L'Autre-Monde
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Épisode 114 – La Fête de l’élémentaliste

 

            Le chef du village échangea une ferme poignée de mains avec Arzhiel afin de sceller l’accord obtenu durant leurs âpres négociations. Satisfait, le nain le salua avant de le quitter et rejoint ses compagnons d’armes : Brandir le berserker bourrin, Hjotra, l’ingénieur écervelé, Ségodin, le paladin perturbé et Doreen, la chasseuse de primes taquine. Le petit groupe s’éloigna de la bourgade pour se diriger vers les collines, écoutant les explications de leur seigneur. Ce dernier, sans cesser de parler, repéra un rocher et tenta de se hisser dessus pour s’en servir de tribune. Il lui fallut une entorse et une douzaine d’essais infructueux avant de demander d’être soulevé par Ségodin.

 

- « Pour résumer », poursuivit-il devant son assemblée comme si de rien n’était, « les bouseux sont mis à l’amende par un sorcier qui menace de ravager leurs terres et leurs récoltes avec sa magie d’élémentaliste si un impôt assez raide ne lui est pas versé. Ils acceptent de nous engager pour une somme pas dégueulasse si on les débarrasse du faiseur de pluies. On y va, on l’envoie au ciel, nuageux ou dégagé, et on empoche la récompense. Des questions ? »

- « Élémentaliste, ça a un rapport avec les chèvres ? » interrogea Hjotra.

- « C’est vous la chèvre. Question suivante. »

- « Moi ! » lança timidement Brandir. « Une question qui va peut-être vous paraître bête… »

- « Venant de vous ? Sans déconner ?! »

- « Comment on fait les bébés ? » demanda le guerrier, très gêné. « Il faut que je sache avant mon mariage si je veux un héritier. »

- « Mais une question sur la mission, crétin ! » rétorqua Arzhiel, mal à l’aise tandis que Doreen ricanait discrètement.

- « Vous pouvez me le dire si vous ne savez pas non plus. »

- « Et l’elfe qu’a pondu ma femme, vous croyez qu’il est arrivé comment ?! Bon, d’accord, mauvais exemple, j’ai perdu connaissance le jour de la conception…Demandez à Hjotra ! C’est un coureur de première ! »

- « Non, seigneur. Lui aussi l’ignore. Il sait juste coucher avec les filles. »

- « D’accord, là ça va être long… »

- « Expliquez-nous ça en chemin », proposa Doreen sur un ton moqueur. « Ça nous fera une animation jusqu’au sorcier du mauvais temps. »

 

Une croustillante heure plus tard

 

- « Bon, hé bien là, paf ! » bredouilla Arzhiel, transpirant. « Si c’est une elfe tordue, vous êtes éjecté à plusieurs mètres du lit par la dernière ruade et vous pouvez filer à l’infirmerie. Pour une naine, vous vous endormez dans les secondes suivantes, si possible en écrasant de tout votre poids votre co-équipière avant de lui ronfler au visage. C’est plus clair maintenant ? »

- « Vous pouvez nous refaire la version imagée de la mine et du burin ? » demanda Doreen, espiègle.

- « Quand vous serez pubère, ma grande. On peut se recentrer sur notre affaire de sorcier à présent ? »

- « Vous pensez que ce sera un adversaire aisé, seigneur ? » interrogea Ségodin qui copiait sur les notes prises par Brandir durant le cours oral.

- « C’est bon, on est des guerriers ou pas ? C’est simplement un humain qui aime porter des robes et divaguer en langue étrangère deux plombes pour lâcher une flammèche au bout de ses doigts. Je crois qu’on a su gérer pire malgré nos handicaps et nos handicapés. Tenez, ce doit être lui là-bas, près du dolmen. Vous avez vu la carrure ? Plus maigre encore que Doreen, mais avec plus de hanches. On pourrait le tuer même en le ratant avec sa hache, rien que par l’air déplacé. Holà, mon ami ! Nous venons de la part des villageois et on a un message pour vous ! »

 

            Le sorcier, un homme grand et sec à l’expression avenante, se tourna vers le groupe avant de regarder vivement vers la direction opposée.

