L'Autre-Monde
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Épisode 117 – Le Seuil

 

Résumé des épisodes précédents : Arzhiel et ses compagnons, toujours à la recherche de Rugfid disparu ayant provoqué la faillite du Karak en accumulant les dettes, apprennent grâce à un voyage temporel dans le futur que Doreen, la chasseuse de primes, connaît l’emplacement de la cachette du nain perdu. Sauvés de justesse du piège d’une viverne par Elenwë, les nains entreprennent de retrouver la jeune fille, vendue comme esclave par le monstre.

 

            Le regard embué de larmes de désarroi, Doreen regagna sa place aux côtés des autres esclaves alignés sur l’estrade tandis que son maître excitait la foule présente de sa verve et de ses coups de trique distribués au hasard, en l’air ou sur sa marchandise. La jeune fille s’écarta discrètement, tirant nerveusement sur la corde passée à sa cheville et qui l’entravait à un épais poteau.

 

- « Visez le laideron aux miches plates et aux genoux cagneux », lança une voix dans la foule nombreuse mais qu’elle reconnut entre mille. « Je l’achèterai rien que pour ne plus la voir sur scène celle-là ! »

- « Bijou ?! » s’exclama Doreen, euphorique malgré la moquerie. « Vous m’avez retrouvée et vous venez me sauver ?!...Attendez. C’était vous les sifflets tout à l’heure et les jets de fruits ?! »

- « Vous devez trois poires blettes à Brandir », répondit Arzhiel en fendant la foule à coups d’épaules pour rejoindre le bord de l’estrade. « Alors comme ça, vous avez trouvé une nouvelle orientation pour votre carrière ? »

- « Sortez-moi de là ! » supplia la chasseuse de primes. « Ça fait trois jours que je dors dans une cellule humide sur du foin souillé avec dix autres personnes, traitée comme vous traitez Ségodin ! »

- « De fait, c’est aussi un peu votre faute si on a galéré pour vous trouver. Naïvement, on a d’abord cherché sur le marché aux femmes. C’était sans compter sur votre talent naturel pour vous faire passer pour un jeune adolescent pré-pubère. »

- « Si je rie, vous me libérez ? »

- « Essayez toujours », répondit le nain en jonglant avec des poires. « Dites-moi où est Rugfid. Je sais que vous savez. Même les boulets savent que vous savez, mais l’un croit qu’on fait du tourisme et l’autre ne se souvenait plus de vous. »

 

            La jeune fille pâlit soudainement, ouvrit la bouche pour parler, puis se ravisa et baissa la tête. Arzhiel haussa les épaules, faisant mine que ça lui était égal, et tourna les talons. Un humain moustachu à la voix forte posa alors sa main sur son épaule en le hélant depuis l’estrade. Il s’agissait du vendeur d’esclaves.

 

- « Halte là, messire ! Il n’est nulle réponse à vos ordres que cette enfant pourrait vous donner motivant ainsi votre désintérêt. Surtout après avoir été dressée par mes soins ! »

 

            L’homme escrima de sa baguette sous le nez de Doreen, le regard sévère, mais le sourire commercial.

 

- « Messire nain ! Vos goûts singuliers traduisent votre grande bonté d’âme envers cette femelle fortement flouée par la nature. Je vous offre une ristourne ! »

- « Euh, vous me vendez là ou vous me bradez ? » demanda Doreen en fronçant les sourcils. « Non, parce que niveau argumentaire de vente, va falloir bosser un peu. »

- « Elle est arrogante », commenta Arzhiel en se tournant vers Brandir et Hjotra qui le rejoignaient. « Et osseuse. Je dois consulter mes conseillers. Alors ? Quelle est votre opinion ? »

- « J’en suis à ma quatrième bagarre dans la rue pour un motif futile ! » s’exclama Brandir, hilare, en massant sa mâchoire blessée. « La bière est ignoble, ça grouille de clodos et ils vendent des saucisses à la braise là-bas. Je crois que j’ai trouvé la destination idéale pour mon voyage de noces ! »

