L'Autre-Monde
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Épisode 99 – Le Maître du Donjon

 

            Le guide humain abaissa un levier rouillé et tout un pan de mur pivota, révélant un large corridor poussiéreux. Sa torche illuminant un instant son horrible sourire édenté, il invita ensuite Arzhiel à lui emboîter le pas dans le nouveau passage.

 

- « Quatrième sous-sol, partie nord-est », énonça machinalement l’homme. « Vipères géantes, tribu gobeline des corps cloutés, rivière souterraine de l’Indicible Folie et antre de l’Abomination vénérable des ténèbres. Sur votre droite, vous pouvez apercevoir le chemin menant à la grotte des frères drows  Volchya, chasseurs de têtes et confectionneurs de ravissantes broderies disponibles à l’échoppe de souvenirs de l’entrée. Dans une quinzaine de mètres, veillez à bien fermer les yeux, nous longerons le domaine de la gorgone collectionneuse de ses victimes changées en pierre. »

- « On va jusqu’où exactement ? » demanda le nain.

- « Vous avez pris la formule exploration de luxe ou tarif standard ? »

- « Euh, c’est écrit VIP sur mon ticket. »

- « Oh ! Un Visiteur Impatient Payant ! » fit le guide, agréablement surpris. « Monseigneur n’a pas de temps à gaspiller en périlleuses errances dans le donjon et a les moyens de satisfaire son impétuosité. Bien, bien ! Je vous guiderai donc jusqu’aux Marches Sanguinaires. Le maître du Donjon occupe la dernière salle, juste après. »

- « Ça a quand même drôlement changé les donjons depuis mon époque », commenta Arzhiel.

- « L’établissement n’était pas suffisamment rentable et notre affaire menaçait de faire faillite, aussi le nouveau Maître a engagé quelques changements afin de rentabiliser chaque visite et de promouvoir notre donjon dans un marché particulièrement concurrentiel. Attention, ne posez pas le pied sur cette dalle, vous seriez aussitôt criblé de dards venimeux et dissous par de l’acide en quelques minutes. Un rafraîchissement ? »

- « Non, merci », répondit le nain en repoussant la gourde tendue. « Tout de même, je suis peut-être vieux jeu, mais les crieurs de rue qui vous font de la réclame en ville et le spectacle de danseuses nues à l’auberge de l’Ours qui Poque que vous sponsorisez, je trouve ça un peu malsain. C’est quoi la prochaine étape ? Inventer votre propre marque de bière vendue exclusivement dans vos tavernes ? »

- « Notre bière pétillante et mousseuse est déjà distribuée à L’Ours qui Poque », répondit fièrement l’humain en levant sa gourde. « C’est d’ailleurs une filiale du Bouc qui Daube. Puis-je demander à votre seigneurie l’objet de sa visite à notre Maître ? »

- « C’est une quête perso », maugréa le nain en jetant un coup d’œil à sa hache soigneusement emballée dans un épais tissu, passée à son flanc. « J’ai commencé l’exploration en simple visiteur, mais ça urgeait trop et je me suis vite rendu compte que ça prendrait des plombes alors je me suis rabattu sur le ticket VIP. J’aurais pu écumer ce donjon de fond en combles sans problème sinon, hein ! »

- « Naturellement », répondit le guide d’un ton narquois. « Ils disent tous ça. Sur votre gauche, le Hall des Astres Perfides et l’Impasse du Golem Fulminant. Ne me perdez pas de vue ou vous y perdrez la vie ! »

- « C’est pas la peine de me sortir votre phrase d’accroche, mon grand. Elle est écrite sur votre gilet. Quand je pense que vous ne pratiquez aucune ristourne pour les anciens combattants et les héros de guerre, je me dis…Que les miches me pèlent ! Attendez ! Arrêtez-vous ! C’est quoi ça là-bas ?! »

- « Rien d’important. Un visiteur moins chanceux et surtout moins riche que vous qui n’aura réussi à traîner sa carcasse à travers quatre niveaux que pour finir captif de la toile d’un arachnide mutant majeur. Et vu la bedaine de celui-ci, il est plus à craindre pour la bête qui va devoir le digérer que pour ce triste sire. Que faîtes-vous ?! Article huit ! Article huit ! Tout contact avec le personnel est formellement interdit ! Lâchez-moi ! Le second niveau possède un excellent service d’hôtesses dans un salon intime mais raffiné pour ce genre d’élan de la part de la clientèle ! »

- « Rassure-toi, mon mignon, je suis insensible à ton charme de pitre constipé et ta charmante houppette de tapineur blond me laisse de marbre. Je veux juste ta gourde ! »

 

            Arzhiel s’empara de la gourde et la dévissa rapidement avant de répandre un peu de son contenu au sol tandis que le guide réajustait sa chevelure d’une grimace pincée. L’alcool coula sur les dalles, ce qui sembla faire aussitôt réagir le captif de l’araignée. Inconscient et empêtré dans la toile une seconde plus tôt, le prisonnier arracha vigoureusement ses liens et trottina, la langue pendante, jusqu’au nain.

