L'Autre-Monde
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Épisode 115 – Retour vers l’Avenir

 

           

            Le petit groupe progressait lentement sur le sentier escarpé à flanc de falaise et battu par des vents terribles hurlant et sifflant. Repoussant un pan de sa cape abîmée, seul rempart contre le froid glacial des montagnes, Arzhiel désigna un contrefort où l’entrée d’une grotte décorée de gravures et d’étranges statues béait dans la paroi. Les aventuriers s’y rendirent en peinant, éreintés de fatigue par leur rude expédition, mais fiers d’avoir enfin atteint leur but. Ils pénétrèrent dans un hall orné de bas-reliefs, dallé, aménagé et réchauffé par de multiples braseros. Une prêtresse jouait doucement de la harpe dans un coin tandis que d’autres circulaient entre les nombreux visiteurs pour leur proposer des boissons et de la nourriture.

 

- « On a crapahutés trois jours en plein cœur du domaine de barbares plutôt hostiles pour rejoindre ce sanctuaire », résuma Brandir en observant la vingtaine de personnes réunies là. « On a pris le vent, les éboulis, les assauts d’un serpent géant répugnant et on a tous failli mourir. Comment ils ont fait, eux, pour arriver ici ? »

- « Le couple de vioques là », désigna Hjotra. « Je me souviens les avoir vu à l’auberge dans la vallée. Le papi a failli se claquer en enjambant une flaque… »

- « Une idée, Arzhiel ? » demanda malicieusement Doreen au nain silencieux. « Non ? Moi je sais. Il existe un autre chemin pour arriver ici, à l’abri dans des tunnels sécurisés, par chariots. On ne met pas deux heures pour atteindre la caverne. Mais c’était payant et votre seigneur est pingre. »

- « On n’est plus à trois pièces d’or qu’à trois jours près », prétexta Arzhiel. « Et puis, ça vous a endurci, cette promenade ! Ségodin vous le dira lui-même, dès que son organisme aura purgé le venin du serpent géant et qu’il reprendra conscience. »

 

            Le nain se tourna vers le paladin agonisant sur les épaules de Brandir tandis qu’il poussait un faible râle en se convulsant sous les effets de la douleur et du poison, puis tout le monde préféra bien vite regarder le buffet froid servi aux visiteurs.

 

- « Pardonnez-moi », fit une prêtresse à la curiosité titillée par ce groupe atypique. « Vous ne pouvez pas laisser vos amis mourir sur le dallage et vous ne pouvez pas non plus utiliser la fontaine pour vous laver les pieds. »

- « C’est bon, j’avais fini », répondit Arzhiel en se rechaussant et en chassant discrètement l’eau noirâtre avec la main pour l’évacuer. « Et notre humain ne meurt pas, il fait une sieste. Ne prêtez pas attention à ses hurlements et au pus qui suinte de sa jambe, il a un sommeil agité. On peut voir la Mère Supérieure ? »

- « La Grande Prêtresse, vous voulez dire ? » le reprit la jeune fille en toussant. « Il vous faut attendre votre tour et…euh, excusez-moi, mais vos amis ne peuvent pas improviser un barbecue avec les braseros du sanctuaire… »

- « Laissez-les, ils jouent. On doit attendre longtemps ? »

- « Mais ils se déshabillent ?! Il faut qu’ils remettent leurs habits ! C’est un temple sacré et le fils du baron se trouve dans la pièce à côté !...Au moins, les pantalons ! »

- « Non, les garçons ! » intervint Arzhiel d’un ton placide. « On ne joue pas à se brûler les poils des mollets ! Doreen, surveillez-les un peu ! Où elle est cette cruche ? C’est pas le boutonneux à qui elle fait du rentre-dedans là-bas votre fils de baron par hasard ? »

