L'Autre-Monde
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Épisode 119 – Le Duel Final

 

Résumé des épisodes précédents : Arzhiel et ses fidèles comparses, devenus chasseurs de primes pour renflouer le Karak ruiné à cause de Rugfid, découvrent enfin un trésor. Ils apprennent par Doreen, une alliée qui les a un peu trahis, l’endroit où est retenu Rugfid, captif d’un mystérieux ennemi aux sombres intentions.

 

            Assis à l’écart de ses équipiers, Arzhiel égrainait ses pensées au fil du vent, absorbé dans la contemplation hypnotique de sa masse d’armes qu’il faisait tournoyer en rythme régulier entre ses doigts. Les dents serrées, le regard noir, le nain s’arracha une seconde à sa réflexion pour observer Hjotra qui applaudissait frénétiquement tandis que Brandir et Ségodin luttaient pour se distraire ou plutôt, Brandir qui tordait les membres de Ségodin dans des angles improbables, grognant ses cris de guerre excités à l’humain massacré et jappant de douleur. Non loin, Doreen montait la garde près du chariot transportant le trésor de la viverne. La jeune fille intercepta le regard d’Arzhiel et l’interpréta comme une invitation à le rejoindre.

 

- « Vous ne voulez toujours pas approcher ? » lança-t-elle en venant vers lui. « On entend parfaitement les os de Ségodin grincer et ses tendons crisser sous la pression depuis là-bas. Profitez-en parce qu’il ne tiendra plus très longtemps. Il est bien moins vaillant depuis que Brandir a réussi à lui faire lécher son propre coude. »

- « Pas envie », marmonna Arzhiel, le visage fermé. « Pas envie de vous causer non plus. »

- « Ah bon ? Pourquoi ? Racontez-moi ! »

- « Probablement parce que je fais la gueule », soupira le seigneur de guerre.

- « Je parie que ça a un rapport avec ma trahison et ma manipulation ? À moins que ce soit à cause du brouet d’hier soir qui était trop relevé ? »

- « Une fois, j’ai buté un troll avec cette masse. Son crâne a pété comme un œuf qui implose. »

- « Est-ce que ça vous soulagerait de savoir que je suis torturée par le remords ? »

- « C’est le cas ? »

- « Non, bien sûr ! » ricana avec espièglerie Doreen. « Mais si je vous dis que j’ai hésité quand la guilde m’a engagé pour vous infiltrer, vous me faîtes risette ? »

- « La mission que vous avez accepté et mené à bien ?! Alors non, ça ne me détend pas. Par contre, si je vous collais un taquet, je ne sais pas. On essaye pour voir ? »

- « Qu’est-ce que vous êtes rabat-joie et rancunier ! » se plaignit la jeune fille tandis qu’au loin, Ségodin poussait un cri de fillette de huit ans, mais en plus aigu. « Nous arriverons demain au lieu de détention de votre cousin. J’ai racheté ma faute et je me suis excusée. »

- « Reparlez-moi de ça », grommela le nain de mauvaise humeur.

- « Oh, j’ai compris ! » fit la jeune fille avec un sourire jovial. « Vous ne tirez pas la tronche à cause de moi. Enfin si, mais pas que. Vous vous inquiétez pour demain ! »

- « Oui, c’est con mais comme c’est sans doute un traquenard bien vicelard pour me dézinguer dans un lieu inconnu contre un ennemi inconnu, instinctivement, j’appréhende. Débile, hein ? »

- « Ne vous en faîtes pas ! On est là, nous ! »

 

            Doreen, un sourire enthousiaste sur les lèvres, se tourna vers les trois autres qui s’affrontaient à présent ensemble en se fouettant avec leurs pantalons ôtés et en couinant comme des porcelets.

 

- « Vous avez raison », confia Arzhiel, stoïque devant le piteux spectacle. « Ça pourrait être pire, il pourrait y avoir ma femme et mon prêtre en plus. »

- « Svorn n’a pas pu venir, je lui ai refilé la coulante par magie à cause d’un regard en biais hautement indigne de ma personne », piailla la voix d’Elenwë depuis les hauteurs.

 

            Arzhiel et Doreen levèrent la tête pour apercevoir une mésange perchée sur une branche. L’oiseau s’envola, plana harmonieusement et se posa un peu plus près, crépitant de magie, sans doute « habité » par Elenwë.

