L'Autre-Monde
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Episode 121 – La Légende

 

 

- « Fier seigneur de guerre nain, noble héritier et sage maître de Karak, ces colossales forteresses naines, Arzhiel fut banni par les siens pour avoir préféré son amour envers la sorcière elfe Elenwë qu’il épousa aux poids des traditions de son peuple. Il fut banni avec une poignée de fidèles et loyaux compagnons avec lesquels il vécut de grandioses et chevaleresques aventures, la plus commune… »

- « Non, c’est chiant, » coupa Arzhiel depuis son trône, le regard dans le vide. « C’est naze, c’est pas accrocheur, on s’emmerde déjà ! C’est nul votre truc de légende à écrire, ça donne juste envie de roupiller dès le premier couplet ! »

- « C’est un premier jet… », balbutia le scribe elfe. « Monseigneur désire-t-il aborder le sujet de manière moins péremptoire et directe ? »

- «  Y a ça aussi. Vous savez pour qui vous l’écrivez votre légende ? Vos loyaux compagnons, c’est les moins débilos de mon peuple et c’est qu’un ramassis de bras cassés et de cerveaux foulés. Si vous utilisez des mots comme ça, c’est pas au premier couplet qu’ils vont pioncer, c’est au titre. »

- « Seigneur Arzhiel n’est pas encore très en phase avec l’idée de retranscrire le récit de son règne, » expliqua Garfyon, son ministre à ses côtés, à l’elfe dérouté. « Poursuivez, mon brave, nous aurons une meilleure vue d’ensemble de vos écrits en écoutant le reste. »

- «  Bien, alors là j’enchaînais avec une description de quelques-unes de vos quêtes euh…je vais passer directement à vos compagnons puisque vous y faîtes référence. Tout d’abord, votre épouse, grande sorcière délivrée durant une quête de jeunesse et qui vous valut d’être banni par les vôtres. »

- « On n’écoute pas ses parents et paf ! » commenta Arzhiel. « On fait une connerie et on morfle sur deux siècles au moins. »

- « Donc de votre amour passionné naîtra Vorshek, votre héritier aujourd’hui âgé d’une cinquantaine d’années, juste un adolescent. »

- « Une seconde connerie et on rajoute un siècle à la punition », marmonna le nain. « Ah, et puis rayez amour machin-chose. J’ai déjà elfe dans la phrase précédente, je vais encore passer pour un guignol. »

- « Soit », corrigea le scribe. « Je ne vais peut-être pas non plus faire mention de votre politique progressiste et ouverte issue de votre mariage avec une autre race qui permet aujourd’hui aux elfes et aux nains de vivre en harmonie au Karak. »

- « Deux bastons communautaires par semaine, c’est une vision un peu trop féérique de l’harmonie, en effet. »

- « Ensuite, vos alliés »…dit l’elfe en cherchant dans ses parchemins, un peu nerveux. « Brandir, le chef de vos guerriers, courageux berserker, marié et père d’une naine nommée Gonzague. »

- « C’est une brute rustaude et arriérée, ivrogne, incompétente dont la seule passion est la lecture du menu du prochain repas ! » intervint Garfyon d’un ton cassant.

- « Pas mieux, » fit Arzhiel en haussant les épaules. « Sauf qu’il ne sait pas bien lire en fait ».

- « Hjotra, votre fidèle ingénieur, toujours gai et insouciant, inventeur des célèbres golems de combat et très grand amoureux de la faune de tout horizon ».

- « Le boulet suprême », souffla le seigneur de guerre, désolé. « Là vous avez le haut du panier des demeurés, l’élite de l’élite des ânes bâtés, le naze dans toute sa prestance et sa splendeur. Attention, je ne vous parle pas du crétin du quartier qui ricane en coursant les poules, un doigt fourré dans le nez. Hjotra, c’est de la bête de concours, l’ahuri frappé par l’illumination du dieu des bouffons. Il est le meilleur dans le pire. Rajoutez aussi qu’il a peur des enfants et que son invention miracle, les golems, il en a paumé les plans et oublié ses secrets de fabrication. Ça lui fera bien les pieds, il a encore dévasté la cantine en libérant par maladresse sa meute de loups apprivoisés lors de l’anniversaire de Svorn. Svorn a passé six semaines à l’infirmerie, c’était marrant, mais j’ai douillé pour les réparations. »