- « Dites seigneur », dit Hjotra en réfléchissant. « Si l’esclavage est une pratique drow, pourquoi Elenwë la pratique avec vous en vous tapant et en vous donnant tout plein d’ordres débiles ? »

- « J’hésite encore », se tâta Arzhiel face au vendeur troublé. « Petit humain, il ne tient qu’à toi d’être libéré. Qu’as-tu à dire ? »

- « Je sais où Rugfid se trouve et je vous y conduirai si vous m’achetez », marmonna Doreen à contrecœur.

- « Allez, on récupère la gosse », décida Arzhiel. « On vous charriait, marchand. Elle était déjà à nous et on l’avait paumée. Merci pour la garderie mais on la reprend ! »

- « Une affaire de conclue ! » lança triomphalement le vendeur d’esclaves à la foule. « Telle est ma devise : pour une vente réussie, la main basse et le verbe haut ! »

 

            Hjotra regarda en bas puis leva la tête, cherchant vers le ciel le sens de l’expression, bientôt imité par Brandir qui le regarda faire sans saisir, puis peu après, par tout un attroupement de badauds, le nez en l’air, curieux. Arzhiel frappa ses lieutenants d’une calotte derrière le crâne, honteux, puis trancha le lien de Doreen qui sauta les rejoindre.

 

- « Bien, bien, bien ! » jubila le moustachu sans se départir de son sourire carnassier. « Passons au paiement. Cela vous fera vingt pièces d’or et cinq pour le gardiennage des jours précédents. »

 

            Arzhiel, Hjotra et Brandir éclatèrent d’un même rire tonitruant ensemble, se frappant sur les cuisses et se riant dans les bras avant de braquer leur regard le plus noir simultanément sur le vendeur.

 

- « Un instant, on a cru que vous vouliez plaisanter. C’est vrai, vous essayez de nous faire cracher les ronds en nous entubant alors qu’on est des nains ! Négocier et endormir des nains sur une transaction, terrible la vanne ! Maintenant, on croit que vous êtes sérieux. »

- « Du coup, on se marre plus », ajouta Hjotra en dégainant son couteau pour le pâté.

- « Vingt-cinq pièces d’or ! » insista l’humain sans se démonter. « Vous lâchez les piécettes ou j’aurai trois articles de plus à vendre demain ! »

 

            Brandir fut le seul à trépigner de joie face à la menace. Doreen voulut s’esquiver, comme à son habitude, mais Arzhiel agrippait sa corde.

 

- « Chic ! » gloussa le berserker en enfilant ses gants cloutés. « Une question avant que je vous fasse avaler vos molaires : vous pouvez appeler la garde qu’on s’amuse vraiment ? »

 

            Le vendeur d’esclaves plissa le front, interdit, avant de tomber de son estrade, emporté par un violent crochet du gauche. La bagarre se propagea à toute la foule, plus celle des stands voisins et trouva son apogée lors de l’arrivée de la milice, à point nommé pour jeter de l’huile sur le feu et étendre le chaos à tout le marché. Lorsque les trois nains et leur amie quittèrent la ville, l’incendie achevait de détruire la partie ouest d’Harzin-Dur, connue depuis comme l’ancien meilleur marché aux esclaves du pays.

