L'Autre-Monde
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Épisode 95 – Le Nouveau Conseil

 

            Les nains rentrèrent dans la caverne de réunion d’un pas traînant et allèrent se placer sur les tabourets installés à leur attention. Arzhiel referma la porte derrière eux, ôta le coussin péteur en vessie de troll posé sur le siège de Garfyon par Hjotra, le lança au visage de ce dernier, puis alla à son tour s’asseoir en face d’eux.

 

- « Svorn et Hjotra, vous êtes tout ce qui reste de mon ancien état-major depuis le départ pour quête de Brandir, la retraite de mon cousin Rugfid et depuis qu’on a oublié Ségodin au grand marché aux truffes de la région, il y a deux mois. Je ne dirai pas que je suis plutôt fier d’avoir dégagé plus de la moitié de mes boulets, mais pas loin. Vous connaissez Garfyon, le haut prêtre de Murang. En attendant mieux, on va dire que vous formez dorénavant mon Conseil. Des questions ? Hjotra ? »

- « Est-ce que je peux partir ? »

- « Tout à fait. Alors, au choix : sur un brancard ou défénestré. »

 

            L’ingénieur acquiesça et consigna la réponse en notes, à moins qu’il ne fasse un dessin.

 

- « Pour commencer, je voudrais évoquer la défense. Nous sommes depuis peu victimes de raids et de pillages de bandes de pires manganes des steppes qui commencent sérieusement à me casser les you-yous. Nous avons établis des patrouilles et les premiers affrontements nous ont révélé ceci, oui Svorn ? »

- « On est des grosses tanches en combat ! »

- « Parfaitement exact », applaudit Arzhiel. « On a pris que des déculottées. Hjotra, pouvez-vous illustrer le terme déculottée au Conseil afin de bien partager la notion qu’il incarne, je vous prie ? »

 

            Les nains poussèrent le même cri d’horreur et de dégoût quand l’ingénieur abaissa son pantalon.

 

- « Fort bien, vous avez tous compris. Par contre, Hjotra, comme on a dit, hein. N’hésitez pas à changer votre pagne de temps en temps. Résultat des courses, on est des brêles et…Oui, c’est quoi ? »

- « Un message important, messire », fit le garde à la porte en tendant un parchemin.

- « Svorn, si c’est encore vous qui me collez un procès, je vous préviens que…Ah non, c’est bon, c’est rien. C’est encore une demande de rançon des gars qui retiennent Brandir en otage. »

- « Ne ferez-vous rien pour le délivrer ? » interrogea Garfyon, inquiet.

- « Quand ils vont voir ce que va leur coûter l’engin en nourriture », répondit Arzhiel en roulant le parchemin en boule avant de le jeter sur Hjotra, « croyez-moi qu’ils vont nous le rendre avec un ruban cadeau autour de la tête. Mais je suis content de constater que sa quête progresse dans le bon sens…Reprenons. Après mûres réflexions, j’ai décidé de changer de tactique de défense. Puisque les protecteurs sont nullos et hypers mous, on monte d’un cran. On va ouvrir une école runique pour former des lanceurs de runes bien vicieux et sadiques. Seigneur Svorn ici présent, rassemblant ces qualités et même moins, en sera le haut prêtre. On applaudit bien fort notre futur meilleur génocidaire. Voilà, merci pour lui. Maintenant, tout le monde le hue parce que cette vieille chèvre est incapable de fabriquer la moindre rune. »

 

- « N’empêche que moi je ne porte pas mes sous-vêtements à l’envers », grommela Svorn à l’attention de Hjotra qui le sifflait avec ferveur.

- « Cet état, lamentable et pathétique, nous amène donc au point suivant : la magie. Une petite leçon s’impose. Ce sont les elfes qui ont créé la magie. En mourant ou s’ils le souhaitent d’eux-mêmes vers la fin de leur vie, ils transforment leur essence vitale en magie ambiante. Car les elfes n’ont pas d’âme… »

- « Je le savais ! » s’exclama Svorn, triomphant. « Ce sont des bêtes impies sans conscience, ni raison ! »

- « Ce qui vous fait pas mal de points communs », le reprit Arzhiel. « Donc quand les elfes passent l’arc à gauche… »

- « C’est vraiment passionnant comme cours », jubila Svorn tout excité.

