L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 118 – La Grâce du Chevalier de la Viverne

 

Résumé des épisodes précédents : Arzhiel, Brandir et Hjotra sont partis secourir Doreen, la chasseuse de primes, vendue au marché des esclaves. La jeune fille est seule à connaître le lieu de détention de Rugfid que le groupe recherche ardemment. Pendant ce temps, Ségodin, laissé de garde dans la caverne de la viverne vaincue par la troupe, patiente avec la charge de surveiller le trésor du monstre.

 

            Entièrement nu à l’exception de son casque complet orné d’un dessin grossier et maladroit de viverne, Ségodin sortit de l’eau en remontant le tunnel immergé menant au lac. Il demeura quelques minutes debout dans la pénombre, parfaitement immobile, puis courut brusquement jusqu’à la caverne en hurlant des cris de guerre, tournant en rond et enjambant divers obstacles jusqu’à ce qu’il soit à bout de souffle. Le paladin s’accroupit en fixant une malle qu’il tenta obstinément d’enflammer de la seule force de son esprit avant de s’interrompre à l’idée que la fouiller à la recherche de nourriture serait plus judicieux, et surtout moins long. Il vida à terre la vaisselle en argent, les bibelots dorés, les bourses de pièces d’or de feu la viverne ainsi que divers autres articles de grande valeur mais peu digérables. Parmi eux se trouvait une fiole qui, lancée sans attention par-dessus son épaule par le chevalier, heurta le sol en tintant et se brisa en mille morceaux. Un minuscule lutin en jaillit en toussant.

 

- « Liiiiiiiiiiiiiiiibre ! » hurla la créature dans un cri de délivrance et de victoire suprêmes. « Je suis enfin libre de cette fade et cruelle prison ! Que soit béni et couvert de mes baisers de gratitude celui qui me délivra ! »

 

            Le lutin surexcité tourna son regard espiègle vers Ségodin nu, penché en avant, le nez dans la malle, et tout son enthousiasme s’envola aussitôt.

 

- « J’ai longuement prié pour un jour revoir la lune », murmura le farfadet empli d’effroi, « mais jamais il ne me vint à l’esprit qu’elle put devenir si laide. Humain peu exposé au soleil et pourvu d’une bien ingrate toison, tourne donc ton visage vers moi que je contemple les traits de mon sauveur et…AHHHHHH ! NON !!! Mais tu es nu partout !!! Oublie ça ! Ne te retourne pas en fait !!! »

- « Qui parle ? » demanda Ségodin avant de remarquer la créature à ses pieds, si curieuse et malheureusement si maigre pour un si vaste appétit. « Qui es-tu, petit bonhomme ? »

- « Je me nomme Fushwich », se présenta le lutin avec une révérence, une main en visière pour protéger ses yeux. « Je suis un lutin que la viverne avait emprisonné et tu m’as libéré. Je te suis grandement redevable et je t’exprime dès à présent mon indéfectible amitié mais pour l’amour du ciel, passe un pantalon !!! Pourquoi es-tu nu, humain masqué ?! »

- « Mon nom est Ségodin, chevalier de la viverne », répondit le paladin en allant chercher son pantalon hissé sur un bâton pour faire un drapeau, près du coffre renversé où il dormait habituellement. « Je purifiais mon corps par quelques ablutions. »

- « Des ablutions de boue des Marais Sans Fond ?! » s’exclama Fushwich, la main plaquée sur le visage à présent. « C’est quoi cette horrible puanteur ? C’est à faire dégobiller un gobelin ! »

- « Je ne sais pas trop. Je crois qu’il s’agit de la décomposition du corps de la viverne là-bas, mais je pense aussi que la moitié de vache a aussi tourné malgré l’humidité ambiante. »

 

            Le lutin aux sens assaillis observa la dépouille de la viverne partiellement calcinée et énormément explosée au fond de la grotte. Un sourire enjoué se dessina sur ses petites lèvres.

 

- « Est-ce toi qui a châtié de la sorte ce terrible monstre ? »

- « Si fait ! Grâce à mes pouvoirs cachés ! »

- « Tes pouvoirs ? » demanda Fushwich, un peu sceptique, ne sentant émaner aucune magie du corps de l’humain.

