ma montagne une fois que vous aurez pourri les elfes, je vous attends avec vos trois fanatiques pelés tout moisi. Avec le matos planté sur les murailles et les copains mêmes sobres, j’ai de quoi vous les tailler aussi en pointes les oreilles et le reste en bonus ! »

- « Je vous remercie de votre soutien franc et spontané ! » jubila Grossignol en se grattant la panse.

- « Je vous arrête tout de suite, la bedaine. Si j’ai donné l’impression d’avoir le moindre sentiment de sympathie envers un coureur des bois mâcheur de racines, sachez que je préfère encore voir l’autre peau-de-cochon vous calciner le bosquet que laisser croire que je vous soutienne. »

- « Euh, sire… » marmonna Garfyon. « S’il vous plait… »

- « Ahem, oui, je m’emporte. C’est la paix qui me tient tellement à cœur, vous comprenez. »

- « Acceptez-vous donc de prendre une décision pour résoudre ce conflit alors ? » demanda Grossignol.

- « Comme je viens de le dire, la paix me tient à cœur. J’en ai rien à carrer de vos embrouilles. Démerdez-vous et foutez le camp de mon Karak. »

- « Ce que mon bourrin…euh, bourru de père veut dire, c’est qu’il a besoin de davantage de réflexion et de recul pour vous soumettre une réponse. »

 

            Les têtes se tournèrent vers le jeune elfe blond en tenue princière qui se tenait sur le pas de la porte et qui s'avança vers le groupe d’une démarche altière et légère. A la vue de l’adolescent éphèbe, Kikimou grogna, Grossignol se massa le téton, Garfyon soupira de soulagement et Arzhiel se crispa en mâchouillant sa barbe.

 

- « Seigneur Vorshek ! » s’exclama Garfyon en tirant une chaise pour inviter le fils du chef du Karak à se joindre à la négociation.

- « Encore un elfe ! » protesta Kikimou. « Il ne peut émettre un avis impartial. »

- « Moi non plus, mais il ne fallait pas venir ici dans ce cas ! » ronchonna Arzhiel.

- « Seigneur Kikimou », fit Vorshek d’un ton posé. « Quel grief entretenez-vous envers votre voisin sylvestre ? »

- « A part le truc des oreilles, hein. »

- « Mais je n’ai rien contre eux. Ce sont des non-humains et mon dieu m’a demandé de les crever. Je ne fais que mon boulot, ce n’est en rien personnel. »

- « Votre dieu, c’était pas celui des moissons et des farandoles ? » interrogea Arzhiel.

- « L’an passé si, mais là on a changé. On a pris le dieu des calamités et des fléaux en version d’essai pour deux saisons. Le prêtre nous a fait un prix, on ne paye qu’un mois sur deux et il nous offre des toges avec des cagoules en pointes vachement tendance à la capitale. »

- « Livrez-nous ce prêtre et abandonnez son culte belliqueux », proposa Vorshek. « On vous retrouve un prêtre du dieu des moissons et un autre de la déesse de l’abondance en prime. En réparation des torts causés à Grossignol, vous lui cédez le marais blafard. En retour, le Karak ouvre un comptoir dans votre ville et vous reverse un pourcentage de ses bénéfices. Et pour le règlement de ce conflit, notre communauté demande le droit de passage des bois du seigneur Grossignol jusqu’au Gué de la Hyène Sautillante pour nos convois mensuels vers les ports du sud. Qu’en pensez-vous ? »

 

            Le jeune elfe tendit un sourire charmeur en direction de chaque participant. Garfyon applaudit doucement en gloussant de joie. Grossignol se pinça dans les replis intimes de sa personne pour manifester son accord, Kikimou acquiesça d’un vif hochement de tête silencieux et Arzhiel se contenta d’un fin sourire en se rejetant au fond de sa chaise. Le seigneur nain laissa son fils entériner les nouveaux traités en les couchant sur parchemin et sur tablettes de granit, puis raccompagner les deux seigneurs voisins jusqu’aux portes du Karak où il le retrouva.

 

- « Un conclusion profitable à tous, n’est-il pas, père ? » demanda le jeune héritier.

- « En effet. Enfin, surtout pour nous qui gagnons beaucoup sur un investissement quasi nul. »

- « Nous avons rétablis la paix et encouragé le commerce. Je ne trouve pas que notre aide puisse être qualifiée de nulle. »

- « Ceci, c’est à vous de me le dire fils. Combien avez-vous payé Svorn pour qu’il aille louer son culte de déglingués fanatiques aux humains de Kikimou ? »

- « Oh, vous étiez au courant de la manœuvre ? » sourit le demi-elfe.

- « Non, mais j’ai vite fait le rapprochement. C’était fourbe, couillu, dénué de scrupule et curieusement familier. J’ai tout de suite reconnu le style de votre mère. »

- « Nous aurions besoin de fonds pour renforcer nos troupes et le conseil des guildes est réticent à financer notre armement. Il me faudrait provoquer les orcs des collines pour que leurs tribus lancent quelques raids sur la plaine, mais j’ignore comment y parvenir. Auriez-vous une idée ? »

- « Mon goût pour la thune et l’esprit tordu et machiavélique d’Elenwë », commenta Arzhiel, presque ému. « Vous serez un grand seigneur, fils. Allez, stop aux câlins, on n’est pas des elfes ! Enfin, que 25% d’entre-nous deux. Pour votre plan avec les orcs, j’ai le candidat idéal : rustre, manipulable, inconscient et plus anti-orc que ma hache. Suivez-moi, Brandir doit être à la taverne à cette heure-ci. »