 

- « Ne m’en voulez pas si je ne vous embrasse pas, j’ai promis devant le Protecteur que je ne roulerais plus de pelle aux créatures avec des plumes sur le fion et se nourrissant de graines et de vers depuis mon aventure avec votre sœur », la salua Arzhiel. « Alors comme ça, on ne fait plus dans le crapaud ? Les pustules vous rappelaient trop votre jeunesse, je présume ? »

- « J’ai du changer d’avatar et j’ai opté pour davantage de grâce. J’avais déjà pas mal d’expérience avec les peaux qui suintent et le gobage de mouches après plus d’un siècle à vous côtoyer. »

- « Qu’est-ce que c’est beau un éternel et pur amour partagé », commenta innocemment Doreen.

- « Je suis venue accompagner la légion que vous avez mandée pour une obscure raison », l’ignora Elenwë.

- « Elle arrive bientôt ? » se réjouit le nain. « Parfait. J’ai une petite cargaison à lui faire escorter jusqu’au Karak. Trois fois rien. Quelques babioles dégottées dans un vide grenier de viverne. Puisque vous êtes du voyage, vous ne partirez pas les ailes vides : vous raccompagnerez les boulets et la gamine là. Évitez de la buter, j’ai fermement l’intention de la marier à Svorn. Elle me doit un service après tout. »

- « C’est qui Svorn ? » demanda Doreen, intriguée. « Il est mignon au moins ? »

- « Vous ne rentrez pas avec nous ? » interrogea Elenwë la mésange.

- « Un détail à régler avant. À régler seul. »

 

            Le nain tourna les talons, l’expression sévère, ses pas le menant vers le chariot empli de richesse, baignant dans la lumière du soleil couchant, avant de s’entraver en jurant comme un charretier au bout de trois mètres. Brandir accourut vers lui en pestant, poursuivi par Ségodin et Hjotra qui criaient plus forts l’un que l’autre.

 

- « Fini le jeu du Débilo ? » demanda Arzhiel. « Qui a gagné ? Laissez-moi deviner : ex-æquo ? »

- « Seigneur, c’est un scandale ! » râla le berserker. « L’armure de diamant, le joyau de la collection de la viverne, a été saccagée par un goret ! Elle est toute bosselée et déformée ! Aidez-moi à faire avouer lequel de ces deux abrutis a ruiné cette relique ! »

- « C’est pas moi ! » s’exclama Hjotra. « Ce sont eux les guerriers ! Je m’en secoue les grelots des armures, moi ! J’ai vendu la mienne y a trente ans ! »

- « Je suis innocent, malgré ces fallacieuses accusations », se défendit à son tour Ségodin. « J’ai justement échoué trois fois à mon épreuve de chevalerie durant mes classes à cause d’une très fâcheuse allergie au port des armures qui provoque sur mon bas-ventre d’affreuses rougeurs. Et là, je n’ai rien. Vous voulez voir ? »

- « Vous voulez mourir, incrusté dans le sol à coups de marteau ? Calmez-vous donc, tous les trois. On est une équipe ! Un groupe solide, forgé par l’aventure, les embûches et les coups du sort. À quoi ça rime de s’accuser et de se hurler dessus en se dénonçant comme ça ?! Après tout ce qu’on a traversé ensemble malgré la difficulté et votre vertigineux taux de débilité ? La question n’est pas de savoir lequel est coupable, mais comment surmonter cette épreuve. Nous sommes plus forts et liés que ça. Il faut nous adapter à la situation, malgré notre rancœur, notre déception et notre colère. Seul un pur abruti aurait pu pourrir cette armure sacrée, mais c’est ainsi, vous êtes ainsi : des boulets. Si vous êtes incapables de briser le cycle perpétuel des boulettes perpétrées par votre nature déviante, apprenez au moins à être solidaires et au-dessus de ces chamailleries. Vous me comprenez ? »

 

            Brandir, Hjotra et Ségodin, têtes basses, acquiescèrent lentement, honteux et émus. Ils échangèrent de courts regards avant de se tomber dans les bras et de se confondre en excuses devant leur chef, satisfait.

 

- « C’est vous qui avez détruit l’armure, n’est-ce pas ? » remarqua Elenwë en se posant sur l’épaule de son époux.

