L'Autre-Monde
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Épisode 94 – L’Illuminé

 

Secoué brutalement dans tous les sens, Hjotra finit par se réveiller en sursaut en serrant fermement son pied droit.

 

- « Qu’est-ce c’est ?! » marmonna-t-il en ouvrant mollement les yeux.

- « Vous ronflez », le réprimanda Garfyon à ses côtés dans la tranchée qu’ils partageaient. « Passe encore que vous dormiez avant l’embuscade, je doute fort de votre utilité dans une action militaire, mais vous ronflez comme une forge et on risque de se faire repérer par l’ennemi. »

- « Je rêvais qu’un géant m’avait attrapé pendant que je courais dans son potager et qu’il voulait me voler ma bottine droite. Il avait des cheveux verts et ses sourcils, c’était des carottes. »

- « Qu’est-ce que vous faîtes ?! »

- « J’allume ma pipe pour me réchauffer parce que ça fait froid dans ce trou. Vous avez un peu d’herbe en rab ? »

- « Je viens de vous dire qu’on essayait de ne pas se faire repérer par l’ennemi, bougre d’inconscient et vous voulez faire de la fumée ? Les orcs qui ont attaqué nos troupes sont de fins limiers et ne se laisseront pas surprendre facilement. C’est pour ça qu’on a creusé des trous le long de la falaise pour se laisser recouvrir par la neige et jaillir du sol quand ils passeront. Non, mais vous n’avez qu’à même pas m’écouter en plus ! Arrêtez ! Arrêtez de tripoter votre pied comme ça ! »

- « C’était un rêve effrayant », se justifia Hjotra en caressant sa botte d’un regard affectueux. « On fait un jeu ? »

- « Non, on ne fait pas de jeu. On se tait et on attend le signal du pisteur. »

- « Elle est marrante votre cape. La dernière fois à la taverne, j’ai vu une tapineuse en solde qui avait la même. Vous avez une sœur ? Ou une fille ? Non, pas de coup de canne dans les côtes, ça chatouille, hihihi ! J’ai une idée, puisqu’on parle des orcs, on va faire un portrait elfe ! Je vous pose des questions et selon vos réponses, je peux établir votre profil pisciculteur. »

- « Psychologique », soupira le haut prêtre, las. « Un profil psychologique. »

- « Si vous étiez un coléoptère, vous seriez plutôt papillon ou taupe ? »

- « Vous ne voulez vraiment pas vous rendormir… »

- « Vous préférez être la main de Svorn ou la fesse d’Elenwë ? »

- « Mon poing sur votre bouche. »

- « Trois souris font la course. L’une se perd, l’autre se cache et le chat mange la troisième. Où est le fromage ? »

- « Je suis adepte de la paix et de la tolérance, mais si vous me posez une question de plus, je vous fends le crâne après vous avoir étouffé avec votre chère bottine ! »

- « Vous avez raison, on va arrêtez là le jeu », concéda Hjotra. « Vos réponses indiquent clairement une grave déficience affective avec tendances à la tauromachie. Je vais vous changer les idées avec une blague du médecin, elle est terrible ! C’est Popo qui va au marché et…AHHHHHH ! »

 

Arzhiel eut juste le temps de sortir la tête de son trou pour voir Hjotra s’envoler hors du sien d’un magistral coup de pied, passer par-dessus le bord de la falaise et tomber une quinzaine de mètres plus bas sur les rochers couverts de neige.

 

- « Mais c’est quoi ce boxon ?! » grogna-t-il en accourant vers Garfyon.

- « C’est…c’est lui qui a commencé… » répondit le haut prêtre, nerveusement dévasté. « Il m’a raconté une blague ! »

 

Quelques nains alertés sortirent à leur tour de leur cachette pour rejoindre leur seigneur qui inspectait le contrebas.

 

- « Il est là-bas ! » fit Arzhiel en montrant avec son index. « La chute l’a fait plonger dans la neige mais on voit clairement sa bottine fétiche qui dépasse. Il ne bouge pas, c’est ennuyeux. »

- « Vous croyez qu’il est…mort ? » demanda un soldat.

- « Ce serait un désastre. Cet ahuri s’est planté juste au bord du sentier que les orcs doivent emprunter. S’ils le voient, ça va faire capoter la mission ! Qui va descendre pour aller le chercher ? Pas vous Garfyon, avec votre patte folle, vous allez mettre trois jours, pauvre clampin. »

- « Moi je ne peux pas, messire », fit un berserker. « J’ai trop les poils de nez qui gèlent avec ce froid. »

- « Et moi je ne dispose d’aucune rune protectrice contre les animaux sauvages de la montagne ! » lança un milicien.

- « Je te prête mon bâton béni ! » intervint son camarade en lui tendant un bâton à la base gravé à l’effigie d’un gros rat. « Avec, tu ne cours aucun danger. Son pouvoir éloigne les marmottes. »

- « Laissez tomber, j’y vais », ronchonna Arzhiel en distribuant des coups avec le bâton enchanté. « Je vous jure que si je me rêche sur la neige, je vous colle tous de corvée d’épluchage de champignons pour le mois ! Hein ? Non, je garde le bâton…au cas où…les marmottes ont un regard drôlement agressif dans cette région. »

 

Le seigneur de guerre s’engagea sur le flanc abrupt de la falaise, glissa, tomba, dérapa, retomba, roula sur plusieurs mètres et tomba une troisième fois en arrivant près de Hjotra.

