L'Autre-Monde
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Épisode 116 – La Fête des Vassaux

 

            Agenouillée près du ruisseau, Doreen frottait machinalement une pierre sur sa cape trempée afin d’en nettoyer les souillures du voyage. Arzhiel se faufila à pas de loups dans son dos. La jeune fille, absorbée par ses pensées, avait les yeux dans le vague et ne le vit pas approcher. C’est quand il commença à agiter sous son nez son médaillon au bout de sa chaîne dans un mouvement de balancier afin de l’hypnotiser qu’elle prit conscience de sa présence.

 

- « Je me demande bien ce qui peut vous faire croire que cette technique marchera mieux que les menaces de chatouilles aux pieds, l’imitation désastreuse de la voix de ma mère durant mon sommeil et votre délicieux déguisement en prêtre pour une confession improvisée », déclara Doreen en abattant sa cape mouillée sur le nain. « Je vous répète que je ne sais pas où se trouve Hjotra ! »

- « Vous commencez vraiment à me dessoûler ! » (nb : version naine d’une expression de lassitude et d’impatience) pesta Arzhiel en s’essuyant d’un air grognon. « La momie du temple du Destin m’a fait voir l’avenir et c’est vous qui détenez la clé pour retrouver mon futur feu cousin ! Lâchez le morceau, bon dieu ! Revenez ! Attendez ! Je…je vais chanter, je vous préviens ! J’en suis capable ! »

 

            Le nain testant quelques vocalises sur les talons, Doreen regagna le campement où Ségodin et Brandir préparaient le déjeuner. Hjotra, confortablement installé sur un trône fabriqué à la va-vite avec des branches, distillait tout en mâchouillant un cuissot graisseux de précieux ordres à ses compagnons qui s‘exécutaient aveuglément. L’ingénieur se redressa sur son siège en voyant Doreen et Arzhiel revenir. Intrigué par leurs chamailleries, il leur fit signe de le rejoindre. Soupirant, les deux obéirent.

 

- « Combien de temps ça dure votre fête débile ? » questionna Doreen.

- « La Fête des Vassaux ? C’est une journée par an. Au début, c’était bon enfant comme tradition naine. Les gens échangent leurs rôles, les maîtres deviennent les serviteurs, les pécores, des soldats, les cadets, des patriarches et tout le monde festoie et rigole. Pas de bol pour nous, Hjotra est le moins gradé et le plus jeune parmi nous… »

- « J’ai une idée », pouffa Hjotra en ajustant sa couronne de joncs tressés. « Seigneur ! »

- « Ne m’appelez pas comme ça, bourrique. C’est vous le seigneur aujourd’hui. »

- « C’est vrai. Seigneur Arzhiel ! Embrassez Doreen, c’est un ordre. Ça vous réconciliera. »

 

            Arzhiel examina l’humaine d’un air effaré.

 

- « Je peux mettre mon heaume d’abord ? Ou me mettre à trente pas d’elle ? »

- « D’habitude, je ne renâcle jamais à embrasser du sang-bleu », fit à son tour Doreen d’un air boudeur, « mais après avoir vu Bijou petit déjeuner les tripes d’agneau en sauce, je crains que ce ne soit pas possible. »

- « Oh, vous n’êtes pas drôles », protesta Hjotra en se renfonçant dans son trône pour bouder.

- « C’est tous les humains ça ! » déclama Arzhiel, son casque complet vissé sur la tête et désignant sur Ségodin les blessures qu’un précédent ordre avait envoyé nager dans un roncier. « Aucun sens de l’humour et de la tradition ! »

- « Si messire Hjotra pardonne mon outrecuidance », se défendit Doreen avec un regard bien senti pour Arzhiel qui se resservait des tripes, « j’aurais l’auguste honneur de lui soumettre une idée de quête afin de glorifier son titre et son rang au cours d’une mission recueillie par mes soins. »

- « Une mission ? » s’exclama Ségodin, sautant sur l’occasion inespérée d’échapper à de nouveaux gages. « Comme c’est bien pensé ! »

- « Et inattendu », ajouta Arzhiel. « Doreen est si pleine de cachotteries ces derniers temps… »

