L'Autre-Monde
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Épisode 97 – Le Vase de la Discorde

 

Tirant une fouine en laisse, Hjotra aperçut Arzhiel, un vase à la main, accompagné de son épouse au détour d’un couloir. Il trottina vers eux d’un air satisfait.

 

- « Ah, Seigneur ! Je vous cherchais ! »

- « C’est vrai que j’attire les catastrophes. »

- « C’est quoi cette cruche ? » demanda l’ingénieur

- « Ben, c’est Elenwë, vous devriez la reconnaître depuis le temps. Aïe ! C’était pour plaisanter, ça va ! C’est pas obligé de lâcher un éclair à chaque blague. En plus, ça picote. »

 

Le nain massa son épaule endolorie en grimaçant tandis qu’Elenwë soufflait la fumée du bout de ses doigts d’un œil sombre.

 

- « C’est un cadeau de bienvenue », expliqua le nain. « Le chef d’un Karak voisin vient nous rendre visite et comme la salle du trésor a déjà cramé deux fois à cause des barbecues improvisés des gardes, on n’a plus une relique à offrir. Du coup, j’ai tapé dans une vieille remise. J’ai rien trouvé de moins moisi que ce vase. »

- « Vous allez donner ce pot pourrav en cadeau ? »

- « Il n’est pas complètement pourrav, d’abord ! » se défendit Arzhiel. « Regardez les incrustations là, c’est du précieux ! »

 

Hjotra observa de plus près, lécha, puis renifla les liserés brillants.

 

- « C’est pas précieux du tout, ça pue. L’argent, lui, n’a pas d’odeur. »

- « C’est moi ou ça a l’air de vous réjouir ? » interrogea Elenwë.

- « Mais carrément ! » fit l’ingénieur tout excité. « J’ai aperçu le chef quand il est arrivé tout à l’heure. Et c’est une naine vachement bien roulée. Je voulais vous demander un coup de main pour la draguer, seigneur. Mais avec un cadeau aussi nul, ça me laisse toutes mes chances ! En plus, j’ai mis mes bretelles fétiches ! »

- « Et la fouine, c’est pour quoi faire ? » fit l’elfe, curieuse.

- « C’est Kekette. Je lui apprends à courir sur elle-même en se mordant la queue et là, c’est sa pause. »

- « Terrible », commenta Arzhiel. « Par contre, on s’en fout. Vous avez dit que l’invitée est une naine ? Une femme pour parlementer, tout se perd franchement ! À moins que ce soit un gage aussi. On me l’envoie pour faire ma lessive ou comme maîtresse. J’espère qu’elle sait danser sur les tables et…Aïeeeuhhh ! Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit encore ?! »

 

Hjotra escorta le couple jusqu’à la salle où attendait l’invitée et y retrouvèrent Garfyon, chargé des relations diplomatiques. Le dirigeant du Karak proche était effectivement une naine au regard sévère et aux nattes longues étrangement enroulées autour de sa tête, comme une couronne. Elle portait armure complète et armes et c’est d’un bruyant salut militaire avec cri de guerre qui effraya Kekette qu’elle accueillit ses hôtes.

 

- « Ne criez pas, je vous prie », marmonna Hjotra en caressant sa fouine apeurée. « Ma Kekette tremble et est tout ébouriffée, maintenant. »

- « Je suis Myfanwy Forgeairain, fille de Fjotli Forgeairain, seigneur de Karak Thorkel ! » l’ignora la naine en saluant Arzhiel d’un claquement sec des talons. « Pardonnez l’absence de mon père mais le bon Patriarche est parti chasser le gobelin et l’orc pour tromper l’ennui de ce lassant hiver. »

- « Si le Patriarche cherchait mieux », marmonna Elenwë, « les orcs ne viendraient pas dans notre grenier quasiment tous les trois jours. »

- « Je vous souhaite la bienvenue », intervint rapidement Arzhiel en poussant son épouse. « En gage de notre future amitié, voici une…cruche de très grande valeur. »

- « Une cruche ? » répéta Garfyon, stupéfait en voyant le vase abîmé.

- « C’est…original », déclara Myfanwy. « Je crains de ne pas avoir de gage aussi prestigieux. Naïvement, j’ai apporté une vingtaine de lingots de mithril. »

- « Ne soyez pas si dure avec vous-même », lança Elenwë. « Il est rare de conserver une naïveté d’enfant à votre âge avancé, mais c’est tellement charmant. Nous allons faire l’effort d’accepter ce cadeau. »

 

L’elfe et la naine échangèrent un regard froid tandis qu’un court et pesant silence s’instaura. Mal à l’aise, Arzhiel lança son pied dans la chaise de Hjotra qui fut projeté vers Myfanwy afin de la distraire.

 

- « Qu’est-ce qui vous prend ?! » maugréa pendant ce répit le seigneur de guerre à son épouse. « Vous voulez nous coller une guerre avec un Karak surpuissant ? »

- « Elle vous dévore de yeux », se justifia la sorcière en boudant. « Je défends mon bifteck. »

- « Détendez-vous ma vieille ou vous allez rester végétarienne un moment ! »

- « Alors comme ça, vous habitez chez votre père ? » minaudait Hjotra avant qu’un second coup de pied ne l’éloigne aussi vite qu’il était arrivé.

