L'Autre-Monde
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Épisode 93 – Le Collier d’Ocre Lune

 

            On frappa à la porte juste au moment où Arzhiel s’étendait sur sa couche auprès de son épouse endormie, enfin libéré de ses obligations seigneuriales de cette interminable journée. Le seigneur vissa son bonnet de nuit sur sa tête et alla ouvrir en ronchonnant, espérant secrètement que ce serait Hjotra pour qu’il puisse le renvoyer avec pertes et surtout fracas. À sa grande surprise, les frères Njall, les célèbres maîtres bijoutiers du karak, se tenaient tous les trois alignés sur son seuil. La surprise fut visiblement réciproque.

 

- « Monseigneur ? C’est vous ? »

- « C’est-à-dire qu’à partir du moment où j’habite cette caverne, il y a de fortes chances que vous tombiez sur moi si vous frappez à cette porte. »

- « Oh, on pensait que vous travailliez encore. »

- « Je suis sur la brèche depuis deux jours à courir partout comme un dératé pour faire tourner la boutique sans m’arrêter alors si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais m’autoriser le luxe d’une pause de trois bonnes heures de sommeil. Qu’est-ce que vous voulez ?...Snif ! Snif ?! C’est quoi ce parfum ? C’est vous qui sentez la fleur ?! »

- « On s’est bien lavés tout partout comme promis », répondit le cadet des frères. « C’est pour ça qu’on arrive un peu tard. Et l’odeur, c’est un parfum au coquelicot qu’on a acheté à des marchands elfes. Vous aimez ? »

- « Je vous préviens que si vous me demandez de vous renifler », avertit Arzhiel en saisissant sa masse de poche, « je vous défonce un par un ! Euh… je voulais dire je vous fracasse ! Je me fiche bien de vos mœurs et je vous apprécie, en revanche, j’annonce direct : je ruine la face du premier qui franchit ce seuil ! »

- « C’est ennuyeux », songea le benjamin en affichant une mine gênée. « Ça signifie qu’on va devoir escalader la paroi et passer par votre cheminée pour rentrer ? »

- « Alors vous admettez que vous êtes venus pour faire du ramonage dans ma piaule ?! »

- « Hum », commenta l’aîné en réfléchissant intensément. « Ça devient compliqué. Du coup, comme je comprends rien à ce que vous nous dîtes, seigneur, on peut voir Dame Elenwë ? »

- « Elenwë ? Mais pourquoi ? »

 

            Les trois frères échangèrent un regard perplexe, mal à l’aise.

 

- « Svorn nous avait raconté que vous étiez vicelard et pervers, mais on ne pensait pas que vous voudriez connaître les détails. Enfin bon, c’est vous le seigneur, seigneur. Alors d’abord, mes frères vont commencer votre femme avec une chevauchée du bouquetin pendant que je lui ferai une traite matinale. Après on enchaînera avec un tourniquet orc et… »

- « Mais c’est dégueulasse !!! » hurla Arzhiel avec dégoût quand il comprit de quoi il s’agissait. « Vous êtes sérieux ?! Vous êtes venus faire ça avec mon épouse ?! »

- « C’est ce qui était convenu », répondit le cadet en haussant les épaules. « On a fabriqué le collier de l’Ocre Lune avec le diamant énorme trouvé y a deux mois par hasard dans une mine. Une pierre magnifique. Un joyau unique. Et un travail digne de notre talent. Avec sa monture en or fin et sa chaîne en mithril, c’est un véritable chef-d’œuvre ! »

- « Quand elle l’a vu, votre épouse l’a tout de suite désiré », poursuivit le benjamin. « Elle nous a proposé des sommes mirobolantes pour le posséder, mais nous avons refusés. On tripote des trésors à longueur de journée depuis un siècle, c’est pas pour s’en ramener à la maison ! On a donc conclu un marché. Elle passe la nuit avec nous trois et le collier est à elle. On peut pénétrer…enfin rentrer maintenant ? »

- « Vous voulez vous envoyer ma femme ?! » répéta Arzhiel, hébété. « Et c’est moi le pervers ?! »

- « Bah, elle a des gros seins et elle est blonde. Moi je ne demande qu’à découvrir sa personnalité, mais tout de suite là, je vais plutôt m’arrêter à ses atouts-là. »

- « Ouais je vois », fit Arzhiel avec un sourire crispé. « Mais ce soir, ça ne va pas être possible. C’est à cause…voyons voir…à cause des coquelicots bien sûr ! Elenwë est allergique, elle gonfle, elle boursoufle, elle suinte quand elle en respire, c’est parfaitement gerbant. Donc, repassez demain ! »

 

            Le nain referma la porte au nez des trois bijoutiers avant qu’ils ne puissent répondre, puis retourna auprès de son épouse, la réveillant en appliquant son pied glacé contre le bas de son dos.

 

- « Je vous laisse une minute d’avance pour fuir, après je vous désintègre pour ça », feula la sorcière saisie et furieuse.