- « Svorn, justement ! » rebondit le scribe. « Svorn est votre prêtre, serviteur des dieux, vidame de votre temple et de la religion au Karak. C’est exact ? »

- « Crotte, j’aurais du garder des adjectifs pour Svorn. Ah ben, mettez crotte pour sa description, c’est très bien. Svorn est un fanatique fou furieux, raciste, fan de bûchers et il ne s’arrange carrément pas avec l’âge. Une fois, il m’a renversé…non, mais renversé pour prendre le pouvoir, pas physiquement. Effacez-moi ce dessin, bougre d’imbécile, on dirait qu’il me culbute, c’est dégueulasse. Vous croyez que je ne souffre pas suffisamment marié avec une elfe ?! »

- « Quelle divinité sert Svorn ? » demanda le scribe en gommant. « Ce détail n’est pas très clair dans les archives. »

- « Au début, il courait pour Gazul, le dieu des Morts. Faut dire aussi qu’une fois banni, c’est pas évident de trouver un dieu un peu propre et qui vous accepte sans vous demander de lui sacrifier des chèvres et des marmots tous les dimanches. Après avoir quitté notre monde d’origine qui plongeait dans le chaos, on s’est établis dans le coin où Gazul n’existait pas et Svorn s’est converti au Protecteur. Il a un peu adapté le culte à sa sauce pour le rendre plus croustillant avec tortures et génocides de non-nains, mais en général, ça ne craint pas trop. Hein ? Pourquoi vous faîtes cette tronche ? J’ai dit qu’on venait d’un autre monde ? Ah, c’est vrai que ça doit rester secret pour ne pas affoler le peuple…Qu’est-ce qu’on fait Garfyon maintenant qu’il est au jus? On le bute et on recrute un autre scribe ? »

- « Seigneur, ça fait tout de même le troisième ce mois-ci… »

 

            Les deux nains tournèrent un regard grave vers l’elfe qui se décomposait, puis éclatèrent d’un rire gras.

 

- « On plaisante ! » s’exclama Arzhiel. « On s’en fout pas mal que la nouvelle se répande maintenant. On est dans la place depuis trop longtemps. Tout le monde s’en secoue le coquillard. »

- « Haha », ricana jaune l’elfe. « Monseigneur est aussi taquin. En parlant d’humour, j’ai su que dans vos riches aventures, vous avez également compté un humain dans vos rangs, Ségodin. »

- « Ségodin, il est tout vioque maintenant, il sucre les fraises. D’ailleurs, il les sucrait aussi avant. C’était un paladin à ce qu’il disait, on n’a jamais eu de preuve. Précieux, empoté, lamentable, mettez-le dans la colonne boulet lui aussi. Il était amoureux d’Elenwë et m’a juré loyauté pour elle. Au final, il a épousé Doreen, une voleuse, menteuse, tricheuse qui nous a collé aux basques quand on a dérouillé Gudrid. »

- « Gudrid ? » répéta le scribe en réfléchissant. « Ne s’agissait-il pas de l’ancien maître de ce Karak, chassé, et qui avait enlevé Rugfid, le cousin de monseigneur afin de l’entraîner dans un piège mortel ? »

- « En gros, c’est ça. Il nous a un peu cassé les bonbons un moment, mais comme c’était une brêle, on s’en est débarrassé. Garfyon était son ministre avant d’être le mien. Ça remonte à un demi-siècle quand même, vous pensez que ça va intéresser les gens ? Parce que dans le détail, c’était pas épique du tout. C’était même carrément déplorable. Il va falloir sacrément broder pour que la plèbe lise ça. »

- « Vous sous-estimez votre héroïsme. Vous avez sauvé votre cousin à deux reprises si je ne m’abuse, à chaque fois contre des ennemis dangereux et terribles comme Gudrid ou le gnome Teclan qui voulait dominer le pays grâce à un artefact démoniaque. »