 

- « Pardonnez-moi un instant, je vous prie. »

 

            Un groupe d’une vingtaine de brigands apparut, chargeant depuis un bosquet proche. Le mage se plaça en face d’eux et récita une incantation. Aussitôt, le vent se leva, gagna en puissance en quelques instants et se transforma en une véritable tornade miniature qui emporta au loin toute la troupe d’assaillants. L’élémentaliste remit en place une mèche de cheveux décoiffée par le vent et marcha d’un air détaché en direction des cinq aventuriers hébétés et silencieux.

 

- « Vous disiez venir délivrer un message de la part des villageois ? Je vous écoute avec attention. »

- « Hein ? » marmonna Arzhiel, soudain bien nerveux, délesté de son assurance envolée en même temps que les brigands. « Euh…alors les villageois…Qu’est-ce que c’était déjà…Bon, déjà, ils vous passent le bonjour, la bise, tout ça…et ensuite… »

- « Ne me regardez pas, seigneur ! » se défendit Hjotra. « J’ai rien écouté, j’ai observé le ver de terre que vous avez collé dans le dos de Doreen durant tout le trajet. »

- « Quoi qu’il advienne durant les prochains minutes », intervint cette dernière en reculant, « je tiens à prévenir que ces fous me retiennent de force et que je saurais me montrer très reconnaissante envers le charmant et puissant pratiquant des arts occultes qui viendrait à me délivrer, si le cas se présentait, naturellement. »

- « Plait-il ? » fit le sorcier, décontenancé.

- « Ne faîtes pas attention », dit Arzhiel. « C’est juste une pauvre d’esprit qu’on a ramassé sur la route et qu’on envisage sérieusement de vendre à une maison de passes pour aveugles. Vous comprenez, après cinq refus successifs, c’est un peu devenu un défi personnel pour elle d’être embauchée. »

- « Je peux avoir mon message ? Je dois retourner méditer. »

- « Ah oui, le message ! Donc, ça vient des villageois. Je l’ai dit ça déjà ? Bien. Alors, les villageois…organisent une fête en votre honneur et je viens vous chercher pour vous y accompagner ! »

- « Une fête ? » répéta le mage, en chœur avec Ségodin et Doreen, mais bien moins stupéfait qu’eux. « Génial ! J’espère qu’il y aura de la tourte ! Je vais chercher mon bâton, je vous rejoins tout de suite. »

- « Une fête ?! » s’exclama Doreen dès qu’il se fut éloigné. « Vous êtes fou ?! »

- « J’ai improvisé, ça va ! On va le promener un peu et dès qu’il se relâche, on va la lui faire sa fête. »

- « J’ai encore une question ! » s’écria Brandir en bavant.

- « Si vous me demandez le parfum des tourtes, je vous colle une beigne. »

 

            Brandir baissa tristement la tête, déçu. Le mage revint, la perspective des festivités le mettant de très bonne humeur. Arzhiel se retint avec peine de lui sauter à la gorge quand il commença à siffler, accompagné par Hjotra et encouragé par Brandir qui improvisa quelques passes de claquettes. À défaut, le seigneur nain guida la joyeuse troupe dans les bois environnants. Parvenu à un torrent, Arzhiel profita du passage à gué et la diversion offerte par ses boulets pour se glisser dans le dos du mage, marteau en main. Il armait son coup quand tout à coup, le cours d’eau enfla brusquement et une terrible lame de fond emporta la moitié du groupe sur la rive opposée, deux cents mètres en contrebas.

 

- « C’était quoi ça ?! » pesta le nain presque noyé en retirant un poisson frétillant de sous sa cotte de mailles.

- « Mon sort de défense », répondit le sorcier en rejoignant l’équipe balayée. « Ma magie réagit d’elle-même à ce qu’elle considère comme une agression sur ma personne, parfois de manière un peu…intempestive. »

- « On peut dire que le terme n’est pas exagéré », affirma Ségodin en se dégageant en boitant des rochers affleurant sur la berge.

- « J’ai du glisser et tenter de me rattraper à vous », se força à rire Arzhiel. « Quelle anecdote savoureuse à raconter aux villageois tout à l’heure ! »

 

            Le mage fronça les sourcils, méfiant, puis rit à son tour. Le groupe repartit à travers champs. Cette fois-ci, Arzhiel occupa l’attention de sa cible en demandant à Ségodin de lui parler de sa vie fantasmagorique de châtelain père de famille.