- « Désolé, j’ai du déraper. En fait je visais plus bas, mais je manquais d’élan. Dites, le collier d’Ocre Lune, ça vous parle ? Je peux savoir pourquoi j’ai trois tape-gamelles à ma porte, la bave aux lèvres, et qui viennent réclamer leur droit de cuissage sur vous ? »

- « Oh, ne jouez pas aux faux jaloux, je ne suis plus aussi naïve qu’à quatre-vingt ans, ça ne marche plus. Quoi ? Ils ne voulaient pas de mon or, ni du vôtre d’ailleurs. J’ai improvisé. Ne vous inquiétez pas, vous avez vu les bonhommes ? Ils ne risquent pas de me faire bien mal. »

- « L’inverse n’est pas sûr ! C’est clair que s’ils savaient quel traumatisme ils viennent d’éviter, leur fichu collier, ils me le livreraient eux-mêmes en prime avec les boucles d’oreilles qui vont avec. Non, mais vous avez craqué, ma grande ! Comment j’assois mon autorité si on apprend que vous couchez avec une fratrie de boutonneux fripés pour une bricole ?! Et cette robe, vous avez défilé cul nu pour l’avoir ? »

 

            Elenwë se recoiffa pompeusement d’un air détaché, écrasa un pli sur sa robe de chambre puis attrapa son époux par la barbe et le tira à elle en plongeant son regard enflammé dans le sien.

 

- « Cette « bricole » sera mienne ! » marmonna-t-elle, les mâchoires serrées par la colère. « La voir au cou d’une autre me contrarierait énormément, mon amour. Et vous ne voulez pas que je sois contrariée, n’est-ce pas ? Pour vous faire plaisir, j’accède à votre requête. Je n’userai pas de mes charmes pour parvenir à mes fins. Par contre, si vous n’êtes pas arrivé à m’obtenir ce collier d’ici demain soir, je vous transforme en moustique affamé et vous lâche dans la caverne de Svorn. Bonne nuit, mon cœur ! »

 

            L’elfe relâcha Arzhiel, se recoucha et commença à ronfler doucement une minute après, laissant jusqu’au matin son époux figé d’horreur par la perspective de devoir s’alimenter sur Svorn une fois changé en insecte.

 

- « Vous avez compris ma question ? » répéta pour la troisième fois Garfyon, le haut prêtre de Murang.

- « Hein ? Moyen… » répondit Arzhiel en se redressant sur son trône. « Pardon, c’est pas que votre rapport est chiant de si bon matin, enfin si quand même mais bon. C’est surtout que je n’ai pas dormi de la nuit. Dès que je ferme les yeux, j’entends le vrombissement d’un moustique. Mais reprenez, je vous écoute. »

- « Je disais que les quotas de production de charbon avaient régressé cette semaine à cause de la rumeur de la présence d’un criquet fantôme dans les couloirs de la mine et que… »

- « Vous croyez que j’ai assez de pouvoir pour envoyer qui je désire au cachot et rafler tous ses biens ou ça fait un peu abusé pour un seigneur en place depuis juste quelques mois ? »

- « Si votre seigneurie essaie de me faire comprendre qu’elle me hait et qu’elle tente de me menacer pour ravir ma collection de boutons en cuivre, qu’elle sache… »

- « Mais je m’en secoue le haricot de vous ou de vos boutons ! Je pensais aux frères Njall. Ils veulent se faire ma femme, les malheureux, et j’aimerais leur éviter l’enfer à tout prix, même s’il me faut les jeter en taule avec les voleurs de poules et les violeurs de moutons. Ils seront mieux lotis là qu’au pieu avec Elenwë. »

- « Peine perdue, messire. Les frères Njall ne vivent que pour le labeur et la bourre. S’ils convoitent votre épouse, ils n’en démordront pas. De plus, si vous les jetez en prison, c’est notre principale source de richesse que vous annihilez. Je peux finir mon rapport ou je suis obligé de devenir votre confident ? »

- « C’est bon, roulez. Cette fois, je vous écoute. Je garde même les yeux ouverts. »

- « À la bonne heure, seigneur. Alors, la défense… Nos sentinelles ont capturé le chef des brigands humains qui venaient piller la brasserie. Ils l’ont mené au donjon en attente de son jugement. Oui un jugement, c’est ce qu’on dit quand la potence n’est pas encore achevée. »

- « Un braqueur de bière ?! » bondit Arzhiel. « C’est excellent ça ! Faites lui porter un tonnelet de bière et veillez à ce qu’il soit bien ivre mort d’ici ce soir, puis emmenez-le à l’atelier des frères Njall. »

- « De la bière pour un hors-la-loi ? Votre sens de la justice est fort singulier. »

- « Mais efficace, croyez-moi ! » jubila Arzhiel. « Je sais où mon épouse cache ses potions de transformation. Et je sais que quiconque boira celle où j’ai ajouté un de ses cheveux deviendra son clone pour au moins dix heures. Dommage pour cet humain, mais il va goûter à toute l’affection de trois obsédés bien à cran et ce soir, il va prendre ! »

- « Je vois », murmura Garfyon avec une grimace de répulsion. « Pour le bien de tous, je crois que je vais faire accélérer la construction de la potence… »