- « Je suis Ségodin, le chevalier de la viverne ! » clama d’une voix trop forte pour ne pas paraître étrange le jeune homme, un doigt en l’air. « J’ai châtié le monstre. Oui châtié grâce à mes pouvoirs. Regarde, petite créature, vois cette myriade de papillons s’envoler de mes mains ! »

 

            Ségodin tendit les paumes de ses mains vers le ciel et s’esclaffa en baissant la tête, esquivant des papillons qui n’existaient que dans sa tête. Fushwich comprit qu’il avait en face de lui un esprit troublé et sans se départir de son sourire, il recula prudemment.

 

- « Ségodin, je dois te récompenser pour m’avoir sauvé et…pour ces beaux papillons. Que désires-tu ? De l’or, tu en as ici plus que de raison. Veux-tu que je te téléporte, toi et ton trésor, jusqu’à ton foyer ? Où vis-tu ? »

- « Dans ma redoutable forteresse, le croc de la viverne ! » lança Ségodin en désignant un amas de trois coffres empilés contre une stalagmite avec un sentier délimité par des cailloux, un tonneau en guise de décoration et la tête de la vache trônant près de celle de la viverne pour encadrer la « bâtisse ». « N’est-elle pas magnifique ? »

 

            Fushwich se tordit le cou pour comprendre ce que le chevalier lui montrait et lorsqu’il fit le rapprochement avec le chantier réuni dans le coin indiqué, le lutin grimaça piteusement.

 

- « D’accord », dit-il pour lui-même, « je suis tombé sur un fromage… »

- « Que pourrais-je désirer ? » marmonnait pendant ce temps Ségodin en marchant de long en large, échangeant quelques phrases avec des personnes que lui seul pouvait voir. « Je suis déjà un grand guerrier, riche, puissant, doté de grandioses pouvoirs. »

- « C’est clair que le coup de l’invocation de papillons invisibles, y a peu de sorciers qui peuvent se vanter de le maîtriser », ironisa le lutin d’un ton sardonique.

- « Mon château fait trembler mes ennemis et mon épée enchantée peut fendre des montagnes. »

- « Quoi, la hampe de lance brisée et toute moisie là ?! » commenta le farfadet.

- « J’ai une épouse belle comme le jour, deux enfants aimants, des serviteurs nombreux et loyaux, une meute de chiens superbe… »

- « Techniquement, ce sont des rats », observa Fushwich tandis que Ségodin saluait de loin les rats dévorant la carcasse de la viverne.

- « …des faucons de race pure… »

- « Des chauves-souris bien crades. »

- « Un destrier de guerre, symbole de ma légende, paissant calmement hors de cette caverne… »

- « Je parie ma redingote que c’est un baudet plein de puces et sans chicot », dit le farfadet en s’installant confortablement par terre, sentant que la liste allait être longue à ce train.

- « Je suis naturellement doté d’une beauté et d’un charme indéniables… »

- « J’ai du mal à dire. C’est difficile de juger avec ton casque sur le melon, mais les côtes saillantes et ce que j’ai subi de ton intimité orientent mon opinion vers une prémisse de confirmation. Ou de dépression nerveuse. »

- « Je ne requiers nulle force, mon bras, point ne m’a trahi ! »

- « Je me fais une petite pause », indiqua le farfadet en bourrant une pipe sortie de sa poche. « Vas-y, prends ton temps et mûris ton choix. Deux cents ans passés dans une fiole étroite, je ne suis pas à une heure près de la liberté ! En plus, je ne me suis jamais retrouvé coincé dans une caverne avec deux cadavres de bêtes pourrissants et un cinglé de compétition ! Les joies des nouvelles expériences ! »

- « Mon esprit est vif et illuminé de sagesse », résumait le chevalier, concentré.

- « Illuminé ! C’est le terme adéquat ! »

- « Je suis aussi très humble. »

- « Brave. Moi, j’emploierais le terme brave du village, mais ça n’engage que moi. »

- « Mais curieusement, le contact avec autrui m’est difficile. Les gens ne restent jamais près de moi. »

- « Pose-toi les bonnes questions. L’hygiène c’est important à notre époque. »

- « Je ne pense point être dénué d’humour pourtant. »

- « Alors là attention ! » lança Fushwich en tirant une bouffée. « Moi, je te connais à peine, mais si je n’étais pas si désespérément terrorisé à l’idée que ta folie ne devienne agressive, ça fait un bon moment que tu m’aurais fait hurler de rire ! »

- « Je suis un héros », déclama pompeusement Ségodin en posant. « Aux côtés de mon seigneur, j’accomplis une quête qui sera légendaire ! »

- « Ah, parce qu’il existe quelqu’un d’assez barré pour t’engager comme héros à son service ? Hé bien, il doit être drôlement mignon, le type ! »

 

            Ségodin, plongé dans ses réflexions, s’éloigna de quelques pas, effectua brusquement une roulade, puis revint à pas lents vers le lutin. Il sursauta, comme si une idée de génie venait de traverser son esprit, mais se mit simplement à hurler en direction du tunnel, exigeant avec irascibilité que l’on essuie ses souliers avant de rentrer. Fushwich se retourna, apeuré, pour constater comme il s’en doutait qu’il n’y avait personne d’autre qu’eux dans la grotte.