 

- « Les fioles explosives et les jarres d’eau-de-feu étaient, ma foi, un peu excessives, mais je dois admettre que le résultat était grandiose », commenta plus tard Doreen en suivant ses comparses. « Où avez-vous trouvé tout ce bazar ? »

- « Chez notre pote la viverne », répondit Brandir, un bras en écharpe et un mouchoir ensanglanté enfoncé dans la narine. « Elle a été très généreuse avec ses biens une fois qu’elle fut transformée en steack hachée. »

- « Vous avez vaincu cette horrible bête qui m’avait enlevée ?! Oh, mes bons amis, me voici doublement vengée ! Si vous n’étiez pas si gras, laids et petits, je vous couvrirais de baisers ! »

- « Merci, mais pour la gerbe, c’est bon », rétorqua Arzhiel. « On vous a déjà vu défiler sur l’estrade en lambeaux de fringues. »

- « Et Ségodin ? Où est ce brave chevalier ? »

- « On l’a laissé à la caverne immergée de la viverne », répondit Hjotra en courant derrière un papillon. « Il garde le trésor en attendant notre retour. On a été malins. On a pensé à prendre toutes les fioles de respiration aquatique pour qu’il ne puisse pas s’enfuir avec le flouze. Par contre, on aurait peut-être du lui laisser à manger, ça fait quatre jours quand même. »

- « Il est bien là où il est ! » trancha Arzhiel. « Je commençais à être gavé de son délire de chevalier de la viverne. Avant il était fou avec hallucinations, maintenant il est fou avec hallucinations et persuadé d’avoir tué la bête grâce à ses pouvoirs cachés. »

- « Quelle fantastique journée ! » exulta Doreen. « Je retrouve ma liberté et j’apprends que vous avez finalement acquis un trésor capable de couvrir votre dette ! Que pourrait-il arriver de mieux ? »

- « Un sort de mutisme n’affectant que les humains ? Mais je ne préfère pas espérer. Après tout, vous avez des choses à nous dire, non ? Je vous donne un indice : ça concerne mon cousin et chaque mauvaise réponse vous ramène un peu plus à la boutique aux esclaves, direct en tête de gondole. »

- « Ce n’est pas la peine d’être désobligeant », se renfrogna Doreen.

- « C’est sûr que si on met de côté vos tendances manipulatrices, mythomanes et vénales, il serait mal venu de ne pas vous faire confiance », ironisa Arzhiel. « On vous écoute. »

- « Vénale », demanda Hjotra, « c’est pas une sorte de barbare très agressif ? »

- « Je sais où se trouve Rugfid et je vous donne ma parole que je vous y conduirai », promit solennellement Doreen. « Mais il vous faut savoir qu’il est retenu prisonnier et que son ravisseur peut se montrer hostile. »

- « Hostile comme la maladie qui pique dans l’oreille ? »

- « Fermez-la Hjotra. Comment vous savez tout ça, la Guêpe ? »

- « J’ai juré de vous mener à votre cousin, pas de vous révéler tous mes secrets. »

- « Seigneur ? » appela Brandir, en tête. « Vous risquez de gueuler parce que je nous ai encore paumés. Mais je ne me souviens pas de ce patelin à l’aller… »

- « Mais si », répondit le nain agacé. « C’est Trou-aux-Boucs ! Vous vous êtes murgé à l’auberge avec de la piquette jaune pisse et vous… »

 

            Arzhiel s’interrompit pour mieux regarder autour de lui. Sa conversation avec Doreen avait retenu son attention et c’est machinalement qu’il avait suivi le groupe le long de la seule et unique route les ramenant vers la caverne de la viverne. Mais le seigneur de guerre se rendit compte en même temps que ses compagnons que le village qu’ils traversaient avait quelque chose de différent du Trou-aux-Boucs vu la première fois.

