L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 91 – Another World

 

        Arzhiel s’engagea sur le sentier escarpé à flanc de falaise, battu par les vents et aux pierres roulant sous ses pas tout en lançant un juron sur la déplorable attitude effrontée et peu farouche qu’entretenait la mère de celui qui avait taillé ce passage. Il put enfin souffler une fois parvenu sur un terrain plus plat, une petite aire de rapaces surplombant tout le Karak. Le seigneur nain savoura la vue magnifique des régions environnantes de cette hauteur et fêta ça en urinant dans le vide. Puis il s’approcha de la caverne taillée dans la paroi dont l’entrée était surplombée par un accueillant message de bienvenue : « Y a plus pourri qu’ici, mais votre caverne était déjà prise. Retournez-y ! »   

                      

- « Qui c’est encore ?! » aboya une voix agressive depuis le fond de la grotte. « Si vous venez vous suicider, j’en ai rien à carrer de vos dernières volontés ! Et prenez de l’élan en sautant ! Après ça éclabousse sur la paroi et ça attire ces fichus vautours ! »

 

            Svorn, la barbe immonde, le regard fou et revêtu d’une sorte de serpillière trouée, jaillit de la caverne armé d’un bâton et d’une fourchette et se figea en reconnaissant Arzhiel.

 

- « Seigneur, c’est vous ? C’est aimable de venir me rendre une petite visite. Cassez-vous ! »

- « Ouais moi aussi, je suis transporté à l’idée de vous revoir », répondit le nain sans masquer ni son ironie, ni son ennui. « Dites, si c’était pour vivre loin du reste des habitants du Karak, pourquoi avoir choisi cette corniche quasi inatteignable au lieu de vous barrer tout simplement à cent lieues ? »

- « Vous êtes au courant que si j’avais eu une porte, je vous l’aurais déjà flanqué dans le pif ? Non, n’entrez pas, je viens de faire le ménage ! »

 

            Arzhiel écrasa une carcasse de vautour décomposée sous son talon, voulut se rattraper au mur et referma sa main sur une toile d’araignée encore plus grosse que lui dans laquelle était pris un rat décapité.

 

- « Retirez les pognes de mon garde-manger ! » rouspéta Svorn avec véhémence.

- « C’est charmant ici, identique à ce qu’on m’en avait dit. Svorn, nous sommes de vieux am…enfin, on se supporte depuis un moment. Je perçois que quelque chose ne va pas très bien et puisque tout le monde s’inquiète pour vous au karak, je viens aux nouvelles. Je suis là pour vous aider. »

 

            Par prudence cependant, tout en parlant, Arzhiel fit prudemment glisser ses doigts jusqu’au manche de sa hache passée à sa ceinture. Au cas où. Par mesure amicale, hein.

 

- « On s’inquiète de moi ? Donc ça leur suffit pas d’envoyer leurs marmots pour me jeter des pierres, ils envoient direct leur seigneur se foutre de ma pomme ! Moi je dis attention ! Attention ! Va pas falloir s’étonner si certains retrouvent leur porte un peu souillée le matin ! »

- « Je me doutais bien que c’était vous qui veniez pisser sur les cavernes durant la nuit…Enfin, puisque mon épouse m’attend pour une promenade, j’ai encore une bonne heure à me planquer. Allons dehors pour papoter. »

- « L’odeur de ma caverne vous dérange ?! »

- « La vôtre aussi », répondit Arzhiel en haussant les épaules. « Je vous ferai monter un tonneau pour récupérer l’eau de pluie. On ne voit carrément plus votre peau sous la couche de crasse. »

 

            Les deux nains se jaugèrent avec un mépris mutuel et marchèrent jusqu’au milieu de l’aire. Svorn s’assit en ronchonnant et commença à lancer des pierres sur les rapaces proches.

 

- « Je les aime bien », ricana-t-il après avoir touché un aigle en pleine tête. « Lui c’est Kipouic et l’autre, le borgne, c’est Rustine parce qu’il se dégonfle quand j’essaie de le crever. »

- « J’imagine que je ne dois pas vous tourner le dos mais vous êtes vraiment devenu siphonné ou c’est un genre pour faire plus jeune ? Parce que si vous cherchez quelqu’un pour vous buter, on est des pot…euh des connaissances et je peux vous régler ça proprement ici ! »

- « J’aime pas ce nouveau monde… » marmonna Svorn en posant ses projectiles pour bouder. « C’est tout moisi ici. Je pense qu’on est morts en passant ce maudit portail et qu’on est en enfer à présent. »

- « Mais chut voyons ! » s’exclama fébrilement Arzhiel en regardant autour de lui si personne n’avait entendu. « Je vous ai dis à tous mille fois de ne pas parler d’un « autre monde » ! Bon sang ! Les gens d’ici ne savent pas qu’on vient d’ailleurs et si on leur dit, c’est un coup à finir gesticulant à la potence ou châtrés par les prêtres de ce pays ! J’ai eu affaire à eux, ils sont aussi lourds que tendus, comme des puces toutes excitées et assoiffées de sang ! Un peu comme ma femme au final. »