 

- « C’est embêtant », maugréa le lutin en se relevant. « Pour les membres du Petit Peuple auquel j’appartiens, il est essentiel d’honorer une dette souscrite auprès de mortels. Là tout de suite, je n’ai qu’une hâte en toute franchise : choper une libellule au vol et me tailler à l’autre bout du pays avant de tourner aussi barje que toi. Malheureusement si mon roi apprend que je ne t’ai pas récompensé, il est capable de me changer en verrue sur la fesse d’un troll pour une bonne décennie. »

- « Une fois, j’ai mangé une libellule », fit Ségodin en remontant son pantalon.

- « Ouais super. Donc, il me faut te gratifier de quelle que manière que ce soit. La raison voudrait que je te rende la tienne. Mais vu le boulot, j’en ai pour des plombes sans chance de réussite, je ne suis pas magicien non plus ! Enfin si, mais là c’est tendu. Humain ! Psst ! Ouhou ! Là en bas ! Ho ! Je suis là ! »

- « Mille excuses ! » s’exclama le chevalier, gêné. « Je croyais que Père s’adressait à moi. »

- « Ah zut, c’est balot, c’est juste moi, le lutin avec qui tu parles depuis quelques minutes quand même. C’est qui ton père ? »

 

            Ségodin retira lentement son casque de manière solennelle, puis désigna le plafond de la caverne discrètement, comme si quelqu’un les espionnait et qu’il révélait un secret. Il mima une auréole et une longue barbe blanche.

 

- « Il Lui arrive de me confier des missions sacrées. Une fois, Il m’a même chargé de bouter les orcs hors du pays pendant que je surveillais mon troupeau de moutons, mais je me suis pris une trempe par un garde gobelin manchot à l’entrée de leur campement. J’ai abandonné. »

- « On va faire vite », soupira Fushwich en essuyant son front moite. « C’est peut-être contagieux. Je vais t’offrir une bénédiction du peuple fée, humain. Alors Don ou Grâce ? »

- « Grâce, ça peut m’aider au combat ? »

- « Parfois. Ça peut être utile si tu tombes sur des adolescents elfes pas encore tout à fait fixés sur leur orientation sexuelle… Mais non, benêt ! Je ne te parle pas d’un talent à danser ou d’une maîtrise parfaite du pas chassé ! Une grâce, c’est un charme, un sort bénéfique, espèce de courge ! Sérieux, essaie de suivre un minimum. Parce que bon, je me connais, je vais perdre patience et te changer en gland ou en bolet, même si tu as déjà bien préparé le terrain pour ressembler à l’un plutôt qu’à l’autre. Voilà, je m’énerve ! Le sang me monte vite à la tête, en même temps, c’est facile quand on mesure quinze centimètres. »

- « C’est fort singulier ! » sourit placidement Ségodin. « Tu me fais penser à mon seigneur. Il râle tout comme toi ! Je crois même qu’il m’a déjà fait le coup de la vanne avec le gland. »

- « Fort singulier, c’est clair ! Écoute, je te fais un lot ! Je te lâche un don pour cueillir les oranges, une bénédiction qui te fera pondre une pièce d’or par jour et un talent exacerbé pour imiter les cris du mulot de campagne ! Je ne fais pas mon radin sur ce coup ! Hop, on invoque, on t’enchante et après je me tire. On en a pour une minute si tu ne bouges pas. On y va ? On est prête ? »

 

            Ségodin, bras croisés et le menton dans une main, réfléchit à la proposition  tandis que Fushwich prenait son pouls pour calmer ses palpitations.