- « C’est en effet plus périlleux que les concours de rots ou le jeu du Qui-fera-tomber-Ségodin-de-sa-branche-avec-des-cailloux », l’ignora la chasseuse de primes. « Des villageois près d’ici recherchent des aventuriers pour les débarrasser d’une viverne les terrorisant. Il parait qu’elle possède un vaste trésor ! »

 

            Doreen écarta les bras en souriant de toutes ses dents, exultante et en faisant à peine trop pour vendre son histoire. Hjotra faisait malgré tout fi de tous ses effets, endormi depuis le début de la conversation. Il fallut aux autres attendre que leur nouveau chef se réveille une heure plus tard, prenne son déjeuner, fasse brosser sa moustache et tailler sa barbe par Brandir, puis écoute la proposition trois fois avant de la comprendre.

 

- « Une viverne, c’est un truc que les elfes collent dans leur thé, c’est ça ? » demanda-t-il après réflexion.

- « C’est la verveine, ça », corrigea Arzhiel. « Une viverne est un serpent énorme assez vicelard et pas jouasse, mais dans le cas présent, il semble évident que les villageois offrent la moitié du prix de leur récolte annuelle pour être débarrassés d’une plante à tisane. »

- « J’ai repéré le lac où se trouve l’antre de la viverne », expliqua Doreen tandis que Hjotra acquiesçait gravement. « Comme elle jaillit de sous la surface de l’eau, sa cachette, et son entrée, doivent se trouver immergée. Je peux nous procurer des philtres de respiration aquatique, mais il faudra nous rendre au bourg pour cela. »

- « Et aussi pour racheter du fromage », lança Brandir en levant le doigt. « On n’a quasiment plus de crottins des prairies. »

- « Je vois, je vois », murmura Hjotra, imitant Arzhiel plongé dans ses réflexions. « Ma décision est prise ! On se partage notre or en parts égales et chacun devra s’équiper au village des crasseux en vue d’affronter la plante verte aquatique qui menace les paysans ! »

- « Quoi ?! » s’étrangla Arzhiel tandis que tous les autres se ruaient sur l’or qu’il avait eu tant de mal à épargner pour sauver le Karak. « Je dois signaler à notre chef que cette idée me parait encore plus saugrenue et inacceptable que la fois où il a entamé une partie de combat à la bouse au milieu du pré aux minotaures ! »

 

            Fort du respect et de l’autorité naturelle qu’exigeait sa fonction de maître d’une forteresse naine, Arzhiel sut trouver les mots poignants, solennels et surtout convaincants afin d’adresser à ses pairs un discours sur l’indispensabilité de cet or pour le futur précaire de leur peuple que seuls leur abnégation et leur courage pouvaient rendre tangible. Et c’est ainsi que tout l’or fut partagé et dépensé en courses personnelles au marché que les joyeux compagnons s’empressèrent d’examiner une fois de retour sous les yeux embués de larmes de rage et de désespoir d’Arzhiel.

 

- « Qu’est-ce que c’est ? » interrogea ce dernier, cédant en fin de compte plus au courroux qu’à la tristesse, lorsque Ségodin montra fièrement son âne au groupe.

- « C’est un âne », crut bon de souffler Doreen.

- « Lequel des deux ? » ironisa Arzhiel. « Rapidement, vous m’expliquez la pertinence de l’acquisition d’un âne dans l’accomplissement d’une mission se déroulant sous l’eau ? »

- « Cette brave bête sera mon fidèle et loyal destrier ! » claironna Ségodin en flattant les flancs de la bête qui le repoussa dans de bruyants braiements. « En fait, je n’avais pas assez pour me payer un cheval. »

- « Passons sur les cinq sacs de patates de Brandir… »

- « …et deux poules ! » rajouta le berserker. « Comme ça, elles pourront s’accoupler et j’aurais des œufs tous les matins. On pourra revenir au village au retour ? J’ai repéré une belle truie pour le lait. »

- « Chef Hjotra ! Qu’est-ce que ce soulier que vous tenez ? »