- « Bien ! » clama Arzhiel en souriant de toutes ses dents. « Dans votre missive, vous abordiez l’éventualité d’un pacte d’échanges commerciaux pouvant aboutir à un protectorat militaire. Débattons-en, voulez-vous ? »

- « Écoutez, nous possédons quelques ressources que nous serions ravis de commercer avec de braves voisins nains et justement, je constate que votre seigneurie apprécie la compagnie de suivantes elfes. Le fait est que suite à un conflit avec un hameau elfe proche, nous sommes en mesure de lui fournir des femelles elfes entre deux âges tout aussi vulgaires mais douées pour délasser les mâles que votre amie ici présente. »

- « Et je ne doute pas une seconde qu’une naine vêtue comme un guerrier et aux manières et à l’allure si masculines ne peut que juger d’un œil avisé la qualité de beauté de ma race », rétorqua Elenwë avec le même sourire tendu que Myfanwy.

 

Profitant d’un nouvel écrasant silence, Hjotra tenta une seconde approche.

 

- « Vous savez que vous possédez une délicieuse petite paire de hachettes ? Elles sont d’origine où vous les avez faites refaire ? »

- « À ce propos », toussa Garfyon tandis que les deux femmes ne se quittaient pas des yeux, « la réputation de vos forgeurs d’armes est naturellement parvenue jusqu’à nous. Nous ne vous cachons pas que nous serions excessivement intéressés par une collaboration entre nos deux Karaks. Nos cottes en mithril sont, je peux le dire modestement, de vrais chef-d’œuvres. »

- « Moi j’aime bien les couchers de soleil, les promenades dans les cavernes et la musique du corps des trompettes de guerre », enchaînait Hjotra, collée à Myfanwy. « Et vous ? »

- « Pareil », répondit la naine d’un ton sec. « J’aime les couchers de soleil sur les champs de batailles remportées sur les elfes, les promenades dans les forêts brûlées elfes et la musique des tambours de guerre avant la charge sur les armées elfes. »

- « Dites », murmura Elenwë à l’oreille de son époux, la magie crépitante entre ses doigts. « Je peux lui casser les dents ? »

- « Vous me demandez l’autorisation, maintenant ? » répondit le nain, surpris.

- « Non, c’était une question rhétorique. »

- « Y a-t-il un…souci ? » demanda Garfyon, très nerveux.

- « Je suis en effet incommodée par la présence de certaines personnes à cette rencontre diplomatique », déclara froidement Myfanwy.

- « Je me demande si le roux est votre couleur naturelle », lui souffla Hjotra en montrant ses tresses. « Je peux voir vos aisselles ? »

- « Je suis d’accord avec le fils du seigneur Forgeairain », rebondit Elenwë. « Je crains que son attitude déplacée envers mon époux ne risque de dégénérer en empoignade et que ce dernier se batte jusqu’à la mort pour défendre mon honneur. »

- « Quoi ?! » s’exclama Arzhiel. « Qui va se battre à mort ? »

- « Allons, allons, mes dames, je vous prie », supplia Garfyon. « Calmez-vous ! Je propose de marquer une pause le temps que tout le monde recouvre son sang-froid. »

- « Ton époux je l’éclate d’une main, ma pauvre elfette ! » se lâcha Myfanwy. « Tu crois qu’il suffit de t’afficher à moitié à poil à côté d’un noble de basse extraction pour devenir une vraie dame ?! Des arrivistes comme toi, il y en a trois dans chaque lit de chaque chef de mon Karak ! »

- « Et sûrement pas dans le tien, triste truie ! C’est peut-être là ton problème ! »

- « Loin de moi l’idée d’envenimer les choses », fit Garfyon en souriant. « Je m’avance sans doute, mais je pense que tout cela va finir en dispute sous peu ! »

- « Je suis une truie dans ton lit quand tu le veux ! » proposa Hjotra en saisissant la main de Myfanwy.

- « Et vous ne dites rien, vous ?! » cria Elenwë après son époux, caché sous la table en train de manger calmement.

- « Ça changera quoi ? » fit-il, blasé. « Tout va être de ma faute, vous allez voir. »

- « Et puis d’abord, ceci n’est pas un cadeau à offrir à une invitée de marque ! » craqua Myfanwy en soulevant le vase offert.

- « Qu’est-ce que je disais… »

- « Ce n’est pas un ornement, bande d’ignares ! C’est un piège à élémentaire ! Si je lis les inscriptions, là, ça le libérera ! »

 

Furieuse et vexée, la naine récita la formule antique et aussitôt, une violente bourrasque s’échappa de la cruche, balayant nains et elfe et expédiant Hjotra à travers le couloir lorsque l’élémentaire se précipita vers la sortie. Myfanwy, en sang et recouverte de débris de mobilier, boita à sa suite et disparut à son tour en marchant sur Hjotra étalé au sol.

 

- « Hjotra ? » appela Arzhiel, cul par-dessus tête dans un coin. « Le mot de la fin, je vous prie ? »

- « Je me suis pris un vent », répondit l’ingénieur pendant que sa fouine mordait son oreille.