L'Autre-Monde
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Épisode 92 – Les Lettres de Noblesse

 

            Assis à même le sol couvert de tapis et de coussins, Arzhiel observait silencieusement son fils qui jouait dans son couffin en gazouillant gaiement. Le petit Vorshek était adorable avec ses traits fins, ses petites oreilles pointues et ses longs cheveux clairs parsemés de quelques boucles éparses. Le bébé agita son jouet dans tous les sens puis le serra affectueusement contre lui et lorsqu’il en eut marre, le lança au loin sans le moindre scrupule avant de lui décocher une boulette de feu qui réduisit le pantin en flammes.

 

- « Déjà, on est certains que c’est bien votre enfant », commenta le nain tandis qu’une nourrice affolée, mais visiblement rodée à l’exercice, éteignait le début d’incendie dans la chambre. « Par contre, j’arrive pas à me décider pour le père…Ce serait pas cette emmanché de barde que vous faisiez entrer en douce dans le karak ? »

- « C’est vous le père », répéta machinalement Elenwë dans son coin, de plus en plus lassée par cette conversation récurrente. « Il tripote les nourrices et me vomit dessus si je le nourris au sein. Cela ne vous rappelle personne ? »

- « C’est qu’il a quasiment un an et qu’il n’a toujours pas de moustache, même pas un duvet, je m’inquiète ! Si c’est le rejeton d’un cueilleur de fleurs, mes ancêtres ne me le pardonneront jamais. »

- « C’est votre fils ! » insista Elenwë en posant sa broderie, irritée. « Mais si vous voulez être sûr de votre descendance, on peut lui faire un petit frère, là, ici, maintenant. »

- « Oulà ! Déjà si tard ? Je dois y aller, je dois…enfin, je vais…J’ai du boulot urgent. Ne m’attendez pas, je rentrerai tard…ou pas. Bonne journée ! »

 

            Arzhiel sortit précipitamment et ne ralentit le pas que trois couloirs plus loin. Il regagna sa salle du trône et se fit porter le registre des tâches requerrant sa présence. Il hésitait sur l’arbitrage du concours hebdomadaire de lancer de fléchettes à la taverne et superviser la construction du nouveau haut-fourneau quand un clopinement régulier l’interrompit. Garfyon, le haut prêtre de Murang, nouveau serviteur engagé peu après leur arrivée sur ces nouvelles terres, s’approchait, appuyé sur son éternelle canne, accompagné d’un nain qu’Arzhiel ne connaissait pas. Garfyon était un vieux nain de la même génération que Svorn. Il avait connu de nombreux seigneurs et avait participé à beaucoup de batailles. Une blessure à la jambe le faisait boiter à présent et il s’était converti au culte du Protecteur. Arzhiel connaissait assez son influence sur le peuple pour éviter soigneusement de l’envoyer paître trop souvent.

 

- « Seigneur, mes salutations ! » lança le haut prêtre en s’inclinant respectueusement.

- « Salut ! » marmonna Arzhiel sans lever les yeux de son grimoire.

- « Hum…Pourrais-je escompter un accueil moins froid de votre part ? »

- « Quoi ? Vous voulez qu’on improvise une choré ou qu’on se claque la bise ? »

- « Euh, non, ça ira. Je viens vous trouver car sans doute… »

 

            Le vieux nain n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’une corde fine et discrètement enroulée autour de sa canne se tendit brusquement, la faisant voler en arrière et précipitant violemment le sage sur le fondement. Aussitôt, une voix familière se mit à chanter, couvert par les rires de jeunes nains.

 

- « Garfyon, si t’enlèves la béquille, ça fait Gare Fion ! Gare au fion, mon fils ! Gare au fion, gare aux fions qui perdent leur béquille ! Lalala lalala lala lalalala ! »

 

            Hjotra éclata d’un rire stupide et lâcha la corde avant de s’enfuir avec sa troupe.

 

- « Laissez-moi deviner », fit Arzhiel en regardant la veine du front de Garfyon se tendre tandis qu’il se relevait. « Vous voulez que je vire Hjotra de votre cours de religion et vous venez me présenter le nouveau bourreau. »

- « Que nenni, seigneur ! Les cours de religion doivent être suivis par tous, même les brebis les plus égarées…dans leur tête. Par contre, vous pouvez le pendre ?! »

- « Bof, non, il est l’un des seuls à connaître les plans des machines de guerre dont nous manquons. Il faut l’excuser, il est un peu déboussolé depuis que son meilleur ami, Brandir, s’est lancé dans la quête du Grâas, cette relique paumée. Ils étaient inséparables et là il se retrouve tout seul. Mais s’il s’acharne sur vous, c’est qu’il vous aime bien, à mon avis. »

 

            Garfyon frictionna ses fesses endolories en foudroyant son seigneur du regard.