 

- « C’est quoi le plan ? » demanda Doreen. « Après l’histoire de la fête, vous essayez de lui faire perdre le goût de vivre avec les délires de Ségodin ? »

- « Je prends mes distances et je l’abats d’un coup de marteau lancé en pleine poire. Sa magie ne risque pas de m’atteindre d’ici. »

- « Et moi, je vous sers à quoi ? » demanda Brandir, devant son chef.

- « Au cas où sa magie risquerait de m’atteindre… »

 

            Le nain visa par-dessus l’épaule de son guerrier et lança son arme de toutes ses forces en direction du sorcier. Non seulement le coup fut dévié par une bourrasque qui écarta le marteau droit sur Ségodin, mais la magie protectrice riposta en creusant une large faille dans le sol sous les pieds des nains qui furent engloutis. C’est en sang et à moitié ensevelis que les autres parvinrent à les sortir du trou béant.

 

- « C’est notre dernière chance ! » avertit Arzhiel, sérieusement blessé mais toujours décidé, quand la troupe arriva sur le chemin du village. « J’ai réussi à lui faire croire que mon marteau m’avait échappé des mains en chahutant avec Brandir, mais je crois qu’il a des doutes. »

- « Il a vraiment cru ça ?! » s’écria Doreen, perplexe.

- « Non, mais je lui ai laissé tous nos gains en gage de ma bonne foi », avoua le nain dépité. « Par contre, il va vite comprendre qu’on le jongle si on arrive au bourg, la bouche en cœur et main dans la main avec l’ennemi juré des pécores. »

- « C’est obligé de lui donner la main ? » demanda Hjotra, guère enchanté par l’idée.

- « Notre dernière chance consiste à le conduire jusqu’à la grange en lui faisant croire que la fête a lieu à l’intérieur. On barricade les issues et on y met le feu. »

- « Vous êtes conscient que c’est un plan nul et que ça ne marchera jamais ? » interrogea Doreen.

- « C’est plus facile que de voler son dessert à Brandir mais moins que de vous trouver un fiancé », admit Arzhiel. « Allons-y, il a bientôt fini de compter toutes les pièces de ma bourse ! »

 

            Les aventuriers intrépides rejoignirent l’élémentaliste qui écoutait Ségodin raconter le jour inexistant de son mariage irréel avec Elenwë avec conviction et passion malgré la rangée de dents brisées plus tôt par le marteau volant. Arzhiel invita le sorcier à se diriger vers la grange tandis que Hjotra et Brandir préparaient les torches et que Doreen partait se cacher derrière une charrette proche.

 

- « Au fait », dit Ségodin avant que le magicien ne rentre dans le bâtiment. « Qui était ces vils bandits qui vous ont assaillis plus tôt ? »

- « Oh, sans doute une bande en quête de gloire. Mes amis les villageois et moi-même avons passé un accord. Ils me permettent de m’entraîner sur leurs terres et en échange, j’accepte de leur reverser la moitié de l’or ainsi que tous les biens et les armes des étrangers qu’ils « engagent » pour m’éliminer. Cela exerce ma magie et ça les enrichit un peu. Tiens. Mais cette grange est déserte ?! »

- « En effet », répondit Arzhiel, encore sous le coup de la révélation du stratagème des paysans. « Je ne pensais pas qu’ils le feraient quand ils le disaient, mais visiblement, les villageois ont décidé d’annuler la fête en votre honneur parce qu’ils en avaient marre de voir un paresseux salir leurs terres de sa magie et profiter de leur bienveillance. Ils disaient vrai en prétendant que vous aimiez la compagnie des jeunes garçons et des moutons trop lents pour fuir ? »

 

            Le visage enthousiaste du magicien s’ombragea rapidement et la colère révulsa ses traits, tel un orage tumultueux. Il fit volte-face en répétant entre ses lèvres serrées par la rage les mots « moutons » et « pécores » avec une pointe de haine, puis partit d’un pas décidé vers le village, brandissant son bâton déjà vibrant de magie.

 

- « Attendez ! » l’appela Arzhiel en se lançant à sa poursuite, un sourire réjoui illuminant son visage. « Donnez-moi la bourse. Elle ne vous gênera pas dans vos mouvements comme ça. Je vous la garde. On vous attend ici… »