- « C’est sans importance de savoir qui ou quoi ou comment et…et…ne me regardez pas comme ça tous…Oui, bon c’est moi, j’ai eu envie de l’essayer mais j’ai surestimé sa tolérance aux personnes dotées d’un gabarit corpulent au niveau des hanches…Ce sont des incidents qui arrivent à tout le monde ! »

- « À tous les boulets. Et vous en êtes un, au même titre que vos petits potes, mon gros aimé. Allez, avouez. Vous vous sentirez mieux en admettant que vous êtes un bon gros boulet. »

- « Ah oui, seigneur ? » s’exclama Hjotra, surpris. « Vous aussi alors ? »

- « Ne me comparez pas à vous », maugréa le nain, mal à l’aise.

- « Moi ? Non, je songeais à Brandir. Il doit être content de savoir que vous avez un autre point en commun. »

 

            Arzhiel ne dit rien, blasé. Mais Brandir, lorsqu’il saisit l’allusion, deux bonnes minutes plus tard, exigea des éclaircissements auprès de Hjotra. Celui-ci, croyant naïvement et sincèrement à ce qu’il avait dit, répéta la même chose, déclenchant une bagarre à laquelle fut mêlé malgré lui Ségodin lorsque les deux nains cherchèrent un objet contondant pour se frapper.

 

- « Comme je le disais », déclara Arzhiel, assis plus loin. « Nous sommes une équipe. Et nous sommes des boulets. Donc, demain, j’y vais seul… »

 

            La légion expéditionnaire arriva au lieu de rendez-vous à l’aube, comme annoncé par Elenwë. Arzhiel confia aux guerriers le soin de ramener le trésor en sécurité au Karak ainsi que ses compagnons. Mais ceux-ci refusèrent, animés d’un sentiment de soutien inconditionnel envers leur chef et surtout trop blessés la veille lors du pugilat pour entreprendre un trop long voyage. Arzhiel accepta à contrecoeur de les laisser l’accompagner et le petit groupe repartit pour une ultime étape.

            Doreen mena les nains jusqu’à une montagne proche, mais isolée car battue par les vents, hostile et fuie par la faune comme par la flore. Au bout d’un sentier serpentant à travers de rudes paysages chaotiques, le groupe trouva une lourde porte forgée à la mode des nains au pied d’une paroi déchiquetée.

 

- « C’est un piège », fit Brandir en regardant alentour d’un œil (le seul qu’il pouvait ouvrir) suspicieux. « Ça daube le traquenard. Vous allez vous faire crever si vous y allez seul. »

- « Vous ne savez même pas ce qui vous attend ! » protesta Hjotra en clopinant. « Ils sont peut-être cent, voire le double, vingt à l’intérieur ! Il y a peut-être des minotaures, des araignées géantes et des fourmis rouges ! »

- « Attendez-moi ici », ordonna Arzhiel. « C’est une question d’honneur. Je peux me faire enfler par une guilde de marchandes ventripotents et chauves pour une histoire de pognon, mais s’en prendre à la famille, aussi inutile et handicapante qu’elle soit, je ne peux pas laisser passer. Je vais chercher Rugfid. Si j’y reste, je n’ai qu’un vœu : pourrissez la vie de Svorn aussi longtemps que vous le pourrez. Je filoche ! »

- « Attendez ! » l’appela Doreen. « Réfléchissez encore ! »

- « Non, je n’attends plus. Je dois y aller ! J’ai trop envie de pisser. »

 

            Le nain alla se soulager non loin, puis se dirigea d’un pas ferme et assuré vers les hautes portes ouvragées. Il poussa l’un des battants qui grinça dans l’obscurité. Le cœur lancé en pleine course, le nain dégaina sa fidèle masse d’armes. Il inspira une dernière bouffée d’air frais et se tourna vers les siens. Ceux-là avaient déjà commencé l’installation d’un barbecue. Haussant les épaules, Arzhiel pénétra dans l’antre inconnu.

            Le seigneur de guerre progressa le long d’un couloir poussiéreux et silencieux, visiblement d’origine naine mais appartenant certainement à un ancien poste avancé abandonné. L’endroit était désert. Arzhiel traversa plusieurs croisements, inspecta de vieilles salles vides, puis monta un étage. Une lumière au loin attira son attention et il se dirigea vers elle. Des torches fixées aux murs éclairaient un corridor plus propre. Les lieux étaient occupés. Au détour d’un couloir, il tomba nez à nez avec un nain seulement vêtu d’une serviette et qui sortait visiblement d’une salle d’eau. La stupeur fut largement partagée. L’inconnu, sidéré, pointa le visiteur du doigt en balbutiant puis détala à toute vitesse. Arzhiel le poursuivit jusqu’à déboucher dans une gigantesque caverne aménagée en son centre d’une sorte d’arène incongrue, dallée comme la surface d’un échiquier. Le nain fuyard se trouvait au milieu de la curieuse installation, essoufflé et tout rouge. Un elfe âgé et malingre à ses côtés l’aidait à enfiler un costume de cérémonie violacé.