 

- « Brandir ! » lança Arzhiel pendant que ce dernier léchait la bière en ronronnant. « Je savais bien que c’était vous ! J’ai reconnu le tatouage de rapace que Hjotra vous avait fait sur le bide. »

- « C’est pas un rapace, c’est un cœur avec la rune de ma maman au milieu. Je peux avoir le reste de bière ? »

- « Bon, ben faîtes péter la mousse vous au lieu de vous recoiffer ! Ce nain a soif ! »

- « Vous connaissez cet individu à moitié défroqué et qui véhicule cette odeur nauséabonde me saisissant à la gorge ? »

- « C’est mon marteau de guerre qui va pas tarder à la saisir ta gorge si tu n’actives pas le mouvement, boudin ! » gronda Brandir en arrachant la gourde des mains du guide.

- « C’est mon champion », expliqua Arzhiel tandis que Brandir déversait la bière sur sa tête en piaffant de joie comme un cheval. « Non mais sans la crasse d’une semaine, avec un habit propre dissimulant ses parties intimes et débarrassé de ses puces, il présente mieux je vous assure. Dites ! Vous n’étiez pas aux mains d’un gang de kidnappeurs aux dernières nouvelles ? »

- « Si, mais je les ai perdu ».

- « Hein ? »

- « C’est à cause de l’incendie. Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais je soupçonne sérieusement la plâtrée de haricots qu’ils m’avaient servi au souper. Le feu a pris dans ma geôle et la paille a fait flamber toute leur bâtisse. Je les ai paumés en échappant aux flammes. J’ai pas eu le temps de les chercher qu’un griffon m’a attrapé pour me becqueter. Mais il s’est étouffé en vol avec mon ceinturon. Je suis tombé dans un lac, près d’un village de pêcheurs où j’ai bossé quelques temps. La veille de mon mariage avec une pécore, une armée a rasé le hameau. Ensuite, je suis devenu colporteur en article de vaisselle d’argile mais j’ai perdu mon stock, mon âne et ma charrette à un tournoi de joutes à cloche-pied. Pour me payer un nouveau veston, j’ai décidé d’explorer ce donjon pour m’emparer des richesses. J’ai fait équipe avec un elfe borgne et un prêtre allergique à la pluie qui est mort dans la salle de l’Infini Printemps. Je me suis engueulé avec le borgne à propos de la couleur turquoise qu’il affirmait être davantage verte que bleue et après je suis tombé dans la toile. Voilà. »

 

            Le guerrier reposa la gourde vidée et fixa d’un air interrogateur ses deux auditeurs médusés.

 

- « C’est…hallucinant », souffla le guide, estomaqué et surtout très troublé par ce rapport.

- « Y a une gueuse qui a failli vous épouser, c’est clair c’est dingue ! » s’exclama Arzhiel. « Mais vous n’étiez pas parti en quête du Graas au départ ? »

- « Ah oui, mais ça, c’est bon. C’est réglé. »

- « Comment ça, c’est réglé ? Vous avez réussi votre quête ? »

- « Oui, j’ai trouvé le sage qui connaissait l’emplacement du Graas à la foire aux lardons et aux clafoutis de Bourg-La-Motte. »

- « Et alors ?! Qu’est-ce qu’il vous a dit ?! »

- « Il a dit que ma quête était vaine et que je possédais déjà la vérité : le Graas est en moi. J’ai pas compris, ça m’a énervé alors je l’ai éclaté. Qu’est-ce que vous croyez qu’il voulait dire ? »

 

            Arzhiel suivit le regard du guide fixé sur la bedaine ventrue et cerclée de bourrelets du berserker mais l’un comme l’autre haussèrent les épaules d’un air ignorant.

 

- « Alors et vous, seigneur ? Qu’est-ce que vous fichez tout seul ici ? »

- « J’ai un léger souci avec ma hache », reconnut le nain d’un air gêné. « Y a un pèquenot de fantôme qui est venu me hanter la lame et chaque fois que je veux l’utiliser, j’ai ce boulet sur le dos jusqu’à la prochaine nuit sans lune. En plus, il a invité des potes à lui et dès que je mets un camphre à un guignol, ça me colle un parasite de plus. Et naturellement, à la veille d’un conflit avec les voisins, aucun de mes soldats n’accepte de partir au combat si je ne brandis pas mon arme héritage de ma lignée, symbole de mon autorité de seigneur de guerre.  Je suis sûr que c’est Svorn qui est derrière cette soudaine ferveur. Dans le doute, je lui mets un fauchage en rentrant. »

- « Et vous croyez que le Maître du Donjon pourra exorciser votre arme ? » demanda le guide.

