L'Autre-Monde
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Épisode 98 – À la Bataille !

 

            Perché au sommet de la plus haute tour de guet battue par les vents glacés qui hurlaient avec rage en recouvrant les créneaux de givre, Arzhiel scrutait inlassablement l’horizon, transi de froid mais bouillonnant intérieurement. Hjotra apparut alors dans les escaliers, s’empiffrant d’une assiette de viande en sauce.

 

- « Mais par les fesses flasques et pâles de ma femme », fulmina Arzhiel, « qu’est-ce qu’ils glandent ?! »

- « Qui donc ? » demanda Hjotra en curant un os.

- « Le Nain Noël et sa clique d’elfes ! Mes espions, voyons ! Ils devaient rentrer hier, ça fait des heures que je me pèle les miches et le reste à guetter leur retour ! »

- « Ah, eux ? Ils sont rentrés ce matin. Ils ont pris un peu de retard parce qu’ils se sont arrêtés à l’auberge du Croûton Mâché au retour. Pour une nuit achetée, ils en ont eu une offerte. C’est votre épouse qui a lancé l’opération pour promouvoir le tourisme dans la région et… »

- « Ils sont rentrés ?! » sursauta Arzhiel. « Et personne ne me prévient, logique. En revanche, vous qui êtes censé rester enfermé dans votre atelier, vous êtes au courant ! Alors ? Quelles nouvelles ? Comment s’est passée la bataille contre les humains ?! »

- « On a perdu. Mais rassurez-vous, tous nos guerriers sont bien morts. L’honneur est sauf. »

- « Tous claqués ?! » pâlit Arzhiel, pris de vertiges. « Pas un survivant ?! »

- « Ah non, pas un. Ils se sont fait toper en pleine nuit et d’après les espions, ils ont sacrément pris chers. »

- « Mes berserkers… » marmonna Arzhiel en titubant, blafard. « Mes troupes de choc…Ma légion ! Six mois pour la mettre sur pieds… »

 « Deux pieds gauches visiblement », commenta Hjotra en engloutissant sa viande. « Vous devriez descendre au Karak, les festivités pour honorer les morts ont commencé. Svorn est tout excité ! Il s’est déguisé en faucheur et il a fait sa célèbre soupe de gobelins. Vous en voulez un peu ? » L’ingénieur tendit son assiette à son seigneur en s’essuyant la moustache. Je vous ai laissé les boyaux et les carottes.»

 

            Arzhiel l’ignora et dévala les escaliers. Il pila néanmoins en cours de route, revint sur ses pas pour enfoncer le visage de Hjotra dans son assiette puis repartit aussi vite. Après quelques échauffourées dans la rue avec la populace mécontente et plusieurs bordées d’insultes, le seigneur de guerre avisé décida de convoquer le Conseil pour une réunion d’urgence à la taverne.

 

- « Question », fit Hjotra en s’asseyant. « Est-ce que le fait que la réunion se tienne à la taverne a un rapport avec la centaine de manifestants furieux armés de pioches qui vous attend devant la salle du Conseil ? »                                  

- « Aucun rapport », répondit sèchement Arzhiel en épongeant son nez ensanglanté. « Je ne vois même pas de quoi vous voulez parler. Nous sommes ici pour accueillir notre nouveau conseiller militaire en l’absence de Brandir, maudit aux furoncles soit ce dernier pour nous avoir lâché. Voici Leigfid Brise-Rotules, ancien soldat, gladiateur et mercenaire de passage dans notre cité. »

- « Serrurier », déclara le nain robuste à la mine patibulaire. « J’ai aussi passé deux saisons dans une échoppe de serrurier mais ça n’a pas marché parce que j’ai étranglé le chien du patron sans faire exprès, un matin. »

- « On peut donc affirmer que vous êtes le nain de la situation ! » s’exclama Arzhiel devant le Conseil penaud. « On commande à grailler ? Vous prendrez quoi ? »

- « Un quatre-quart et deux demis. J’aime les chiffres ronds. »

- « Pour moi, ce sera une cuisse de bouc et un gratin de champignons avec sauce, je n’ai pas très faim…Elenwë ? Qu’est-ce que vous fichez ici ?! Je croyais vous avoir semée après vous avoir lancé sur nos poursuivants tout à l’heure ! »

- « C’est un Conseil, c’est ça ? » lança l’elfe suspicieuse. « Donc, je reste. Je dois absolument vous entretenir du marché aux fleurs qui aura lieu ce printemps, c’est hyper important ! »

- « On va juste aborder le sujet de la guerre d’abord, si vous voulez bien », soupira Arzhiel. « Mais asseyez-vous. Non pas là. Là je vous ai en face et comme je vais manger, je vous verrais. Bref ! Leigfid ! Aidez-nous à préparer notre riposte contre les humains qui nous ont tatannés la face ! »

- « Vous voulez lancer une contre-offensive ?! » s’écria Garfyon, outré. « Après pareille débandade ?! Ne voulez-vous pas plutôt parlementer avec l’ennemi ? »

- « Bon, Garfyon, si c’est pour sortir des conneries, ce n’est pas la peine, on a déjà Hjotra. Passez-moi plutôt la charcuterie. Leigfid, on vous écoute. »

- « Temps un, on espionne l’ennemi. Temps deux, on attend qu’il baisse sa garde. Temps trois, on le cerne pour le piéger. Temps quatre, on attaque durant son sommeil, sa visite aux latrines ou son décuvage. »

- « C’est pas top glorieux l’attaque en fourbe », marmonna Arzhiel. « Le but de la riposte, c’est plutôt de restaurer notre honneur bafoué. »

- « L’honneur ? C’est-à-dire ? Je ne vois pas le rapport. Je croyais qu’on parlait de guerre. »

- « Et si on leur offrait une brassée de fleurs ? » proposa Elenwë.