 

- « Tu…tu es vraiment un redoutable adversaire ! » s’écria le nain à l’intention d’Arzhiel. « Oser venir me traquer dans mon propre repaire, quelle fourberie ! Tu ne perds rien pour attendre ! Attends que j’ai fini d’attacher mes bretelles, tu vas voir ! »

- « Non, alors pardon euh… » répondit Arzhiel, un peu troublé. « En fait, vous êtes qui et il se passe quoi ?! »

- « Un adversaire digne de vous », ironisa l’elfe à l’air pincé.

- « Silence, toi. Arzhiel ! Ton heure est venue ! Je vais enfin pouvoir prendre ma revanche sur…AH ! C’est trop serré ! Pas aussi serrée la ceinture, voyons ! Je disais donc…Où il est ? »

- « À la porte. »

- « Je me casse », indiqua Arzhiel. « Je cherche mon cousin qui est détenu par un mystérieux et terrible ennemi. Visiblement, je me suis trompé d’endroit. Je ne dérange pas plus votre intimité. Par contre, permettez-moi de vous confier une astuce : les relations fusionnelles ne durent jamais. Si vous voulez devenir un vieux couple, faut vraiment éviter de vous faire habiller par l’autre, c’est malsain. »

-«  Reviens ici ! » hurla le nain à présent vêtu de son noble habit mauve. « Tu seras moins insolent quand tu auras vu ceci ! »

 

            L’escogriffe elfe activa un levier et un pan de mur s’ouvrit, faisant apparaître une complexe armature sur laquelle était enchaîné Rugfid, pâle, maigre et sale, mais vivant.

 

- « Ton silence est éloquent ! » gloussa le nain violet. « Tout est là. Je suis ton ennemi intime, celui qui te torture et te harcèle depuis si longtemps ! Je suis celui qui a déchaîné les calamités sur ton groupe ! J’ai capturé ton cousin après avoir provoqué la faillite de son entreprise afin que tu sois couvert de dettes, ruiné et humilié. Je t’ai jeté sur les routes en quête du moindre sou, dressant de multiples adversaires sanguinaires contre toi telle que la pieuvre carnivore et le loup-gourou…baste, garou ! Loup-garou ! Je suis ton cauchemar, Arzhiel ! »

- « Hein ? Pardon, je n’ai pas écouté. Mais vous êtes qui, les clowns ? »

- « Je me nomme Gudrid et voici mon serviteur Balan l’enchanteur. As-tu enfin saisi ? »

- « Écoutez, les enfants. Je ne suis pas là pour juger qui que ce soit. Vous êtes adultes et libres dans vos pratiques amoureuses. En revanche, ça coûte plus cher si vous y mêlez mon cousin. »

- « Il ne sait pas », souffla Balan à Gudrid qui fulminait.

- « Il est abruti, oui ! Nous ne sommes pas ensemble, crétin ! C’est mon mentor en magie ! Il m’enseigne la sorcellerie et me sert loyalement ! Je suis Gudrid ! Gudrid ! Ce nom ne t’évoque-t-il rien ? »

- « Le frère du lanceur de haches mort de la vérole l’hiver dernier ? » proposa Arzhiel.

- « Je suis l’ancien maître du Karak !!! Ne t’es-tu jamais demandé comment un Karak prospère avait pu t’accepter aussi vite à sa tête alors que tu ne sortais d’on en sait où avec ta bande de traîne-patins ?! Ces idiots m’ont jeté dehors parce que je voulais imposer la pratique de la magie elfe à tous et abandonner les croyances naines. Ils m’ont remplacé par toi et m’ont chassé comme un animal ! Depuis, je n’ai eu de cesse de chercher à laver mon honneur en me vengeant de toi !!! »

- « Gudrid… » marmonna Arzhiel en réfléchissant. « Non, sincèrement, je ne vois pas. Si on a partagé une cuite, il ne faut pas vous vexer que je ne me souvienne pas, ni si j’ai fait du gringue à votre femme, votre sœur ou votre fille. On est nains, ce sont des choses courantes. »

- « Je vais le pulvériser… » éructa Gudrid.