            Un brouillard sombre et vaporeux enserrait les alentours, les rues boueuses et les bâtisses. Le ciel était envahi de colossaux nuages cendres et nuit roulant sur eux-mêmes dans une bataille titanesque, ne laissant filtrer qu’une pâle lumière froide. La pénombre, quasiment omniprésente, rendait l’air glacé et étouffant en même temps malgré l’heure peu avancée de la journée. Les habitations et les échoppes semblaient avoir été remplacées par de larges bâtiments de pierre effritée, aux parois souvent éventrées, aux toits de tuiles effondrés et aux fenêtres béant sur les ténèbres. Leur emplacement était similaire qu’à l’aller, mais elles n’avaient plus rien de commun. L’auberge où Brandir avait festoyé plus que de raison ressemblait à une cathédrale gothique abandonnée, son ancien panneau à tête de mulet qui avait tant fait rire Hjotra ayant cédé sa place à une véritable tête de mulet tranchée et suspendue par une chaîne rouillée. Des éclaboussures sombres et suspectes s’étalaient sur la porte défoncée de la forge. La fontaine au centre de la place vomissait un liquide épais, gluant et noirâtre qui débordait sur des herbes calcinées et des plantes inconnues hérissées de pics menaçants. Et il ne régnait pas un bruit dans toute la ville déserte. Un silence de mort s’abattit quand les nains se turent.

 

- « Ils ont changé la déco, non ? » fit Brandir, soupçonneux et circonspect.

- « C’est quoi ce gag ? » murmura Arzhiel, rendu mal à l’aise par l’ambiance. « On est où là ? On ne voit même plus le chemin par lequel on est arrivé avec cette brume… »

- « Alors là, super la mise en scène ! » applaudit Doreen en se tournant vers les nains. « Vous essayez de m’effrayer pour me faire parler ou pour vous moquer de moi, c’est ça ?! »

- « C’est ça, on est des fanas de la blague vaseuse et on a retapé tout un bled pour vous filer les miquettes au retour. Le plus dur, ça aura été de repeindre le ciel, mais à nain vaillant, rien d’impossible. »

- « Je ne trouve pas ceci très drôle ! » commença à paniquer la jeune fille. « Je suis certaine que Ségodin va débouler du coin de la rue dans un costume ridicule et vous allez hurler au monstre ! »

- « Là ! » s’écria Hjotra d’une voix étranglée. « Un monstre ! Regardez ! »

 

            Les nains dégainèrent par réflexe mais comprirent bien vite la futilité de leur acte en observant la créature qui venait de sortir d’une maisonnée en ruines. C’était un lézard d’une dizaine de mètres de long, aux écailles grenat, aux flancs musculeux et aux griffes démesurées. La bête entama l’escalade d’une paroi verticale de bâtiment, plantant ses griffes saillantes dans la pierre comme s’il s’agissait de bois tendre. Sa langue violacée se déroula brusquement pour s’enrouler autour d’une statuette perchée sur la corniche. Le lézard ravala le tout et mâcha la roche comme du sucre. Mais le pire resta à venir. L’approche du monstre anima brusquement la rangée de statues qui se révélèrent être des gargouilles hideuses fuyant à tire d’aile le prédateur dans un vacarme de crissement intenable. Leur débandade les poussa droit sur le groupe d’Arzhiel sur lequel elles fondirent en piaillant. Brandir réceptionna la première en lui éclatant la tête à l’aide de son marteau de guerre.

 

- « Pour une fois, je suis ravi de vous voir à la masse ! » lui lança Arzhiel en repoussant une seconde créature.

- « Par la barbe de ma mère ! » s’écria Hjotra en esquivant les coups de becs. « Ils leur donnent quoi à manger aux oiseaux les pécores du coin ?! »

- « Des nains sexys, faut croire. Allez, on se barre, elles sont trop nombreuses ! Il faut trouver un abri et…par exemple celui où Doreen vient de s’enfuir en nous abandonnant me semble un choix judicieux… »

 

            Poursuivis par une nuée de gargouilles poussant des cris plaintifs, les nains battirent en retraite jusqu’à une maison où ils purent se réfugier. Doreen, hystérique, frappa trois fois Arzhiel avec une pierre avant de comprendre qu’elle était en sécurité.

 

- « Je vous ai fait mal ? » demanda-t-elle, confuse.