- « Mais tourné comma ça, on dirait que j’aime mon cousin ! C’est plus de la féerie à ce niveau, c’est du délire fantasmagorique ! Mon cousin est un alcoolo abruti et kleptomane. Il tient une taverne du quartier des marchands « La vérité est au fond du godet », ça veut tout dire. Vous notez ça aussi ? J’imagine déjà la tronche de l’histoire avec ce genre de personnages. Bah, au pire, on changera mon nom dans la version officielle. C’est encore un coup à se faire bannir par les dieux, une lose pareille. »

- « La confiance que mon seigneur démontre envers mes talents de scribe réchauffe mon cœur », déclara l’elfe sans lever les yeux de son parchemin. « J’ai aussi une question à propos des Archanges. Il s’agirait d’une sorte de…secte, groupe, ou club de loisir selon votre épouse, composé de seigneurs dans le but de collectionner d’après elle des…rames ? Ce n’est pas très clair… »

- « Comme si je galérais déjà pas assez…Plus jamais vous interrogez mon épouse, d’accord ? Les Archanges étaient un groupe de faucheurs élus des dieux de la mort pour récolter les âmes des tocards des équipes d’en face. C’était fendard jusqu’à ce que les dieux nous trahissent et nous exterminent un par un… »

- « Et comment avez-vous survécu ?! »

- « On s’est barrés », répondit Arzhiel en souriant. « On a mis les voiles pour un autre monde, celui-ci où on a récupéré le Karak de Gudrid pour remettre en place une nouvelle boutique. Je ne sais pas ce qu’il est advenu des copains. J’imagine qu’ils vont bien aujourd’hui ou alors ils sont tous claqués. Essayez de ne pas trop les faire passer pour des rigolos, ils n’étaient pas tous complètement tarés et je leur dois bien ça pour les avoir abandonné et avoir survécu à leur place. Surtout lui, là, il était sympa…Si, le grand qui sentait fort, un orc ou un métis sanglier, je ne sais plus. C’était comment déjà ?...Et puis la chef, une drow chaudasse pire que ma femme…Bon, on s’en fout des noms, vous n’aurez qu’à inventer ou choisir les noms de vos gamins.»

 

            Le scribe tendit un sourire amusé à son seigneur jusqu’à ce qu’il se rende compte que le nain était sérieux.

 

- « Je crois que j’ai tout ce qu’il me faut pour commencer mon travail », déclara-t-il, un peu perdu dans ses notes. « Je vais devoir étudier tout ça et réviser les anciens rapports de missions. Voyez-vous autre chose à ajouter ? »

- « J’ai rien en tête hormis bon courage et cassez-vous maintenant. J’ai une séance d’écartelage et l’inauguration de la nouvelle cantine. Et faîtes gaffe à ce que vous allez écrire parce qu’à part devenir la risée du continent, je ne vois pas très bien comment je pourrais m’en sortir à la publication de nos vieux exploits. Moi je dis ça, c’est surtout pour vous. Je trouverais ça cruel de vous ordonner une biographie de Hjotra en punition. Cruel, mais juste. »

 

            Le scribe acquiesça courtoisement et s’empressa de partir en toute hâte avec tous ses parchemins.

 

- « Dîtes, seigneur », demanda Garfyon. « Ça ne vous rend pas nostalgique le souvenir de toutes vos péripéties ? Vous ne voudriez pas repartir demain à l’aventure ? »

- « Je suis trop vieux pour faire le zouave dans les donjons et battre la campagne avec mon équipe de boulets. Ce ne serait ni raisonnable, ni crédible. C’est fini, ce temps-là. Il faut tourner la page…Allez, au boulot ! On a du nain sur la planche aujourd’hui ! »

 

            Le nain se leva de son trône et se dirigea vers la sortie.

 

- « Je reporte l’écartelage et annule l’inauguration », dit Garfyon en le voyant faire. « Vous voulez que j’aille vous faire récupérer à quelle heure ce soir au troquet de votre cousin ? »