- « Je crois qu’il cherche surtout à vous déstabiliser par la colère, disciple. »

- « Bien vu, le laquais », admit Arzhiel en s’approchant. « En fait, je vous laissais une porte de secours. Maintenant, je vais récupérer ma loque de cousin. Continuez à me raconter votre vie pendant ce temps, ça a l’air de bien vous aider à évacuer votre frustration. »

- « Tu n’iras nulle part, ravisseur de trône ! Pas avant que je sois vengé ! Nous allons régler ça dans l’honneur, dans un duel impitoyable dont l’issue décidera du…OUCHHHH ! Mais ! Mais ! Mais ! Mais il m’a frappé ! C’est malin, je saigne de la bouche ! Pose cette masse ! Je n’ai jamais parlé d’un combat armé !!! »

- « Et encore, vous avez du bol », fit Arzhiel tandis que Balan soignait Gudrid. « J’ai récemment paumé ma hache. »

- « Tu n’es qu’une brute ! Un barbare ! Je te défie à un duel de magie, le noble art ! Voyons si mon apprentissage a porté ses fruits. Si tu gagnes, tu pourras repartir avec ton cousin. »

- « Un duel de magie ?! C’est quoi ce plan ? J’y connais dalle en magie. Quelqu’un vous a jamais dit que quand on est petits, poilus, portés sur la boisson et pas franchement potes avec les orcs, on est des nains ? Les nains collent des mandales avec des armes lourdes ou avec des runes qui pètent tout partout. La magie, on n’est pas spécialement fans. Faut pas vous étonner que les copains vous aient balancé à la rue comme un romano. »

- « Les rustres de ton acabit ne comprendront la puissance de la magie qu’une fois terrassés par elle ! » s’exclama Gudrid. « Lorsque je t’aurais vaincu, je rapporterai ton cadavre encore fumant au Karak et tous devront admettre ma supériorité. Ils me restitueront mon trône et mon titre ! Et mon affront sera lavé ! »

- « Sérieux, vous ne voulez pas arrêtez le sketch ? On se fait une mousse au troquet, je vous invite. On discutera de tout ça devant un gigot bien gras et deux filles de joie encore plus grasses. Je ne vous en veux pas pour Rugfid. Je l’ai moi-même mis au cachot la moitié de sa vie et là encore, je vous trouve un peu léger niveau chaînes. Le duel à la magie, je ne le sens pas, ça va être tout moisi. »

- « Voici une bourse contenant plusieurs runes enchantées par mes soins », déclara l’elfe Balan de sa voix de serviteur détaché et impassible. « Pour équilibrer la partie, vous n’aurez qu’à piocher l’une d’elle et lire la rune à haute voix pour déclencher le sortilège qu’elle renferme. Chaque adversaire lancera un sort à son tour et le dernier debout sera considéré comme vainqueur et seul maître légitime du Karak. »

- « On va dire que la réponse est non », soupira Arzhiel en prenant la bourse. « C’est lourd un rival psychopathe et rancunier ! »

 

            Balan désigna le côté de l’arène destiné à Arzhiel. Le nain passa à côté de son cousin suspendu et inconscient tout en regagnant sa place. L’absence de la moindre puanteur d’alcool se dégageant du malheureux l’inquiéta bien plus que sa lividité.

 

- « Tu n’auras pas le temps de riposter ! » jubila Gudrid en sautillant sur place. « Goûte donc à mon plus puissant sortilège, fruit de la magie elfe qui déforme le temps et l’espace : Bourrasque de la canopée ! »

 

            Le nain banni traça avec application des symboles elfes en l’air du bout du doigt, surveillé avec attention par son mentor. En réponse à l’invocation, un vent violent se leva au centre de l’arène et rugit en sifflant. Mais seule une brise charriant divers débris, dont une pluie de miettes de chips, de la menue monnaie et un hideux coussin décoré avec une broderie de chatons retomba mollement sur Arzhiel. Le nain, interdit, essuya sa barbe décoiffée et empocha les piécettes, sans trop comprendre.

 

- « Je vous ai déjà dit de ne pas incanter de sortilèges trop puissants pour votre niveau », déclara Balan d’un ton professoral à l’attention de Gudrid. « Vous ne les maîtrisez pas. Là, vous avez écrit canapé au lieu de canopée… »

 

            Arzhiel savoura l’expression déçue et furieuse de son adversaire et piocha sa première rune. À la lecture du symbole de la glace, un cube gelé d’une vingtaine de centimètres de côté se matérialisa au-dessus de Gudrid et chuta lourdement sur son pied en explosant. Le nain magicien hurla et sautilla en serrant ses orteils blessés. Arzhiel sourit pour la première fois.