- « C’est une botte de voléc..viloc…vicéto…véloticé…Bon, on s’en fout du nom. C’est une botte magique qui permet de courir aussi vite qu’un elfe à qui on a mis le feu ou de faire des bonds comme un cabri ! L’ennui, c’est que comme je n’avais pas assez pour acheter les deux, j’en ai pris qu’une. Et c’est drôlement tendu d’avoir un pied qui carbure trois fois plus vite que l’autre. On ne comprend vraiment le danger des objets magiques qu’une fois qu’on s’est mangé huit fois de suite le mur d’une grange avec un soulier enchanté en essayant de le contourner. Et vous seigneur, vous avez acheté quoi ? »

- « Rien d’aussi indispensable que vous. Juste de quoi éviter qu’on ne mendie dans les fossés pour s’offrir à becqueter demain, j’ai rien acheté, neuneu ! Allons poutrer la viverne pour se refaire un peu. Et il vaudrait mieux pour sa seigneurie que le serpent qui pique soit plein aux as parce que sinon, elle n’a pas fini de se manger toutes les granges d’ici jusqu’à la montagne. »

 

            Hjotra ordonna à la troupe de reprendre la marche et les cinq aventuriers, ainsi que l’âne et les deux poules, se dirigèrent vers le lac. Doreen, qui avait dépensé toute sa part en philtres de respiration aquatique, afficha bientôt la même mine morose qu’Arzhiel lorsque les garçons engloutirent les potions en un clin d’œil par une narine, selon un nouvel ordre cocasse de Hjotra.

 

- « Arzhiel, je compte sur vous pour cette mission », confia-t-elle au nain, angoissée. « Une viverne est une bête affreuse et dangereuse et je commence à douter de nos chances… »

- « Ça vous rassure de savoir que si on se fait rincer par le rampant de la mare, vous ne serez que la seconde que j’exploserais avec violence et cruauté ? Brandir, foutez la paix à ces poules et à la baille avant que mon pied ne vous aiguille dans le bon chemin. Hjotra ? Hjotra, pourquoi vous vous agitez comme ça, vous avez des tocs ? »

- « Comme les cuisiniers ou comme les trappeurs ? » fit l’ingénieur, interrompant sa gymnastique d’échauffement.

- « Plutôt comme les malades », jugea Arzhiel.

- « Alors oui, probablement, seigneur. Je suis nul en cuisine ou à la trapperie. »

 

            Arzhiel, les nerfs lâchant, se détourna de son ingénieur en poussant un ricanement strident qui effraya jusqu’à l’âne de Ségodin. Il passa devant Brandir qui forçait ses poules à s’embrasser afin de lier de solides relations en vue de leur accouplement et le seigneur las lui ordonna de plonger le premier. Le berserker s’exécuta machinalement. Hjotra signala alors au guerrier qu’il était le seul habiliter à distribuer des ordres et força Brandir à sortir de l’eau pour plonger une nouvelle fois quand lui le décida. Doreen et Arzhiel échangèrent un regard fatigué.

 

- « Bon, on y va là », marmonna le nain dépité. « Parce que sinon, j’en noie un ou deux. Ségodin, à la flotte ! Non, laissez votre armure, c’est pas du mithril, vous allez couler et polluer le fond du lac et les pécores vont dire que c’est notre faute après. Comment ? Ah oui, y a un risque que la baignade mouille vos cheveux ! Arrêtez de faire votre pimbêche et magnez-vous la couenne ! Seigneur Hjotra, vos soldats sont un peu difficiles ! »

- « Vous prêchez un convertible ! » acquiesça l’ingénieur, hochant longuement la tête d’un air compatissant avant qu’un mystérieux pousson ne l’éjecte lui aussi dans l’eau.

 

            Le petit groupe, suivant Doreen, nagea jusqu’au milieu du lac, puis s’enfonça dans les profondeurs sombres et froides de l’étang. Les aventuriers repérèrent bientôt l’entrée de l’antre de la bête à travers les ténèbres de l’eau, Hjotra juché sur le dos de Ségodin et Brandir marchant au fond du lac en portant une lourde pierre pour ne pas remonter. Un trou pratiqué dans la paroi de la mare donnait sur un tunnel qui remonta en pente douce sur une centaine de mètres avant d’émerger hors du niveau de l’eau. Un à un, les chasseurs de primes retrouvèrent l’air libre.

