L'Autre-Monde
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Épisode 96 – Haunted

 

            Arzhiel s’étira en baillant, gratta sa chevelure hirsute, sa barbe broussailleuse, sa bedaine pansue, puis son bas-ventre avant de caresser la chevelure d’Elenwë encore assoupie afin qu’elle relâche sa terrible étreinte sur lui. Le nain put alors se libérer du bras qui le maintenait contre son épouse et roula jusqu’au bord du lit. Il commença à s’habiller dans la pénombre mais échoua à trouver sa seconde chaussette.

 

- « Derrière la tête de troll empaillée », indiqua une voix qu’il attribua à Elenwë

- « Merci », répondit Arzhiel encore vaporeux.

- « Huuuum ? » fit Elenwë en émergeant. « Mais de rien. C’était pas mal pour moi non plus. »

- « Non, mais merci pour la chaussette. Faut arrêter la sniffette sur le pollen, ma vieille ! Je ne vais pas vous remercier non plus pour cette nuit. Je pisse encore le sang et j’ai des crampes à tous mes orteils! »

- « Quoi ? » marmonna l’elfe, la tête dans l’oreiller. « Quelle chaussette ? Faut arrêter de siffler des mousses au lever, mon gros. »

- « C’est pas vous qui m’avez… » songea Arzhiel. « Mais alors c’est qui ? »

- « C’est moi », fit soudain un spectre de nain en apparaissant sous le nez d’Arzhiel.

- « AAAHHHH ! » bondit le seigneur de guerre. « Mais…mais c’est vous Thoric ?! Vous êtes le vieux Thoric, n’est-ce pas ? Le vieux fantôme qui hantait mon ancienne bibliothèque ! »

- « Oh ! » se plaignit Elenwë. « Y a des elfes charmantes à la peau très fragile face au manque de sommeil qui dorment ici ! Allez répéter votre discours dehors…En plus, le début est naze. »

- « Elle ne peut ni me voir ni m’entendre », expliqua Thoric en lévitant devant Arzhiel. « Je n’existe que pour vous. »

- « Mais qu’est-ce que vous foutez là ?! » s’exclama Arzhiel encore sous le choc.

 

            Elenwë, enfouie sous les draps, leva juste une main qui s’enflamma et précipita une flamme vigoureuse vers Arzhiel, l’invitant à quitter la pièce dans les plus brefs délais. Le nain acheva de s’habiller dans le couloir, sous les yeux de deux serviteurs qui passaient, un air perplexe devant leur seigneur le pantalon sur les chevilles, parlant au mur.

 

- « Je croyais que vous étiez lié pour l’éternité à la bibliothèque de « l’autre monde » ! Comment vous avez atterri dans ma piaule ? Et comment saviez-vous pour ma chaussette ? »

 

            Le spectre, par politesse, choisit d’ignorer la dernière question.

 

- « Quand vous êtes partis, j’ai compris que le Karak était perdu alors j’ai choisi un autre lien physique avec le monde des vivants. »

- « Ma chaussette ?! »

- « Euh, sauf votre respect, vous devenez lourd avec votre chaussette, seigneur. J’ai choisi votre hache, héritage de votre famille. »

- « Quoi ?! Mais je ne m’en sépare jamais ! »

- « Voilà », acquiesça le fantôme. « Vous avez vaguement compris le truc. J’en ai ma claque d’hanter le même lieu depuis des lustres avec cette malédiction. Je veux le repos. J’ai donc décidé de vous hanter jusqu’à ce que vous trouviez la blague sacrée qui me ferait rire et briserait ma malédiction. J’ai pensé que vous seriez passionné par l’accomplissement d’une quête aussi prestigieuse, seigneur. »

- « Ah grave ! La quête de la blague qui tue ! C’est clair que c’est classe comme projet ! En plus, j’ai rien d’autre à glander, pas de Karak à gérer, d’armée à former, de populace à diriger ! Soyez un gentil fantôme, allez hanter un autre cake que moi. »

- « Impossible. Je ne peux pas choisir un autre lien avant un siècle. »

- « En conclusion, jusqu’à ce que je dégotte la boutade qui vous libérera, je vais devoir me coltiner un ami invisible encore plus chiant que ceux de Hjotra ?! »

- « J’ai foi en vous, messire. Un héros aussi atypique qui passe son temps à faire le pitre ne peut que se réjouir du défi humoristique que je lui impose…Que faîtes-vous ?! Vous êtes en train d’entamer un rituel de danse chamanique pour chasser les esprits, c’est ça ?! »

- « Non, j’ai juste trop envie de pisser. Bougez pas, je vais aux latrines, après je m’occupe de vous dégager dans l’au-delà d’un bon coup de botte dans vos miches transparentes. Où vous allez là ?! Vous me suivez ?! »

- « Là et partout ailleurs, seigneur. On est liés. »

- « Je ne sais pas ce que j’ai foutu dans ma vie antérieure pour être pourri par les boulets dans celle-là, mais ça ne devait pas être joli-joli ! En route, fantômette. On va voir un spécialiste de la boutade, un pointu de la vanne, un pro de la déconnade. Avant ça, tournez-vous, je ne peux pas si on me regarde. »

 

            Une fois sorti des latrines, Arzhiel se dirigea vers l’infirmerie et alla trouver son vieux médecin qui jouait aux osselets avec des vertèbres de drows. Celui-ci écouta avec attention la requête d’Arzhiel jusqu’au bout, sans un mot.