- « Vous me jurez de quitter les lieux aussitôt après votre entretien avec la Grande Prêtresse ? » céda la jeune fille sous le poids des regards des autres visiteurs choqués. « Suivez-moi, je vous conduis à elle. Oui, tous et tous habillés ! Je vous ai vu mettre cette statuette dans votre sac, reposez-la. Oui, laissez votre mort ici, vous le récupérerez en sortant. On va le mettre dehors en attendant pour chasser un peu l’odeur de sa blessure infectée. »

- « Je vous trouve un peu tendue, jeune fille », lui confia Arzhiel tandis que le groupe la suivait dans un couloir et qu’elle épongeait son front moite de sueur. « Ça n’a pas l’air d’un métier reposant. »

 

            La prêtresse, à deux doigts de rompre son vœu de non-violence, ne répondit pas, mais pressa néanmoins le pas. Les nains saluèrent en bousculant les visiteurs les précédant et qu’ils purent doubler sans vergogne et parvinrent peu après dans une caverne étroite où une vieille femme en robe cérémonieuse se tenait immobile près d’un point d’eau naturel. Hjotra et Brandir brisèrent le silence sacré du lieu en s’esclaffant bruyamment, les mains sur la bedaine.

 

- « Qu’est-ce qui vous prend, les comiques ? » s’exclama Arzhiel. « Vous venez de comprendre une blague de la semaine dernière ? »

- « C’est elle ! » parvint à articuler Brandir entre deux gloussements de dinde. « On dirait Elenwë avec trois cents ans de plus ! Oh, la bougie ! »

- « Il ne faut pas vous vexer, madame. Ils sont simples d’esprit. Et aussi débiles. »

- « Que venez-vous quérir en ce lieu mystique, mortels insouciants ? » tonna la Grande Prêtresse en interrogeant sa disciple du regard.

- « Nous souhaitons interroger le Puits du Destin, Mamie Voyante », répondit Arzhiel avec toute la politesse dont il réussit à faire preuve. « Nous recherchons mon cousin disparu et nous pensions retrouver sa piste en nous projetant dans le futur puisqu’au présent, ben faut pas se voiler la face, on n’arrive à que dalle ! »

- « Seigneur ! » l’appela Hjotra. « Pas le futur ! Elle sera cramée la vieille là dans le futur ! Ça va encore plus piquer l’œil que maintenant ! »

- « Et accessoirement, si vous savez annuler les malédictions avec des grenouilles et des fantômes hantant une hache, par exemple », enchaîna Arzhiel en faisant taire Hjotra d’un coup de coude, « je prends aussi. »

- « Choisis un compagnon ! » ordonna la gardienne du Puits. « Un seul compagnon ! Si l’un de vous passe l’épreuve prouvant que son esprit est digne de voir ta requête satisfaite, alors tu obtiendras ta réponse. Choisis-le pour sa sagesse et sa loyauté ! »

 

            Arzhiel se retourna pour observer Hjotra et Brandir. L’un tuait le temps en faisant tournoyer une tresse de barbe qu’il finit par prendre dans le nez deux fois de suite et l’autre gravait son nom contre la paroi, mal caché derrière une stalagmite. Le nain fit volte-face vers Doreen, mais celle-ci, comme à son habitude, avait déserté les lieux sans demander son reste.

 

- « Alors pour le style et par ironie envers les dieux, je choisis Hjotra », décida Arzhiel.

 

            La Grande Prêtresse acquiesça et mena Hjotra avec elle dans un coin reculé de la grotte où ils s’isolèrent. L’ingénieur revint pas même une minute plus tard, l’air chagriné.

 

- « Elle a sandalé mon esprit… »

- « Sondé », rectifia le seigneur de guerre.

- « Et elle a choisi une épreuve en conséquence : le ni oui, ni non. J’ai perdu presque aussitôt, quand elle m’a demandé comment je m’appelais. »

- « Ton compagnon a échoué », clama la gardienne, un regard en coin de curiosité mêlé d’effroi posé sur Hjotra. « Veux-tu à ton tour affronter l’épreuve ? »

- « Si c’est la même, ma réponse est tout à fait. »

- « L’épreuve est différente pour toi. Ton esprit rayonne davantage que celui de ton allié. Ton test consistera en un combat contre une illusion terrifiante, un rêve pénible et cruel, un cauchemar sans nom… »

- « Ah ! » s’écria le nain en pointant un index boudiné vers la vieille femme. « Vous avez dit non, vous avez perdu ! »

- « J’ai dit nom, pas non », se justifia-t-elle, vexée par les ricanements moqueurs du nain.