- « Non, j’ai lâché une blinde en or et je me suis tapé votre conversation sur quatre niveaux juste pour lui demander une dédicace. Bien sûr qu’il va me l’exorciser cette foutue hache ! Pour mettre sur pieds un donjon pareil, c’est forcément un mago caractériel mais très puissant. D’ailleurs, on repart. Vous venez Brandir ou je vous laisse picher ici ? »

- « Je vous accompagne, seigneur. Ça fait longtemps que je n’ai pas vécu un peu d’aventure. »

- « Que ces messires me pardonnent », intervint l’humain. « Mais selon l’article trente-deux, je ne suis plus en mesure de vous servir de guide si une tierce personne dénuée d’un ticket VIP, tournée des grands ducs ou forfait demi-journée, se joint à nous. »

- « Qu’est-ce qu’il bave, lui ? » s’ombragea Brandir. « Il nous a insulté, c’est ça ? »

- « Non, c’est un brave homme. Il a dit qu’il se proposait d’échanger sa place avec la vôtre et qu’il irait volontiers voir l’arachnide et sa toile de plus près. »

- « C’est-à-dire… » balbutia le guide en reculant. « Je crois qu’il serait de bon ton de vous laisser maintenant entre nains. Adieu donc ! »  

 

            L’homme tourna les talons pour s’enfuir, mais Arzhiel anticipa sa fuite et lui allongea une terrible torgnole à la nuque avant de l’expédier dans les toiles d’araignées.

 

- « Magnifique passe, seigneur ! » s’enthousiasma Brandir. « Quel est son nom ? »

- « Son nom ? Voyons…Le bon taquet derrière les oreilles. On peut dire que c’est Hjotra qui me l’a enseigné à force de calottes sur sa tête d’ahuri fini. Allons-y, roulons. D’après le plan que ce crétin gardait sur lui, la salle du Maître se trouve un peu plus loin. Il faudra se montrer prudent. Selon le rapport de mon espion, c’est un puissant sorcier qui crache une magie bien dégueu. On va donc éviter de le vexer dès le début. On attendra plutôt qu’il tourne la tête ou le dos et on lui saute dessus comme ma femme après deux jours d’abstinence. Vous avez bien com… ? Brandir ? Brandir ! Où êtes-vous ? »

- « Ici ! » répondit le berserker en jaillissant devant Arzhiel, couvert de sang. « Je vous ai perdu de vue et je suis tombé sur un monstre vraiment crade. J’avais pourtant juré de ne plus crever les yeux des bestioles entre mes dents pourtant mais là…pffff ! »

- « Comment vous avez réussi à vous perdre et à débarquer devant moi ?! Vous étiez derrière moi y a encore une minute et on n’a pas encore fait vingt pas ! »

- « Saloperie de griffon ! » pesta le guerrier. « Si j’avais encore mon ceinturon pour m’encorder à vous, tout ça n’arriverait pas. C’est pénible ! » 

- « Ok, on va se magner à plier cette quête parce que je sens que je vais encore faire monter ma tension. Voyons ce plan. À droite se trouve le Gouffre de la Cohorte Maudite au panorama très bucolique et à gauche, l’Arène de la Lame Déchiqueteuse où la mort rivalise d’ingéniosité pour faucher les visiteurs de mille et une manières pittoresques. Venez y éprouver votre curiosité. C’est vraiment n’importe quoi ce donjon à but lucratif. Je me demande bien quelle espèce de taré à pu monter un projet aussi loufoque ! »

- « Ouais, c’est pourri », renchérit Brandir, penché sur le plan-prospectus. « L’Arène de la Lame Déchiqueteuse n’ouvre qu’au printemps prochain. »

- « Voilà la dernière salle, celle du maître des lieux. Qu’est-ce que vous foutez avec cette statue de dragon ? Un souvenir pour Hjotra ? Oui, ben prenez un morceau si vous voulez, je m’en secoue. Quoique…Prenez aussi la tête. Je la planquerai dans mon lit pour foutre les jetons à Elenwë, on va se marrer. On est bon ? Allez, j’ouvre ! Préparez-vous à rencontrer le cinglé derrière tout ce bazar. Pourvu que ce ne soit pas une buse, c’est mon dernier espoir d’exorciser mon arme ! »

 

            La porte à double battant finement ouvragée s’ouvrit en grinçant, jetant un halo de lumière flamboyante sur les deux nains. Une pièce somptueuse, décorée de tentures, de piliers, de fontaines et de riches ornements s’offrit à leur vue. Au beau milieu, vautrée sur un divan et entourée de naines en tenue légère se redressa une silhouette familière.

 

- « Cousin ?! » lança Rugfid avec pour écho le râle de désespoir d’Arzhiel. « Vous êtes venu visiter mon nouveau donjon ? »