- « Trois fois rien, voyons ! » répondit Arzhiel en essuyant son sang. « De toute façon, je ne l’aimais pas cette dent… »

 

            Le nain cracha par terre en grimaçant. Aussitôt, le sang projeté dans la poussière bouillonna en bullant, accouchant d’une masse compacte de ténèbres qui prit lentement la forme d’un molosse aux yeux rougeoyants grognant doucement en fixant les nains. Le chien démoniaque allait se jeter sur Brandir lorsque la langue du lézard géant jaillit de l’extérieur et le projeta au fond de la gueule du monstre.

 

- « Souvenez-vous de ceci la prochaine fois que vous voudrez écraser un lézard sous votre botte ! » s’exclama Hjotra en grand défenseur des animaux.

- « Mais c’est quoi tous ces monstres ?! » geignit Doreen en tapant nerveusement sur Arzhiel.

- « Détendez-vous ! Le gros tas est trop large du fion pour nous atteindre planqués ici. »

 

            Le lézard défonça le mur d’un coup de tête, comme s’il avait entendu ce défi, avant de piétiner les décombres comme des brins d’herbe pour mieux approcher les quatre aventuriers.

 

- « Je m’occupe de lui ! » lança fièrement Brandir. « C’est sans risque ! Je ne peux pas clamser ici puisque je vis dans le futur ! Je vais vous doser la bête au maillet, ça ne va pas traîner ! »

 

            Le lézard donna un coup de patte qui emporta le marteau d’acier et de mithril jusqu’à la moitié du manche et dont le déplacement d’air rabattit la barbe du guerrier sur son visage. Brandir fit demi-tour, un regard dépité rivé sur le bout de masse qu’il tenait encore dans la main.

 

- « D’un autre côté, je ne peux pas me permettre de claquer avant mon mariage », se raisonna-t-il. « On va fuir aujourd’hui, mais juste pour Briga, d’accord ? »

 

            Les trois autres acquiescèrent vivement tandis que la bête approchait et tout le monde se rua dans un couloir qui, naturellement, ne déboucha que sur un cul-de-sac.

 

- « Hjotra, arrêtez de faire votre Svorn ! Ce n’est pas une prière désespérée qui va nous sortir de là ! »

- « Je prie Sainte Gudule ! » rétorqua l’ingénieur à travers les cris de terreur de Doreen. « J’ai vu des humains sur le point de se faire lapider faire ça pour être sauvés. »

- « Et ça a marché ? » interrogea Brandir, curieux.

- « Ah non. Ils ont été caillassés… »

- « Ouin ! » pleura Doreen. « Je ne veux pas mourir avec trois tarés ! Je suis trop belle pour ça ! »

- « Par Sainte Gudule, la pauvresse a perdu la raison et tout sens de la réalité », commenta Arzhiel.

 

            Le lézard monstrueux remonta le couloir en claquant des crocs, puis il poussa un rugissement retentissant en vue de ses proies coincées. Arzhiel eut soudain une idée. Il plaça Brandir face au monstre et lui récita le nom de tous les plats qu’il connaissait. Le berserker, à l’évocation du foie d’ours farci aux rognons d’agneau haché, ne put plus se contenir et son ventre émit un long et sonore gargouillis. Le lézard se figea en entendant ce bruit et recula en toute hâte, effrayé par ce qu’il prit pour un rival plus gros.

 

- « Sainte Gudule soit louée ! » jubila Hjotra. « Vous nous avez sauvés, Brandir ! »

- « Oui, mais j’ai faim maintenant…C’est bon la viande de lézard à votre avis ? »

 

            Le groupe quitta la bâtisse tous les sens en alerte, rasant les murs et évitant les zones d’ombres impénétrables. Arzhiel, décontenancé, mena les siens jusqu’à la place principale du village dans l’espoir de rejoindre la route quittant la ville maudite. Un homme grand et pâle, le visage recouvert d’étranges tatouages et portant une sombre pèlerine usée, les interpella à un carrefour.

 

- « Seriez-vous égarés, mes bonnes âmes ? » lança-t-il d’une voix calme, mais qui dissimulait mal sa surprise et sa curiosité, relayées dans son regard perçant.