- « Quand les elfes claquent », poursuivit Arzhiel, « ils deviennent à part entière une parcelle de magie que tout arcaniste peut utiliser pour invoquer un sort. Les nains ont chopé l’astuce à leur sauce. Quand un nain meurt, son essence peut être puisée pour graver un pouvoir dans la pierre, c’est ce qu’on appelle une rune. Grossièrement, ça marche comme ça. C’est plus clair pour tout le monde ? »

 

            Arzhiel regarda Hjotra qui somnolait, Svorn qui gravait en gloussant sur ses tablettes un elfe agonisant et Garfyon qui s’occupait avec un combat de pouces. Un vigoureux coup de corne de guerre permit de recentrer de nouveau l’attention collective.

 

- « Comment vous savez tout ça, seigneur ? » demanda Hjotra.

- « Qu’est-ce que vous croyez que je tricote à être tout le temps fourré à la bibliothèque ? »

- « Vous fuyez votre femme et vos responsabilités de chef du Karak ? » proposa Svorn.

- « Ma femme au moins n’est pas en sac de jute bourrée de pailles avec un visage peint à la main, si vous voyez ce que je veux dire. Allez, levez vos miches avant de roupiller ! On fait un exercice. On va tester le lancer de runes. Svorn, voici des pierres et un burin. Gravez une rune mineure dessus. Pour vous aider, Hjotra fera la cible. Hjotra, imitez un orc belliqueux. »

- « Et moi, je fais quoi ? » interrogea Garfyon.

- « Allez lustrer mon armure ou faites-nous monter un casse-dalle. Allez, Hjotra, vous êtes un orc ! Grognez ! Griffez ! Feulez ! De la bave ! Encore plus de bave et des insultes ! »

- « Cette scène me rappelle étrangement notre nuit de noces », déclara Elenwë en rentrant au moment où Hjotra s’agrippait au mollet de Svorn pour le mordre.

- « Hé ! » protesta Arzhiel. « C’est un Conseil de mâles ! Vous n’avez rien à faire ici, on bosse ! »

- « Qu’est-ce qui vous arrive à me parler sur ce ton, vous ? » persifla Elenwë avec un regard acéré. « Vous avez changé de traitement ou quoi ? »

- « Dîtes, pourquoi vous portez des peintures de guerre sur le visage aujourd’hui ? » rétorqua le nain d’un air sardonique. « Oh, pardon, c’est pas du maquillage, c’est votre maladie de peau, c’est vrai. »

- « Je venais aimablement vous avertir que j’avais achevé votre décoction pour la repousse des cheveux, mais si vous le prenez comme ça, mon petit bonhomme, je pense que vous allez finir la journée changé en porcelet. »

- « Lâchez-moi, espèce de benêt ! » hurlait Svorn derrière en frappant Hjotra qui lui rognait la cheville. « Je n’arrive pas à graver droit ! On va rater notre exercice et ça compte dans la moyenne ! »

- « Je ne peux pas », protesta l’ingénieur. « Je suis un orc belvédère qui bave ! »

- « Je n’aurais pas besoin de potion pour les tifs si vous ne vous amusiez pas à me les arracher pendant mon sommeil, détraquée ! »

- « C’est le seul moyen de vous empêcher de chanter vos chansons paillardes en dormant ! J’en viens à siffloter « la gigue du cul » inconsciemment dans la rue ! J’ai eu trois propositions de mariage depuis ce matin ! »

- « Parfait ! Ça me fera un motif supplémentaire de prendre maîtresse puisque vous voulez prendre mes tresses ! »

 

Garfyon, les bras chargés d’un plateau de charcuterie, rentra dans la salle du Conseil au moment où Elenwë lança son premier sortilège de métamorphose animale. La magie changea Hjotra en cabri qui renversa tout le mobilier en sautillant partout et projeta Arzhiel contre le mur, puis contre sa femme. L’impact renversa cette dernière et fit dévier son second sortilège sur Svorn. Le haut prêtre changé en crapaud conserva sa fureur et se lança à la poursuite du cabri. La scène rappelant une antique prophétie maléfique à Elenwë, la sorcière elfe affolée jeta son époux sur Hjotra pour l’abattre et tenta d’écraser Svorn le crapaud. Le batracien chercha refuge dans son corsage, ce qui déclencha une nouvelle salve de sorts et de nouveaux hurlements hystériques.

 

- « Que se passe-t-il ?! » s’écrièrent les gardes alertés par le raffut.

- « Rien, rien », répondit calmement Garfyon en fermant la porte. « Le nouveau Conseil délibère, le débat semble juste un peu houleux. Quelqu’un veut du saucisson aux trois herbes ? »