- « Oui, non. Donc je gagne. C’est ça le Puits du Destin ? La flaque d’eau crade là ? C’est pittoresque mais c’est un peu faiblard pour l’ambiance. Vous devriez rajouter une margelle ou un rince-doigts pour que ça claque un peu, quoi ! »

 

            La Grande Prêtresse, imperturbable, mais néanmoins déstabilisée, lança un regard assassin à sa disciple, avant de se ressaisir et de rejoindre Arzhiel au bord de l’eau.

 

- « Seigneur nain aux manières barbares, je vais t’accorder ta vision malgré ton attitude déplorable, à toi et aux tiens et ce, parce que je suis porteuse d’espoir et de paix et que surtout, c’est le jour de relâche de la garde. Contemple ton reflet dans ce bassin sacré, rustre guerrier. Concentre-toi sur le fond de l’eau, grossier visiteur. »

- « C’est obligé les titres ? Parce que je peux jouer aussi sinon. »

- « Garde le silence et concentre-toi ! Vois l’eau se troubler ! Ressens la magie t’investir ! Tu vas vivre l’avenir, voir le futur et le pénétrer durant un court moment ! Regarde ton Karak tel qu’il sera dans les temps et les saisons à venir. Projette-toi ! Vis le futur ! »

 

            Arzhiel tressaillit quand la prêtresse posa sa main osseuse sur son épaule et machinalement, il bondit pour se défaire de cette étreinte dégoûtante. Mais lorsqu’il se redressa, la vieille femme avait disparu. Ainsi que la caverne, le Puits du Destin, Hjotra, Brandir et les souterrains. Il se trouvait au coeur du Karak, un crépuscule d’hiver. Les rues étaient peu fréquentées et les cavernes solidement closes pour échapper au vent chargé de neige qui balayait la montagne. Quelques gardes saluèrent leur seigneur au loin. Des enfants nains lançant des boules de neige sur la façade du temple de Svorn s’enfuirent en courant et en ricanant à son approche. Arzhiel huma l’air gelé et familier de sa forteresse. Puis il songea de nouveau à sa quête. Si la magie l’avait mené dans le futur, il n’y avait qu’un endroit où glaner des informations sur Rugfid et sur l’issue de leur mission de chasseurs de primes : la taverne.

 

- « Seigneur ? » fit la voix de Brandir que le nain rencontra sur le seuil de l’établissement favori de son cousin. « Je croyais que vous étiez parti à la chasse à l’ours pour plusieurs jours. Déjà de retour ? »

- « À vue de nez, vous avez encore pris dix kilos et vous portez vos bijoux de barbe de l’année de l’aiglon boitillant », observa Arzhiel à voix haute. « Je suis donc trois ans dans le futur. Et c’est alors logique que mon moi du futur ne soit pas là. Sachant que j’allais venir et pour éviter un paradoxe temporel, il se sera absenté du Karak. Astucieux. Ne me regardez pas comme ça. Je ne vais pas m’amuser à expliquer les dangers d’un paradoxe temporel à un type incapable de lacer ses bottes seul avant l’âge de cinquante ans. »

- « Ah, vous venez d’une autre taverne ? » en conclut le berserker. « Quelle chance d’avoir un cousin tavernier. Vous pouvez vous murger à l’œil ! »

- « Cousin ? Rugfid ?! Il est tavernier ! Il est donc vivant et nous l’avons retrouvé ! Comment ?! Dites-me le ! »

- « D’accord », fit Brandir, mal à l’aise. « Moi dans ces cas-là, j’enfonce mes doigts dans la bouche et ça va tout de suite mieux après avoir vomi, vous allez voir. »

- « Quand Rugfid a disparu après avoir coulé les finances du Karak, comment et où l’avons-nous retrouvé ?! » s’exclama Arzhiel, tout excité.