 

 - « Silence ! » chuchota Arzhiel en dégainant sa masse. « Essayons de surprendre la bestiole durant son roupillon si on ne veut pas participer à son casse-dalle du réveil. Pas un bruit ! Non, chef, ce n’est pas un ordre, juste une recommandation. »

 

            Satisfait, Hjotra plaça les membres de son équipe en de multiples configurations, changeant encore et encore jusqu’à oublier ce qu’il faisait et laisser faire Arzhiel. Les aventuriers remontèrent le tunnel qu’une faible mousse luminescente éclairait faiblement. Un bruit spongieux, crissant et régulier résonna dans la pénombre.

 

- « C’est ma botte magique pleine d’eau qui couine », expliqua Hjotra à voix basse.

 

            Le groupe repartit.

 

- « Seigneur ! » appela Brandir. « Si je meurs aujourd’hui au combat, vous direz à ma fiancée que je l’aime, même si je ne la connais pas et me souviens pas de son visage ? »

- « Oui, mais chut ! » répondit Arzhiel. « En plus, vous n’allez pas mourir, je vous ai parlé il y a trois ans, dans mon voyage dans l’avenir. »

- « Et moi j’y étais ? » interrogea Hjotra.

- « Mais bon sang chut à la fin ! Non, vous n’y étiez pas. Mais ça ne veut rien dire. Non, ne pleurez pas, fermez-la…chef ! »

 

            La troupe avança d’une nouvelle dizaine de mètres.

 

- « Pourrais-je ramener la tête du monstre en trophée à mes biens aimés enfants et ma douce épouse Elenwë ? » demanda Ségodin.

- « Bouclez-la, par pitié ! On va tous se faire chiquer le derche par le serpent si vous continuez à jacasser ! Et en plus, Elenwë c’est ma femme, c’est pas la vôtre, d’abord. Et la dernière fois que je lui ai offert une tête de monstre, je l’ai reprise en pleine poire.»

- « Hum ! » renifla Ségodin avec mépris. « C’est peut-être parce que vous êtes jaloux et que vous ne voulez pas partager les têtes de monstre qu’Elenwë vous a quitté pour moi ! »

- « Allez, c’est bon ! » rouspéta Arzhiel, fâché. « Doreen, c’est à vous. Balancez-moi une ânerie bien fort qu’on se fasse tout de suite repérer ! Un truc rapide et absurde à dire ? »

- « À dire vrai », songea la jeune fille en se tournant vers le groupe. « Oui. Je ne suis pas Doreen. Je suis une « ombre » créée par la viverne qui vous attend juste au bout de ce tunnel. C’est un piège qu’elle tend souvent aux voyageurs pour se nourrir et accroître son trésor. Elle enlève l’un des membres du groupe durant les nuits que les gens passent près des cours d’eau où elle se déplace aisément. Puis, grâce à sa magie, elle crée une ombre comme moi, un double parfait qui a accès à l’esprit et aux souvenirs du captif. Mon rôle est terminé. L’antre est scellé par sorcellerie. Vous ne pourrez en sortir qu’en tuant ma maîtresse viverne. Oh, j’oubliais : une autre magie à l’oeuvre depuis votre entrée ici va vous paralyser et vous endormir. »

- « Euh…un commentaire débile ou une vanne aurait suffit », répondit Arzhiel, décontenancé.

- « Seigneur Hjotra ! » appela Brandir. « Seigneur Arzhiel ? Bref, les seigneurs ! Je ne peux plus bouger du tout et j’ai très envie…de pioncer… »

- « Entre-nous », dit l’ombre en observant ses proies immobilisées. « Le fait que votre amie connaisse brusquement une mission, l’histoire de la viverne, l’emplacement de son repaire et son entrée, ça ne vous a jamais paru suspect ? »

- « Bof », fit Arzhiel en haussant les épaules. « C’est notre manière de faire. Et encore là, on a été sobres parce que d’habitude on fait vraiment plus n’importe quoi et… »

 

            Le nain perdit connaissance et ne la retrouva que sous le coup d’une vigoureuse et douloureuse, mais néanmoins familière, décharge énergétique à travers le corps. Il se trouvait toujours dans le tunnel, autour des boulets assoupis. L’ombre et Ségodin avaient disparus.