 

- « C’est sympa en fait la magie. Ça aide à briser la glace. »

- « C’était ton dernier sarcasme et ta dernière blague foireuse ! » grogna Gudrid. « Puisque tu aimes tant l’art de la guerre, meurs donc transpercé de toutes parts par ma pluie de haches ! »

 

            Arzhiel se campa sur ses pieds, surveillant autour de lui d’où viendrait l’attaque. Mais au lieu de lames effilées, ne surgit du ciel qu’une grande quantité de plaquettes jaunâtres, odorantes, en forme de savonnettes, qui le recouvrirent en pleuvant sur lui.

 

- « Vous avez fait une faute à hache », expliqua Balan, visiblement blasé par les piètres performances de son élève. « Si vous vous trompez d’orthographe, le sortilège prend une toute autre forme. En l’occurrence, il s’agit là de résines de plantes des régions chaudes que druides et chamanes affectionnent particulièrement. »

- « Qu’est-ce que ça biche la magie ! » lança Arzhiel d’une voix moqueuse en s’extirpant des briques au parfum entêtant. « Au fait, je pensais à un truc. Quand vous dîtes que vous avez semé plein d’embûches sur notre route, ce ne serait pas vous le coup du Seuil par hasard ? Bon, le coin était pourri niveau tourisme, mais une brèche dimensionnelle, ça m’a paru un tantinet exagéré pour un trou de bouseux. »

- « Le Seuil ?! » s’exclama Balan, perdant pour la première fois son flegme et son calme. « Gudrid ! Vous avez osé fouiller dans mes grimoires pour lancer un sortilège interdit ?! »

- « Mais il m’a volé mon trône ! » pleurnicha le nain grondé. « Je voulais me débarrasser de lui au plus vite. »

- « Ne l’engueulez pas, ça a foiré puisqu’on s’en est tous sortis, mais il a au moins réussi à jeter le sortilège. Ne le punissez pas, je m’en charge. C’est mon tour d’attaquer. »

 

            Arzhiel piocha une nouvelle rune et activa sa magie. Un vif et luisant éclair frappa Gudrid dans le dos, le jetant brutalement à terre et cramant le fond de sa culotte mauve. L’apprenti mage se releva en tremblant, la larme à l’œil et la lèvre retroussée.

 

- « Ah, tu veux jouer avec les éléments ?! Mange donc une lance de glace ! »

 

            L’air gela autour de sa main en une longue forme élancée imitant un javelot glacé. Gudrid ricana et lança son projectile. Le tir, complètement raté, ne parcourut pas la moitié de la distance le séparant d’Arzhiel. La lance se ficha au plafond, puis retomba au sol en explosant, recouvrant Gudrid de cent éclats coupants et froids dont l’un vint lui pocher l’œil. Même Balan ne put réprimer un sourire amusé en voyant son élève danser d’un pied sur l’autre en gémissant, les mains sur son œil blessé. Arzhiel enchaîna avec un nouvel assaut. À la lecture de la rune « roncier », un broussailleux buisson d’épineux jaillit du sol devant Gudrid et le recouvrit en poussant à une vitesse vertigineuse. Le nain, lacéré et égratigné, se débattit comme un beau diable pour se dégager de l’emprise végétale douloureuse, son bel habit en lambeaux.

 

- « Mais c’est quoi ces sortilèges que vous lui avez donnés ?! » hurla-t-il sur Balan, suant sang et eau, hors de lui. « C’est mon duel ! Et… »

- « Et vous vous faîtes torcher », répondit doucement l’elfe, lui clouant le bec. « Vous avez raté toutes vos attaques jusqu’à présent parce que vous pêchez par orgueil. Vous utilisez une magie bien supérieure à votre niveau. Commencez par une incantation simple. »

- « Je sais ! » sautilla le nain en gloussant. « La base ! Simple et efficace : la boule de feu ! »

- « C’est un bon exemple, en effet », acquiesça Balan.

 

            Gudrid inspira et se concentra, visa Arzhiel, puis aligna devant lui les lettres nécessaires à l’invocation d’un trait ardent. À la place jaillit du vide une poule enflammée qui fonça droit sur Arzhiel en piaillant. Celui-ci la réceptionna et éteignit ses flammes à l’aide du coussin aux chatons, contenant avec peine son fou rire.