 

- « Comment vous faîtes pour le supporter ?! »

- « Bah, je ne peux pas. Vous comprendrez donc que je ne trouve pas plus mal qu’il traîne dans les pattes d’un autre. Vous vouliez autre chose ? J’ai un concours très important à arbitrer. »

- « En fait je venais vous voir suite à notre conversation l’autre jour à la muraille. »

- « Laquelle ? Je ne m’en souviens pas. »

- « Celle où vous n’écoutiez pas. »

- « Vous pouvez être plus précis ? C’est trop vague comme indice. »

- « Celle concernant vos lettres de noblesse et surtout leur affligeante absence. Comme vous le savez, un seigneur nain ne peut se hisser à la tête d’un karak sans des documents officiels attestant de ses origines nobles grâce notamment à l’arbre généalogique de sa famille. Il serait malvenu qu’un roturier sans titre accède ainsi au pouvoir et comme aucun de mes amis n’a jamais entendu parler de votre nom dans la région, je me suis permis d’inviter un spécialiste juriste, ici présent, qui mettra fin à ce terrible malentendu en régularisant votre statut. Je doute que mon seigneur ait le temps de s’occuper de tâches aussi ingrates et indignes de lui que le règlement de la paperasse de droit, donc votre serviteur a pris les devants. Puis-je voir vos lettres de noblesse, je vous prie ? »

 

            Arzhiel, un sourire parfaitement factice sur le visage, acquiesça lentement, et se leva sans hâte, surveillant la béquille du haut prêtre qu’il se retenait à peine d’envoyer valser d’un large coup de pied. Le nain quitta la salle du trône à pas lents, referma la porte derrière lui et sprinta comme un malade jusqu’à sa chambre, renversant une servante et piétinant un garde assoupi au passage.

 

- « On a changé d’avis ? » l’interrogea Elenwë en le voyant écarlate et essoufflé. « Et on s’est motivé, visiblement. Ma foi, ce n’est pas pour me déplaire. Allez-vous me violenter et abuser de moi, vilain guerrier ? »

 

            Arzhiel vomit dans le pot de chambre quand Elenwë releva lascivement sa robe et une fois la crise d’insultes réciproques passée, put expliquer la situation.

 

- « Je le savais bien qu’il finirait pas venir me fendre les pruneaux, ce vieux singe décrépi ! » ronchonna Arzhiel en se brossant les dents. « Mes lettres de noblesse font référence à des noms, des régions et des karaks de « notre » monde ! Si je les lui montre, je vais être traité d’imposteur ou d’hérétique !  Je l’ai dans l’os ! »

- « Veinard… » soupira Elenwë, toujours déçue. « Pourquoi vous ne le faîtes pas buter comme d’habitude ? Demandez à Svorn. Après tout, c’est un culte concurrent au sien et une petite guerre civile de religion animerait un peu ce karak si morne. »

- « Svorn ? Il ne voudra jamais m’aider, vous rigolez ! Je crois qu’il m’en veut encore depuis que je l’ai placé à la cantine à la table des rebuts avec celui qui vend ses sculptures sur crottin au marché et l’autre, le taré qui parle à son ami volaille imaginaire. »

- « Vous ne pouvez pas le zigouiller ni lui dire la vérité. Voyons…Mentez-lui. Je ne vois pas d’autre solution pour abuser un mâle. Fabriquez un faux. Il y a bien un faussaire dans votre bande de dégénérés. »

- « Un nain faussaire ?! Vous vivez dans un conte, vous ?! Les nains n’aiment rien que l’or et les métaux. Qui serait assez vicelard et tordu pour être faussaire ?...Oh, non, je sais…Rugfid, le cousin ! Je m’étais juré de ne plus le contacter depuis qu’il est parti du karak. Mais c’est évident. Il est devenu riche avec son invention du papier latrine en pure peau d’agneau si doux et agréable. Il vit dans un manoir maintenant et élève des moutons. J’aurais préféré me trancher un bras que lui demander un service, mais je n’ai plus le choix. Oh, quelle horreur ! J’ai…j’ai besoin de lui, mon dieu ! »

- « Vous savez, mon tendre », fit Elenwë tandis qu’Arzhiel vomissait une seconde fois. « Si vous vous montrez un peu tendre et affectueux avec moi, je peux user de ma magie pour falsifier vos lettres de noblesses actuelles. Qu’est-ce que vous en dites ? »

- « Je vais voir Rugfid même si ça me coûte ma dignité et une blinde en thunes », répondit le nain après réflexion. « De deux maux, choisis le moins pire ! Oh, et je vous emprunte votre pot de chambre. Je crois que j’en aurais besoin… »