- « Oui je sais », souffla Svorn. « Le monde parallèle, presque identique au nôtre, le bobard que vous avez raconté aux nains du bled comme quoi on était des nobles exilés, le serment de jamais parler du passé et tout le reste. Mais seigneur, c’est pas chez nous ici ! Ici les nains et les elfes sont amis ! Le pays n’est plus le même ! Les guerres sont finies et oh mon dieu…c’est la paix ! »

- « Reprenez-vous mon vieux ! M’obligez pas à vous baffer, je viens de me laver les mains. Le pays, on s’en fout, vous comptiez pas partir en classe verte, si ? La paix, c’est relatif. Y a des drows et des humains ici, aussi fourbes et couards que « chez nous » donc la guerre on devrait vite la prendre sur la mouille. Et puis les elfes, contentez-vous de ne pas leur parler, ça ne changera pas grand-chose, vous ne pouviez déjà pas les sentir. Toute l’équipe s’est intégrée, même les boulets. Vous ne pouvez pas faire un effort ?! Les notables et les bourges qui financent la construction de mon karak ont tous entendu parler du vieux branquignol qui vit sur la corniche et qui crache sur ses visiteurs ! Vous allez faire sauter notre couverture ! »

- « J’ai craché qu’une fois », marmonna Svorn en se renfrognant.

- « Ouais, sur le maître de la guilde des marchands qui voulait vous serrer la main. Je vous ferai monter aussi des racines elfes de nettoyage buccal. Même la magie d’Elenwë n’a pas pu ravoir sa tunique que vous avez touchée. C’est quoi votre problème ? Vous ne pouvez pas continuer à jouer au clodo timbré ! Ressaisissez-vous ! »  

- « Ce monde n’est pas le mien… » insista le haut-prêtre. « Vous ne comprenez pas. Gazul n’existe pas ici ! Il n’a jamais existé ! Je suis un haut-prêtre de Gazul, le dieu nain de la mort et je le sers avec respect et fanatisme depuis plus d’un siècle ! Comment voulez-vous que je m’intègre alors que personne n’en a jamais entendu parlé ?! »

- « Vous baissez d’un ton ou je vous envoie prendre l’air avec Rustine ?! Les dieux sont différents dans ce monde. Y a pas de Gazul, oust ! Fini ! Terminé ! Les nains vénèrent Murang, le dieu des défenseurs ou Trar-kos le conquérant. Recyclez-vous. Le conquérant est pas mal orienté bourrin, ça devrait vous plaire ça. »

- « Ben tiens ! Et je fais un stage de réinsertion pour ça ?! Je suis lanceur de runes, de runes de Gazul ! Ça ne marche pas ici, on n’a pas le même alphabet. Et puis je ne peux pas me détourner de mon dieu pour un autre aussi facilement que votre épouse d’un amant pour un autre… Si j’ai pas la foi, j’aurais beau balancer une brouette entière de runes sur l’ennemi, si le cœur n’y est pas, ça n’explose pas ! »

- « Joli dicton », reconnut Arzhiel en le comparant à celui de l’entrée de la grotte. « Et votre solution, c’est de finir taré sur votre piton, les miches au vent à occuper vos journées à essayer de toucher les aigles avec votre urine ? »

- « Vous avez essayé ? C’est dur, hein ? »

- « Oui, c’est assez véloce comme animal. »

- « J’ai plus de dignité, plus de raison, plus de but…même plus de froc », soupira Svorn en montrant sa liquette sale. « Finir hérétique en hurlant le nom de Gazul sur le bûcher me parait de plus en plus séduisant. »

- « Je vous propose demain soir ! » rebondit aussitôt Arzhiel. « J’ai rien de prévu ce soir-là, à part faire l’amour à mon elfe d’épouse, mais ça me fera une excuse si le spectacle est beau. Ah non, laissez tomber ! J’oubliais pourquoi j’étais venu ! »

- « Pour me remonter le moral ? »

- « HAHA ! Quel déconneur vous faîtes. Non, sérieux. Je venais parce que mon haut-prêtre de Trar-kos est mort ce matin, étranglé par un bolet trop cuit, et que la place se libérait. En fait, ça urgeait trop donc j’ai tapé dans la facilité. Alors, on est d’accord ? Formation rapide dès demain à l’aube au karak. Étape 1 : l’école. Mission : apprendre ce nouvel alphabet. Y a juste huit mille deux cent trente-trois runes, ça devrait être jouable pour un vieux roublard comme vous. Ah, et si dans une semaine vous n’êtes pas opérationnel pour le poste, je vous jette aux loups. Vous allez adorer votre nouvelle vie, vous verrez ! »

- « Soyez maudit ! » hurla Svorn en bavant de colère.

- « Mais je vous en prie », rétorqua Arzhiel en souriant. « Après tout, dans ce monde ou un autre, nous sommes camarad…concitoyens pour la vie, mon brave ! »