- « Pour quoi faire ? » demanda Arzhiel. « Vous voulez les mettre encore plus en rogne contre nous ? Dans ce cas-là, j’ai mieux : je vous offre, vous, au chef de ces pignoufs. »

- « Donc temps un, il nous faut des soldats sans foi ni loi, sans pitié, des bêtes cruelles et avides de sang. Temps deux, on les fouette avant l’assaut pour exciter leur rage. Temps trois, on les lâche sur l’ennemi pour les occuper pendant que dans un temps quatre, on les allume depuis les hauteurs avec des machines de guerre. »

- « Non mais personne ne déteste assez les humains et est aussi décalqué pour faire ça, voyons ! Attendez ! J’ai peut-être quelqu’un…En revanche, il va falloir décrocher Svorn du toit du temple où on l’a attaché plus tôt pour faire diversion de nos poursuivants. Il est le seul capable de convaincre son clan de fanatiques dégénérés de lanceurs de runes. »

- « Temps un, on repère les humains. Temps deux, on attend qu’ils aillent pioncer. Temps trois, on leur lâche Svorn et ses petits copains sur le dos. Temps quatre, on rase tout à la baliste et on fout le feu. Quelqu’un voit un autre temps nécessaire ? »

- « Temps…pète », répondit Hjotra.

- « Temps…touze », ajouta Elenwë avec aplomb.

- « Temps…bourrin », grogna Garfyon.

- « Temps…pis », soupira Arzhiel en haussant les épaules.

 

Une semaine plus tard, après de pénibles préparatifs, une difficile excursion à travers les montagnes et un sournois assaut de nuit pour restaurer l’honneur.

 

- « Allez-y, avouez », l’accueillit Elenwë quand son époux revint dans leurs appartements. « Mes fleurs leur ont fait plaisir, n’est-ce pas ? »

- « Grave », répondit le nain en montrant son bras blessé et bandé. « Mais au moins, ils viendront plus nous casser les noisettes. Si ça pouvait être le cas de tout le monde… »

- « Vous avez vaincus ?! » fit l’elfe étonnée.

- « Bof, vaincu, c’est vite dit. L’attaque de nuit, c’était ingénieux mais charger les écuries à griffons, ça, ça le fut moins. Vous saviez qu’un griffon adulte pouvait avaler un lanceur de rune en armure de mithril d’une seule bouchée ? Et puis, bon courage pour abattre une bestiole d’un poids équivalent à celui d’un bœuf ou du vôtre et qui vole, juste avec des cailloux gravés de runes. Les lanceurs les jetaient en l’air et en reprenaient la moitié sur le pif. Leurs cadavres en flammes ont non seulement donné l’alerte chez les humains mais leur ont aussi permis de nous repérer dans le noir. »

- « Svorn est mort, j’espère ? »

- « Ce boulet cosmique ! Il a chargé seul une légion de paladins, furax. Ses copains ne devaient pas l’apprécier tant que ça pour refuser de le suivre, mais je ne vais pas leur lancer la rune, non plus. Quand les humains ont en eu marre de jouer à se balarguer comme un sac de patates, ils se sont retournés sur ceux que les griffons n’avaient pas becquetés. C’était affligeant. Dans la nuit, on aurait dit une bande de déficients mentaux ivres qui jouaient à colin-maillard. »

- « Et votre héros ? Le briseur de rotules ? »

- « Temps un, il a supervisé. Temps deux, il a mené la charge. Temps trois, il s’est rendu compte trop tard que mes miliciens se battent comme des vieilles femmes boiteuses et enrhumées. Temps quatre, il a fini sa brillante carrière en popo de griffons. »

- « Comment vous avez survécu ? Encore une blague du destin lancé sur sa course ? »

- « Faut croire. Mais le destin n’a aucune emprise sur Hjotra. Ce crétin stellaire a aligné toutes les balistes et catapultes sur la même colline. Le poids a provoqué un glissement de terrain qui a ravagé la cité humaine, chevaliers, griffons et habitants compris. Hjotra est indemne puisque c’est mon bras qui l’a réceptionné. Par contre, les humains ont été légèrement désappointés. Ils se sont soumis, persuadés que notre colère avait déclenché le pouvoir de la terre ou une ânerie du style. Pour ne pas les contrarier, on a un peu pillé leurs greniers et on a fait la paix. »

- « Si c’est comme ça que vous comptez remporter toutes vos batailles, il vaudrait mieux que je commence à prospecter pour trouver et séduire le futur seigneur de ce Karak. Comment allez-vous faire la prochaine fois ? »

- « Temps un, on se planque. Temps deux, on fait les morts. Temps trois, on se fait oublier et temps quatre, on adhère à une alliance de balèzes derrière lesquels on pourra se cacher et provoquer à tout-va. J’ai l’habitude. Je l’ai déjà fait et il doit bien exister une bande de puissants à pigeonner aussi sur ce monde ! »