 

- « Comment va-t-il ? » demanda la troupe par-dessus l’épaule de leur chef quand celui-ci dégagea l’ingénieur.

- « Mais vous êtes là ?! »

- « Oui, on a pris par le petit sentier là, c’est plus prudent. »

- « Naturellement…Bon, il lui manque quelques chicots et il s’est fait dessus, mais comme c’est ma journée, il respire encore. Attendez…C’est mes yeux ou…Oulà, reculez ! Non, reculez j’ai dit, crétin ! J’ai pas dit allumez-le d’un grand taquet avec votre marteau, mule de berserker ! »

- « Ah désolé, j’ai confondu les ordres. Mais dîtes, seigneur, c’est normal qu’il brille comme ça ? »

- « Hjotra, vous nous entendez ? » interrogea Arzhiel quand ce dernier rouvrit les yeux, un air absent sur le visage. « Ah bravo ! Vous nous l’avez rendu timbré ! C’est sûr qu’il était déjà pas assez sur le fil, c’était mieux de le balancer dans le vide et de lui asmater la poire ! Hjotra ? Où vous allez comme ça ? »

- « Danser », marmonna l’ingénieur en s’éloignant les bras ballants et la bouche ouverte.

- « Oui, je sais », soupira Arzhiel sous le regard des autres. « Je pose la question aussi. Bon, on le suit. C’est mort pour l’embuscade avec tout ce raffut et les traces de trente nains dans la neige. »

 

Hjotra déambula quelques minutes à travers le défilé et entama la montée d’une pente menant à un cercle de pierres levées. L’ingénieur arriva au sommet de la colline, ôta ses chausses, et pénétra dans le cercle où il se lança dans une ronde endiablée avec une horde de lutins jaillis de nulle part.

 

- « Source, ruisseau, lac, torrent, fleuve, estuaire ! » chantaient à tue-tête les petites créatures en chœur avec Hjotra avant de reprendre leur chanson au début du couplet.

- « D’accord, je sais », commenta Arzhiel, hébété. « Je suis tombé moi aussi durant la descente et là je délire. Y a Hjotra qui brille comme la lune, dansant pieds nus avec des lutins en chantant une comptine. »

- « Techniquement », corrigea Garfyon, « ce sont des farfadets, des gens du Petit Peuple appartenant à la nation sidhe. C’est très rare d’en voir, en pleine journée de surcroît. »

- « Vous connaissez ces bestioles ? »

- « Je suis un sage, votre seigneurie. Les farfadets doivent habiter ces montagnes. S’ils repèrent un voyageur isolé, ils l’attirent avec leur chant, ce qui fait que la victime s’illumine. Une fois franchies les limites de leur cercle enchanté, il n’est possible de se libérer du sort qu’en achevant leur chanson. Mais gare à ne pas se tromper, sinon, les farfadets vous maudissent. Et pour leur prisonnier, il sera condamné à danser avec eux jusqu’à épuisement total. »

- « Vous saviez que c’était un piège quand Hjotra a commencé à briller et vous n’avez rien dit ? »

- « Votre seigneurie n’a sans doute pas prêté toute son attention à l’aversion plus que cinglante que je porte envers son ingénieur », bouda le haut prêtre.

- « Répondez à ça avant que je vous expédie à votre tour danser la gigue avec votre meilleur pote : les farfadets se barrent si je trouve la bonne fin de leur comptine ? »

- « Tout à fait et en récompense, vous pouvez les interroger sur l’avenir proche. Leur sens de la prophétie est miraculeux. »

- « Bon, Source, ruisseau, lac, torrent, fleuve, estuaire, ça a un rapport avec la flotte. Des idées, bande de mous du bulbe ? »

- « Une barrique ? »

- « Les poissons ? »

- « Le dieu de la mort ! »

- « Je ne sais pas si votre présence à tous ne me prend pas plus la tête que leur chanson débile…Voyons voir. Ça suit le cheminement de l’eau donc la suite logique devrait être l’océan ! »

 

À ce mot, les farfadets se figèrent et firent volte-face vers les nains, de larges sourires remplaçant leur fugace étonnement. Hjotra se réveilla, regarda autour de lui les créatures et ses compagnons d’un air perplexe durant une seconde, puis s’éloigna en courant pour aller faire un bonhomme de neige un peu plus loin.

 

- « Ils attendent », informa Garfyon. « Posez votre question. »

- « Puissants farfadets… ! »

- « Ce n’est pas la peine non plus de leur faire de la lèche, ils sont liés par serment à vous répondre. »

- « D’accord. Bon, les ptits gars, dites-moi où sont les orcs, nos ennemis, en ce moment et magnez-vous ! »

- « Les orcs, vos ennemis, sont actuellement en train d’assiéger votre Karak », répondit un farfadet avant de s’évanouir dans les airs avec les siens.

 

La mine déconfite, Arzhiel demeura stoïque quelques instants, ôta ses bottes qu’il rangea près de celles de Hjotra et se mit à danser frénétiquement au milieu du cercle de pierres.

 

- « C’est rien, c’est les nerfs », fit Garfyon aux soldats mal à l’aise. « Montez le campement. Vu ses yeux torves et injectés de sang, je crois que la crise va durer. »