- « Hein ? Rugfid ? Euh, c’est Doreen qui nous a mené à lui. On avait drôlement galéré en chasseurs de primes. Je m’en souviens bien, c’est à cette époque que Briga m’a demandé de l’épouser. Par contre, vous pouvez arrêter de me secouer, seigneur ? C’est moi qui vais dégueuler sinon. Oh, voilà Briga et ma fille qui viennent me chercher pour le souper, je dois vous laisser. »

 

            Arzhiel se retourna et aperçut une naine faisant de grands signes à Brandir, une enfant de deux ans à peine dans les bras.

 

- « Votre fille ? Vous avez une fille ?! »

- « Essayez de suivre un peu, seigneur, c’est gênant », répondit Brandir, vexé. « Ça fait deux ans maintenant que Gonzague est née. »

- « Gonzague ?! C’est son nom ?! »

- « Après c’est moi qui suis lourd parce que je ne comprends pas la différence entre catapulte et cataplasme. Alors pour la énième fois, c’est Briga qui s’est inspirée d’Elenwë quand elle a choisi un nom drow pour Vorshek. Elle voulait un nom exotique, on a choisi un nom humain. C’est classe Gonzague ou pas ? »

- « Euh pas trop, non. C’est super moche ! Et c’est un nom de garçon en plus. »

- « Sérieux, seigneur, arrêtez la bière, vous radotez de plus en plus. Bon là, j’y vais, sinon je vais encore morfler des coups de balais. Bonne fin de soirée, seigneur ! »

- « Attendez ! Pour Rugfid ! Comment Doreen a-t-elle retrouvé Rugfid ?! »

- « Je ne sais pas », répondit Brandir en haussant les épaules. « Elle ne vous l’a dit qu’à vous et vous avez toujours gardé le secret. Balot, hein ? »

 

            Arzhiel, contrarié, se baissa pour ramasser de la neige à jeter sur le berserker moqueur, mais le voyage temporel cessa à cet instant et il se retrouva face à la Grande Prêtresse qu’il venait d’arroser d’une poignée de cailloux et de poussière.

 

- « Le Puits s’est tu », dit-elle d’un ton solennel en époussetant son visage mitraillé.

- « Je dois y retourner ! J’ai une piste, mais je dois encore interroger Rugfid. Je n’ai pu parler qu’à Brandir ! »

- « Si c’est à propos de la tarte aux groseilles que j’ai englouti, je ne reviens pas sur le sujet », protesta ce dernier. « C’était un accident. »

- « J’avais presque la réponse ! » piaffa Arzhiel. « L’avenir ! Je dois repartir dans l’avenir, Mémé Irma ! »

 

            Le nain agrippa les jambes de la Grande Prêtresse et l’agita avec force en hurlant comme un dément, la bave aux lèvres. La vieille femme ne se démonta pas et, malgré la nausée due aux soubresauts, traîna le nain accroché à ses genoux jusqu’à la sortie et claqua dans ses mains. Aussitôt, une trentaine de prêtresses armées d’arcs et de bâtons jaillit du tunnel et encercla le trio de nains un brin circonspects devant la tournure des évènements.

 

- « Comme vous m’êtes sympathiques », ironisa la Grande Prêtresse en tirant sur sa robe pour se dégager de l’étreinte d’Arzhiel, « je vais vous livrer une dernière prédiction : dans la prochaine minute, vous allez effectuer un repli précipité et désordonné hors de mon temple. »

- « Un tour de magie ! » jubila Hjotra. « Attendez, on reste pour voir si elle va deviner juste ! »

 

            L’instinct de survie de l’ingénieur le poussa néanmoins à rejoindre en sprint ses compagnons en fuite au bout d’une demi-minute lorsqu’une seconde flèche se ficha dans sa fesse gauche.