 

- « Je reconnais cette douleur qui picote…Tiens, j’ai bavé dans ma barbe en dormant…AHHHHHHHH ! Elenwë, c’est vous qui faîtes ça ? »

- « Non, c’est l’âne de Ségodin », répondit l’elfe à travers la grenouille sur sa tête. « Vous voulez un nouvel éclair pour vous éclaircir les idées ? »

- « Trop point n’en faut ! Deux par jour, c’est déjà du bon rendement. Il se passe quoi ? »

- « Il se passe que vous êtes une courge. La viverne vous a piégé. J’ai senti sa magie hostile à travers mon crapaud. Elle a troublé ma sieste, je dois la punir. Menez-moi à elle. »

 

            Le nain hésita à réveiller ses compagnons, puis se jugea suffisamment handicapé ainsi pour le combat à venir. Il suivit le passage jusqu’à une vaste caverne aménagée au centre de laquelle était lovée une gigantesque viverne répugnante troublée par l’examen de la botte magique de Hjotra qui couinait entre ses griffes. Ségodin, sans connaissance, était étendu à ses pieds, entre une demi-vache éventrée et un chaudron de soupe aux choux et aux endives.

 

- « On y va ! » s’exclama Elenwë avec entrain.

- « Sans moi ! Vous avez vu l’engin ? Le dard, les pattouses avec plein de griffes, les chicots comme ceux de votre mère ? Moi, j’y vais pas. En plus, y a des légumes. »

 

            Une nouvelle décharge fit recouvrer au guerrier son courage émoussé et c’est avec les genoux tremblants et une entrée hésitante ponctuée de « pardon » et de « excusez-moi » qu’il se planta devant la bête hideuse. La viverne s’apprêtait à gober l’insouciant d’une seule bouchée lorsqu’il l’interrompit.

 

- « Une question avant ! La gamine plate que vous avez cloné pour nous piéger, elle est où ? »

- « Vous voulez aussi sauver cette fille ? » demanda Elenwë, pleine d’une suspicion toute féminine.

- « Non, je m’en secoue les grelots d’elle, c’est juste qu’elle sait où trouver Rugfid. Pas vrai le serpent ? Vous pouvez lire dans son esprit si j’ai suivi. »

- « C’est le cas », grogna le monstre entre ses crocs énormes et saillants. « Elle détient cette information mais j’ai préféré ne pas vous la divulguer ce matin. Cela vous aurait éloigné d’ici, vous comprenez. L’humaine est en route pour le marché aux esclaves de Harzin-Dur où elle sera vendue pour moi. Trop maigre pour constituer un bon repas, tout le contraire de nains gras et ventripotents. »

- « D’accord », déclara Arzhiel, pour son épouse, vexé. « Là c’est bon. Envoyez la sauce ! »

 

            La viverne se pencha pour observer la grenouille sur la tête de son invité, intriguée. Elenwë lâcha une salve d’éclairs puissants, impétueux et absolument incontrôlés à travers toute la caverne. Arzhiel, propulsé, vola et atterrit au fond du chaudron. La viverne, elle, atterrit en pluie sanglante un petit peu partout, mais surtout collée gluante au plafond. La détonation arracha Ségodin à son sommeil magique. Le jeune homme se redressa en contemplant le massacre, son corps recouvert du sang de la bête et la tête de la créature arrachée gisant à ses pieds.

 

- « Ainsi naquit la légende de Ségodin le brave, chevalier de la viverne ! » s’écria Ségodin en jubilant, juché sur le front du serpent et parvenant à tenir sa posture glorieuse une bonne poignée de secondes avant de glisser et de rejoindre Arzhiel dans le bain de légumes.

- « Né le jour de la Fête des Vassaux, baigné de sang crade de reptile et de soupe aux choux, le pied maladroit et l’esprit perturbé, partageant un chaudron rouillé avec un nain électrifié », balbutia Arzhiel avant de retomber le nez dans les endives. « Loué soit son nom promis à une grande légende ! »