- « Non, on vient voir notre grand-mère et lui donner un pot de beurre ! » répondit Arzhiel. « Je vous préviens que si vous sortez des tentacules dégueus ou des pinces mal taillées de sous votre liquette, je vous allume au mithril ! »

- « Je ne suis pas un monstre et je ne peux vous chasser, du moins tant que vous demeurez en vie. »

- « Sauvez-nous, noble seigneur ! » gémit Doreen, déjà en larmes aux genoux de l’inconnu. « Et tant pis si vous ne pouvez en sauver qu’un seul, mes serviteurs sont prêts à se sacrifier pour sauver la vie de leur douce et reconnaissante maîtresse…Je trouve vos yeux bleus magnifiques. »

- « On retourne au lézard lui servir de l’humaine au souper ? » proposa Arzhiel, un regard pathétique posé sur Doreen. « Le marché aux esclaves, ça fait trop loin d’ici. »

- « Vous ne pouvez quitter ce lieu par des moyens conventionnels », déclara l’homme blafard en remuant sa jambe pour y décoller Doreen.

- « Mais on est où là ? On dirait le rêve d’un drow, en moins sadique. »

- « Vous êtes sur le Seuil, pauvres ignorants. Un Entre-deux-mondes, une dimension alternative, un lieu de non-vie, la frontière entre l’au-delà et le monde réel, un territoire où s’échouent les âmes perdues et bannies en quête de leur chemin ou condamnées au purgatoire. La version parallèle de votre univers, mais régie par des lois mystiques. Les vivants n’ont pas leur place en ce lieu damné et béni. Il est impossible que vous ayez atteint le Seuil sans un usage interdit du surnaturel. C’est la magie qui vous a guidé jusqu’ici. »

- « Un sortilège ? Le Seuil ? La non-vie et le purgatoire ? Bon sang, mais vous êtes qui ? Vous parlez comme un prof de maths, on pige rien. »

- « Un faucheur d’âmes », répondit l’homme avec un sourire froid, jetant aussitôt Doreen de ses chevilles à celles d’Arzhiel. « Ceci est mon monde, pas le vôtre. Je ne peux m’en prendre à vous, mais cet endroit est hanté par de viles créatures, âmes déchues transformées par leur propre haine et qui vous dévoreront sans pitié. »

- « Sans déconner ? » fit Arzhiel, feignant la surprise. « Renvoyez-nous ou indiquez-nous la sortie et même pas on vous fait les poches après vous avoir latté. Ça marche ? »

- « Impossible. La magie a violé ce sanctuaire mais si vous ne pouvez l’utiliser pour repartir, il vous faudra payer le prix de votre délivrance. Une vie pour une vie. Offrez vos âmes ou abandonnez-en quatre ici. »

 

            Les nains échangèrent quelques commentaires et réflexions à voix basse. Il y eut quelques gestes, des menaces et un taquet, puis tous semblèrent se mettre d’accord.

 

- « On ne vous tape pas parce que Brandir n’est pas en forme », annonça Arzhiel.

- « J’ai trop faim », expliqua le berserker en s’excusant auprès du faucheur d’âmes.

- « C’est dommage parce qu’on ne comprend rien à ce que vous dîtes et ça nous a unanimement gercés. D’un autre côté, ça va être tendu pour vous dégotter des âmes à vous refourguer en échange du billet de retour. Je présume que même si on bute cent bestioles crades des environs, ça ne compte pas ? Bien sûr. Et puis…Quoi Hjotra ? Non, on a dit non ! Vous vous retenez ! »

- « Mais ça urge ! » se plaignit l’ingénieur en dansant d’un pied sur l’autre. « Je vais me pisser aux gueuilles ! »

- « Hé ! Vous avez vu la touche du clébard qui est sorti de mon sang tout à l’heure ? Imaginez votre pisse… »