 

- « Qu…Quoi ?! » protesta Gudrid, hébété.

- « Après, si vous êtes une quiche en orthographe, c’est au-delà de mes compétences d’enchanteur », lui répondit Balan. « C’est ce symbole-là en elfe pour B. Vous avez écrit P, une poule de feu est apparue… »

- « T’as les boules, t’as les glandes, t’as les crottes de nez qui pendent ! » retentit la voix triomphante et vengeresse de Rugfid que le raffût avait extirpé de son inconscience. « Allez-y, cousin ! Écrasez ce blaireau mauve et délivrez-moi ! Je peux chanter pour vous encourager si vous voulez ! »

- « Est-ce que j’ai le droit de lancer un sortilège sur mon cousin ? » demanda Arzhiel en levant le doigt. « Non ? Dommage. Voyons voir, une rune. Tiens, je me demande quel effet ça peut créer le mot « poussière » ? »

 

            La lecture de la rune déclencha l’apparition d’un tourbillon de poussière qui s’assembla rapidement en une vague forme humanoïde. Le golem de poussière repéra Gudrid et s’élança à sa poursuite. Apeuré, le nain fuit aussi vite qu’il le put, tournant en rond autour de l’arène, poursuivi sans relâche par la créature jusqu’à ce qu’un courant d’air près de la porte ne la disperse aux quatre vents. Blafard et essoufflé, Gudrid regagna son coin en titubant.

 

- « Cette fois… » haleta-t-il, les mains sur les genoux. « Je…je ne rie plus. Mon prochain…sort te sera…fatal. Meurs sur-le-champ…usurpateur ! Coupe Mortelle ! »

 

            L’air s’agita au milieu de l’arène, mais cette fois-ci n’accoucha d’aucun monstre. Un sifflement aigu fut le seul avertissement avant que l’air tranché ne fonde sur Arzhiel et le frappe à la tête en faisant voler son casque tailladé. Le seigneur de guerre tomba en arrière sous l’impact, tandis que Gudrid bondissait de joie, envahi d’un bonheur sans nom.

 

- « Il est cané ! Je l’ai eu ce vil maraud ! On ne défie pas impunément un mage de mon envergure ! »

- « En fait, c’est vous qui l’avez défié », indiqua Rugfid depuis son promontoire.

- « Et en plus, Arzhiel est encore vivant », ajouta Balan. « Votre sortilège a été faussé par votre vive émotion à son lancement. »

- « Comment ? Il n’a pas été tranché ?! »

- « Ah si et bien, surtout au niveau de la frange et derrière les oreilles », répondit Arzhiel en se relevant, inspectant sa nouvelle coupe (de cheveux) mortelle dans le reflet de son armure. « Génial le dégradé ! Je fais cinquante ans de moins. Je vous engage Gudrid ! Vous serez à la fois mon coiffeur et mon bouffon animateur de banquets personnel ! C’est une chance pour vous de revenir au Karak, ne la ratez pas ! »

- « C’est ton gros nez en patate que je ne vais pas rater ! » fulmina le magicien, en bavant de colère. « Tu ne résisteras pas éternellement à mes sorts. »

- « C’est clair que je vais finir par mourir de rire si vous insistez. C’est à moi ? Ah ! Ma dernière rune ! C’est gravé : Claquos du Géant. »

- « Claquos du géant ?! » répéta Gudrid en se tournant vers Balan, déconcerté. « Vous lui avez donné quoi encore comme sortilège, crétin ? »

- « Je ne parviens pas à me souvenir de l’effet de cette invocation », avoua Balan en réfléchissant. « Je l’ai incorporé à son lot par curiosité. »

- « Je vous en ficherai de la curiosité, espèce de coureur de bûcherons ! Vous voulez que je me fasse fumer pour de bon ? C’est ça ?! Je vous préviens que si… »

 

            Une main ouverte de géant se matérialisa au-dessus du nain en colère pendant qu’il parlait et s’abattit sur lui en une violente taloche qui l’expédia une demi-douzaine de mètres plus loin dans un cri strident.