 

- « Allez-y, faîtes péter la blague ! Et votre meilleure, j’ai un boulot monstre aujourd’hui. »

 

            Le médecin silencieux observa son seigneur, sa hache, puis de nouveau Arzhiel.

 

- « Vous voulez que je raconte une blague…à votre hache, c’est ça ? C’est cela, oui. Parlez-moi de votre enfance. »

- « C’est quoi, ça ? Votre intro ? Magnez, je vous dis ! Une vanne, allez ! »

- « Soit. Quel est le comble pour un maître brasseur ?...Etre imbuvable ! HAHA ! Poilant, non ? »

 

            Thoric et Arzhiel échangèrent un regard navré qui n’échappa pas au médecin.

 

- « Bien sûr avec une hache comme public, c’est pas évident non plus. Ne partez pas, j’en ai une autre. Le point commun entre un voleur et un boucher ? Hein ? Aucun ! Ils maîtrisent tous les deux l’art du faufiler ! Faux-filet et faut filet ! OHOHOH ! Mort de rire, non ? Revenez ! »

 

Deux jours et deux nuits sans sommeil plus tard

 

- « Tout va bien, seigneur ? » s’enquit Garfyon lors du Conseil. « Vous avez une mine de déterré. »

- « Hé ! » s’exclama Arzhiel en se tournant vers Thoric. « Pas mal, celle-là ! Déterré. Bon, mais faîtes un effort aussi ! Toujours à tirer la gueule, on dirait ma femme avec une barbe ! »

- « Votre femme avec une barbe… ? » répéta le haut prêtre inquiet en reculant prudemment. « Que mon seigneur me pardonne, mais au vu de l’état avancé de démence qui vous habite, j’ai pris la liberté de faire venir de l’aide extérieure. Le médecin m’a rapporté que vous le harceliez pour obtenir des blagues afin de satisfaire un esprit malin vous hantant aussi ai-je engagé un humain, un chasseur de monstres, de démons et d’esprits. Faites-le entrer vous autres ! »

 

            Un humain vêtu d’une veste rapiécée en cuir, d’un long manteau usé et d’un chapeau sombre fit son entrée dans la caverne, son regard vif inspectant les recoins de la salle. Il s’arrêta devant Arzhiel et l’observa sous toutes les coutures, soulevant sa paupière, tâtonnant son abdomen, prenant son pouls et mesurant son oreille gauche.

 

- « Il est possédé, c’est évident », conclut-il après quelques minutes. « Un démon du huitième cercle, à moins qu’il n’ait été attaqué par une belette-garou. Il porte beaucoup de traces de morsures. »

- « N’hésitez pas à me parler directement pendant que je suis devant vous, parce que ça va rapidement me gercer les groseilles, sinon », prévient Arzhiel. « Les morsures, laissez tomber, c’est ma femme. »

- « Il jure et bave. Il est possédé. Ça fera huit cent pièces d’or, seigneur Garfyon. »

- « Huit cents ?! » s’étrangla Arzhiel. « Il veut me déposséder ! Aïe ! Qu’est-ce que vous foutez ?! »

- « Il réagit au sel, un esprit puissant l’habite ! »

- « Bien sûr que je réagis si vous me balancez du sel sur les plaies, mon beau corniaud ! »

- « Avale ceci, possédé ! » clama le chasseur en tendant un chardon entier saupoudré d’une fleur découpée en morceaux, tige comprise, ainsi que de poudre d’argent. « Avale ! »

- « Je refuse ! Vous délirez si vous pensez que je vais porter ça à ma bouche. Y a encore les épines ! »

- « C’est un cas assez préoccupant », confia l’humain. « Il refuse mon bouquet de purification. Cela prouve qu’il est possédé. »

- « Non, ça prouve que c’est juste dégueu votre truc et que j’ai un minimum de raison. »

- « Arrière, créature du malin ! » hurla le chasseur d’un ton ampoulé. « Embrasse ma croix sacrée, au nom du Puissant, du Juste, du Purificateur et fuis ce corps ventru et laid ! »

 

            La hache d’Arzhiel vola et frappa le chasseur en plein front, l’envoyant bouler avec sa croix et ses fleurs au milieu de la salle dans une gerbe de sang.

 

- « Il a réussi », fit le nain. « Il m’a gercé. »

- « Qu’avez-vous fait, seigneur ? » hurla le fantôme Thoric.

- « J’ai buté un brise-rondelles. Et ça soulage. »

- « Certes, mais vous avez utilisé votre hache…mon lien… »

- « J’aurais pu l’étrangler, mais c’est moins jouissif que la hache dans la tronche. »

- « Vous ne comprenez pas. Le lien est chargé de mon énergie surnaturelle. À chaque fois que vous tuerez quelqu’un avec, son âme sera attirée et contenue dans la hache ! »

- « Une seconde. Vous voulez dire que… »

- « Ventrebleu ! » gémit le fantôme du chasseur en apparaissant auprès de Thoric. « Vaincu par le diable, me voici à vos côtés, fiers compagnons ! Ensemble, luttons pour purifier cette terre ! Pardon ? Non, je ne connais pas de blague, pourquoi ? »

 

            Les yeux ronds comme des soucoupes, Arzhiel regarda le nouvel esprit avant de glisser de son trône. L’instant suivant, il dévorait le chardon aux fleurs en riant comme un dément tandis que Garfyon, épouvanté, le recouvrait frénétiquement de sel.