- « Je vous laisse me tripoter une minute et vous me sortez d’ici ? » susurra Doreen à l’oreille de l’homme impassible. « Je peux vous avoir de l’or, des armes, du mithril ! »

- « Les possessions matérielles n’ont aucune valeur ici-bas. Quant aux plaisirs de la chair, le seul connu ici consiste à dévorer les vivants jusqu’aux os. Si vous partez, il faudra rééquilibrer la balance. Quatre âmes doivent rester. »

 

            Le faucheur d’âmes, inflexible, croisa les bras sur sa poitrine et attendit en silence. Au loin, des grognements bestiaux inquiétants surgissant de la brume élargirent son fin sourire.

 

- « Comment fait un nain pour se mettre d’accord avec un orc ? » dit soudain Arzhiel d’un ton gêné. « Personne ? En lui coupant la poire en deux. »

- « Si vous pensiez qu’il fallait en rajouter pour passer pour un pitre ou un bouffon », déclara Doreen, « je vous confirme que ce n’était pas nécessaire. »

- « Elle est pas mal, je trouve », résonna soudain une voix sépulcrale qui fit sursauter tout le monde, excepté le faucheur d’âmes et Arzhiel.

 

            Le nain planta sa hache dans le sol couleur cendres et aussitôt, la forme vaporeuse d’un fantôme en émergea, dessinant la silhouette du vieux Thoric, le nain maudit hantant l’arme sacrée d’Arzhiel. À sa suite s’alignèrent le revenant chasseur d’esprits, le troglodyte et un ivrogne crasseux grattant son bas-ventre éthéré. Les fantômes prisonniers de la hache enchantée s’étirèrent et observèrent les environs en flottant de ci de là.

 

- « Quatre âmes », sourit le faucheur d’un air satisfait et amusé. « Vous n’êtes donc pas si dénué de ressources que cela. »

- « La blague était un piège pour nous invoquer ! » comprit Thoric. « Seigneur, on a tout entendu. Vous voulez nous troquer pour sauver vos vies ? Pourquoi accepterions-nous ? »

- « Druuuuuuiiiiiivvvvnno ! » tempêta le troglodyte en bousculant le fantôme de l’ivrogne cherchant à voler la gourde de Brandir de ses doits immatériels.

- « Vous croyez que ça m’amuse et que j’ai le choix ? » rétorqua Arzhiel. « Vous êtes coincés dans ma hache pour l’éternité. C’est une occasion unique de rejoindre le..le truc après là, avec les angelots et les harpes. »

- « Le paradis ? » proposa le chasseur de démons. « Diablerie ! Ce coin ressemble davantage à l’enfer ! Un combattant des forces obscures comme moi aurait fort à faire ici avec tous ces démons ! J’accepte de rester ! »

- « Y aura de la gnôle ? » demanda le vieil ivrogne d’une voix traînante.

- « Toute une fontaine en libre-service là-bas », indiqua Arzhiel à l’humain qui donna son accord d’un vague geste de la main avant de partir en titubant dans la direction indiquée.

- « Vous l’avez recruté où celui-là ? » chuchota Doreen en grimaçant.

- « Un poivrot dans une taverne, un soir. Ce cave, fin plein, a glissé sur une flaque de vomi et est venu s’empaler le derche sur ma hache posée contre ma chaise. Dans la vie, on est vernis ou on ne l’est pas. Lui encore moins que moi.»

- « Jpuuuuuufffff lauuuuurzzeeeeeng ? » interrogea le troglodyte.

- « Il veut savoir si il y a de la femelle de son espèce par ici », traduisit le fantôme chasseur.