 

- « Ah oui », dit Balan pour lui-même tout en prenant des notes. « Tout bêtement, c’est une grosse galette derrière le crâne. Elle tombait, ma foi, à point nommé. »

- « Je le hais… » marmonna Gudrid entre les dents qui lui restaient, se relevant péniblement en frottant la grosse bosse sur sa tête. « Je le hais, je le déteste et en plus je l’honnis. Comment je vais trop lui pourrir sa race ! Ça va moucher rouge ! »

- « Qu’est-ce que vous comptez faire ? » s’inquiéta Balan. « Je vous mets en garde contre tout excès dans votre état. »

- « Alors, vous, le traître, même pas vous me parlez ! Je vais utiliser ma magie pour me transformer en un monstrueux molosse démoniaque surgi du septième cercle infernal au moins et je vais calmement aller chiquer les cuissots trop gras de l’autre mijole d’en face ! »

- « Je vous déconseille de faire ça », l’avertit l’elfe tandis qu’Arzhiel examinait discrètement la taille de ses cuisses.

 

            Gudrid n’eut qu’un geste de mépris et d’agacement pour toute réponse à l’enchanteur. D’un pas rendu boiteux par ses multiples blessures, il se dirigea droit vers Arzhiel en récitant une formule complexe et en dessinant des symboles occultes dans l’air. La magie l’engloba d’une sombre lumière violacée, pénétrant son corps et le changeant selon sa volonté. Mais au lieu d’un terrible cerbère, elle ne le transforma qu’en un petit roquet moche et malingre qui échoua aux pieds d’Arzhiel dans la plus grande consternation.

 

- « Je vous l’avais dit ! » lança Balan. « Vous avez atteint vos limites pour opérer un sortilège si abouti. Avec vos réserves de mana vides, c’est le mieux auquel il fallait vous attendre. Vous avez perdu votre duel. Vous êtes nul et irrécupérable, je rentre chez moi. Je vous rends votre forme avant de regagner ma forêt ? »

- « Non, laissez-le comme ça ! » intervint Arzhiel en soulevant le petit chien par la peau du cou. « Je l’embarque comme trophée. Je garde mes boulets près de moi et mes ennemis boulets, plus près encore. Soyez gentil de détacher mon cousin et de le porter jusqu’à l’entrée. »

- « Vous pensez être en mesure de me donner des ordres ? Vous ne pouvez pas me battre aussi aisément que ce tocard de cabot ! »

- « Moi, non. Mais je n’en dirai pas autant de ma masse lancée avec force et hostilité sur votre museau, mon mignon. J’avoue avoir une meilleure opinion de la magie maintenant, mais je reste un bourrin, vous savez. Un bourrin lourdement armé. En route, la danseuse ! J’ai un barbecue qui m’attend dehors ! »

 

            Arzhiel fit une sortit triomphale du donjon ennemi, un chien sous un bras, un coussin brodé sous l’autre et son cousin blessé étalé et traîné derrière lui. Le barbecue improvisé était depuis longtemps terminé et Brandir, Hjotra, Ségodin et Doreen faisaient à présent la sieste. Celle-ci fut moins interrompue par les aboiements désespérés de Gudrid que par les coups de pieds distribués par Arzhiel.

 

- « Oh ! » s’exclama Hjotra en voyant l’animal. « Un petit chien très moche ! »

- « Pas touche ! C’est mon cadeau de mariage pour Brandir. Tenez. Il s’appelle Gudrid, il est vicieux, mesquin et n’a plus de queue depuis qu’il m’a uriné dessus, y a cinq minutes. »

- « Mais il est tout blessé ! » remarqua Brandir en agrippant la bête qui se tortillait de rage.

- « C’est normal ça, ne faîtes pas attention. Les coups de becs, c’est rien non plus. Juste une poule sans plume un poil rancunière et revancharde. Il reste des côtelettes ? »

- « Euh…Quelqu’un ! » appela Rugfid, trop faible pour se relever et abandonné pas loin. « S’il-vous-plait ! Excusez-moi ! Quelqu’un aurait-il l’obligeance de me soigner, voire juste de me faire un peu rouler sur la gauche. J’ai une saloperie de caillasse pointu qui s’enfonce dans mon… »

- « Bonjour ! » le salua Doreen en se penchant au-dessus de lui avec un grand sourire. « Vos amis ne sont pas disponibles, ils attaquent un second casse-dalle. C’est vous alors le cousin qui a déclenché tout ce bazar ? Dites, j’ai une question. Hein, vous saignez de la tête ? Ne bougez pas, ça va passer. Alors, dites-moi et soyez sincère : il est mignon Svorn ? »