 

- « C’est certain que c’est tentant, surtout le machin avec les oranges, ça peut toujours servir. »

- « On vote pour les oranges ? Ségodin le chevalier de la viverne, seigneur des orangeraies dit le cueilleur aux doigts d’or ! Ça pète ou pas ?! »

- « Mais je pense que je vais choisir autre chose. Tu peux enchanter une personne avec une Grâce ? »

- Attends, je m’assoie pour récupérer là, c’est ta première réflexion sensée. Tu penses à quelqu’un en particulier ? »

- « La dame de mon cœur », avoua en rougissant le jeune homme. « C’est une elfe douce et belle. Je me consume pour elle depuis longtemps. »

- « J’ai un vieil enchantement de vélocité au plumard en stock, les satyres ne juraient que par ça à leur époque ! Ça te change une coincée du derche en reine des truies et… »

- « Non ! » l’interrompit Ségodin, choqué. « Je ne rêve que d’un amour pur et fidèle avec ma belle. »

- « Comme tu veux, mais en parlant de fidélité, tu n’étais pas marié avec deux mouflets y a cinq minutes ? »

- « Si, c’est avec la même, ne t’en fais pas. Elle m’a épousé et m’a donné deux héritiers, c’est juste qu’elle l’ignore encore. »

- « Crois-moi ou pas, mais à ma sortie de fiole, j’aurais pu m’inquiéter de ce genre de phrase. Mais en te connaissant mieux, on relativise et on se dit que le plus beau, c’est que non seulement tu crois aux âneries que tu débites mais qu’en plus, tu es capable d’en sortir une deux fois plus énorme au paragraphe suivant, sans même sourciller ! »

- « Bon, euh, on peut revenir sur ma Grâce, je te prie ? » s’offusqua le paladin.

- « Purée, si ça peut me faire décrocher plus vite de la grotte au dingo, carrément que j’enchaîne ! C’est laquelle ta dulcinée ? Ne me dis pas, je vais deviner. Elenwë, j’ai bon ?! J’ai aussi sauvé la peau à un confrère un jour et j’ai gagné ce don. Moins facile à placer que celui des oranges, mais bien plus classe. Allez ! Elenwë, ma belle, prépare-toi à voir ton cœur ravi par Ségodin du truc machin à la viverne ! Écarte-toi, ça va scintiller ! »

 

            Arzhiel crut apercevoir un éclair illuminer l’espace d’une seconde l’ensemble de la caverne au moment où il sortit de l’eau avec Hjotra, Brandir et Doreen. Le nain remonta le tunnel et balaya du regard la grotte silencieuse replongée dans la pénombre. Une silhouette dans un coin attira son attention. Ségodin était assis par terre, seul, à moitié nu, l’air dépité, les larmes aux yeux. Une grenouille ventrue posée sur son épaule se frottait amoureusement à sa joue en coassant. On jurait qu’elle ronronnait de plaisir. Machinalement, Arzhiel porta la main à sa tête et découvrit alors qu’il avait perdu la grenouille rivée sur son crâne dans laquelle Elenwë s’incarnait depuis le début de leur voyage pour le surveiller.

 

- « Il fait une drôle de tête », s’inquiéta Hjotra en examinant Ségodin. « Vous croyez qu’il va bien ? »

- « Le lutin… » balbutia le paladin. « Il est parti et j’ai gagné l’amour éternel de la grenouille. J’aurais du prendre la Grâce des oranges ! »

- « Ouais, c’est bon », fit l’ingénieur, rassuré. « Il est dans son état normal. »

- « Hé, mais c’est ma grenouille qui le galoche ! » lança Arzhiel. « Avec l’habitude, je ne faisais plus attention mais c’est vrai que ça fait bien une semaine que je n’ai pas été foudroyé. Comment elle a atterri ici ? …J’ai compris. Le coup des éclairs multiples contre la viverne a du la décoller et rompre le sort d’Elenwë. Ah oui, navré, Ségodin. Vous n’avez aucun pouvoir en fait. C’est la magie de ma femme qui a bousillé la viverne. »

- « C’est pour ça que la Grâce a échoué ? » marmonna piteusement le chevalier. « Elenwë n’est plus à l’intérieur de la grenouille. Il reste juste assez de traces de sa magie en elle pour dévier un enchantement… »

- « Alors lui, ça ne va pas en s’arrangeant », rouspéta Arzhiel sans comprendre un mot des divagations du chevalier. « Allez debout la viverne, envolez-vous ! Vous ferez des saletés plus tard avec votre nouvelle copine. On repart. Et rangez-moi un peu ce foutoir, on se croirait dans votre cervelle ! »