- « On a vu quelques reptiles pas farouches et plutôt généreuses dans leurs formes », fit Arzhiel en demandant l’avis des autres nains qui ne purent nier le fait. « Des écailles proéminentes, un vaste appétit et une indéniable habilité avec la langue. Chaude pour une sang-froid. »

- « Trois âmes acquises à votre cause, compta le faucheur. « Le Seuil en exige encore une. »

- « Thoric ? Je suis votre seigneur et je vous demande cette faveur. »

- « Je veux une blague », bouda le vieux nain. « Je serai maudit tant que je n’aurais pas ri et si vous me laissez ici avec ma malédiction, je n’ai aucune chance de rédemption. Faites-moi marrer. »

- « On notera que celui qui pète les rouleaux sur les quatre est quand même le nain », commenta Doreen en sifflotant.

- « On n’est pas là pour se raconter des vannes ! » protesta Arzhiel. « C’est un groupe sérieux, pas une troupe de comiques itinérants. On affronte le danger, la mort et l’aventure tous les jours. Je ne vois pas comment on pourrait vous faire rire. »

- « Moi je connais une chanson avec des oiseaux et un lapin », fit Hjotra, tout bleu à force de se retenir. « Mais pas de blague. »

- « Moi je suis un bourrin », dit Brandir, désolé. « Je ne suis pas censé posséder le sens de l’humour. »

- « Barrez-vous ! » pesta Arzhiel. « Si j’ai besoin de rien, je vous demande. Laissez-moi seul avec Thoric. »

 

            Les deux nains échangèrent un regard, puis s’écartèrent, suivis par les fantômes et Doreen. Thoric et Arzhiel s’entretinrent quelques minutes à l’écart. Puis soudain, un rire de gorge grave et rocailleux brisa le silence pesant. Thoric, renversé en arrière, gloussait comme une adolescente en se tordant de rire devant Arzhiel, bien plus calme. Le seigneur de guerre salua le fantôme et montra quatre doigts au faucheur d’âmes. Pour entériner l’accord, le nain fut obligé d’abandonner sa hache, le lien des revenants, qu’il planta avec tristesse dans un rocher déchiqueté. Brandir, Hjotra et Doreen rejoignirent leur chef. Les quatre fantômes se regroupèrent également non loin. Le faucheur d’âmes prononça une phrase incompréhensible et le brouillard se perça dans son dos, laissant entrevoir un chemin de campagne désert, ensoleillé, poussiéreux, mais bien réel. Les aventuriers quittèrent enfin le Seuil qui disparut derrière eux, emportant les esprits de Thoric et les autres vers leur destinée. Une fois de retour dans leur monde, Hjotra se précipita vers un buisson pour se soulager et Brandir alla se poser près d’un arbre pour entamer une collation salvatrice. Doreen et Arzhiel se retrouvèrent seuls à les attendre.

 

- « Comment est-ce que vous avez réussi à faire enfin rire Thoric ? » demanda la chasseuse de primes, dévorée par la curiosité.

- « Je vous le dis si vous me dîtes comment vous savez où se trouve Rugfid. »

- « D’accord », accepta sans hésiter la jeune fille. « En fait, je travaille pour la guilde des marchands et j’ai infiltré votre groupe afin de vous aider à acquérir suffisamment d’or pour rembourser les dettes de votre cousin envers la guilde. Le mois dernier, j’ai reçu une missive pour vous au campement. Vous étiez à la recherche de Hjotra qui était tombé dans un fossé. J’ai lu le message. C’était une demande de défi d’un inconnu qui vous insultait de partout. Il donnait le lieu de captivité de Rugfid et vous sommait de vous y rendre, sûrement dans le but de vous attirer dans un piège mortel. J’ai déchiré le message et je n’ai rien dit. Courir après votre cousin vous aurait empêché de retrouver l’or et la guilde avait ses priorités. »

- « QUOI ?! » hurla le nain, choqué.

- « Rien, on s’en fiche, je vous détaillerai tout ça plus tard. Qu’est-ce qui a fait rire Thoric ? »

- « Le récit de ma nuit de noces avec Elenwë », grommela Arzhiel en enfonçant ses poings tremblants au fond de ses poches.