L'Autre-Monde
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Épisode 113 – Étape Forestière

 

            La « Salle des Merveilles » où Arzhiel fut conduit était incroyablement décorée, mais malheureusement, aussi moche que l’antichambre où il avait du patienter. Le nain hésita sur le palier, le mobilier d’un rouge éclatant, les tentures mauves et pourpres et les tapis d’un jaune criard le laissant moralement aussi peu indemne qu’une histoire drôle racontée par Hjotra. Pressé à avancer par le domestique qui l’escortait, Arzhiel peina à choisir entre le siège rembourré aux pompons roses et le pouf aux étoiles argentés. Pour préserver sa santé mentale, il resta debout lorsque le « maître » entra à son tour.

 

- « Une bonne énergie flotte dans l’air de la Salle des Merveilles », déclara l’homme en toge avec un sourire carnassier. « La sentez-vous ? »

- « Oui et vous m’en voyez navré. Mon dernier bain remonte et j’ai beaucoup marché ce matin. »

- « Vous êtes spirituel. Vous avez la bonne mine du plaisantin. »

- « Si vous saviez ce qu’on rigole avec les copains… » marmonna Arzhiel en examinant du regard la fenêtre, essayant de deviner sa tolérance aux coups de marteau en cas de fuite précipitée et obligée.

- « Qu’est-ce qui vous amène jusqu’au Maître, ami boute-en-train ? »

- « Êtes-vous capable d’annuler les malédictions et les sorts puissants ? »

- « Le Maître en est capable…selon l’épaisseur de votre bourse. Je vous écoute. »

- « Ma hache est ensorcelée et abrite quatre fantômes. Elle aspire le dernier souffle de vie de chaque guignol que je dézingue et du coup, je ne peux plus m’en servir. Et ma femme m’a fiché une grenouille sur la tête qui est magiquement scellée. »

- « Vous faîtes encore de l’humour ? »

- « Vous voulez essayer ma hache pour voir si je blague ? »

- « Le Maître doit se retirer pour concentrer son pouvoir », déclara l’homme, affichant de nouveau son sourire de prédateur, éclipsé quelques secondes. « Confiez-moi votre paiement ainsi que votre hache maudite, je trouverai bien un achete…un sortilège pour la purifier. »

- « Oui, tout à fait ! » s’exclama Arzhiel en faisant craquer les jointures de sa main. « Ma bourse est ici. Approchez, regardez là, penchez-vous encore…baissez-vous un peu…tendez le menton pour voir…bien ! Ne bougez plus ! »

 

- « Qu’est-ce que ça a donné ? » questionna Doreen un peu plus tard, au retour d’Arzhiel dans une auberge proche. « Mon adresse était bonne ? »

- « Excellente ! » répondit le nain avec entrain en tâtant sa bourse plus remplie qu’à l’aller. « Par contre, il va falloir y aller, les enfants. Je ne crois pas qu’il fasse bon rester plus longtemps dans le coin. Et si on croise la milice, prenez l’air dégagé, alibi deux. »

- « Alibi deux, c’est les bourgeois en pèlerinage ? » demanda Brandir en vidant le reste des plats de toute la table directement dans sa besace.

- « Non, le deux, ce sont les marchands nains venus traiter au marché saisonnier », le corrigea Hjotra en ramassant ses affaires au plus vite tout en surveillant la porte. « Prenez le pichet aussi ! C’est dommage pour le banc, mais ça risque de se voir si on se barre avec sous le bras. »

 

            Les nains se hâtèrent de filer par derrière, suivis par Doreen, particulièrement étonnée de voir l’exécution parfaite de ce genre de fuite, incontestablement longuement et régulièrement répétée. Le groupe quittait les limites de la bourgade lorsqu’un appel les fit arrêter. Ségodin les rejoint avec de grands gestes, essoufflé mais enthousiaste.

 

- « On repart en voyage ? Fantastique ! Un moment, j’ai cru que vous tentiez une nouvelle fois de partir en me laissant ! »

- « Vous êtes encore là vous ?! » s’écria Arzhiel, mécontent, avant de se tourner vers les autres. « Mais pourquoi on l’emmène ?! »

- « Moi ? » réagit Hjotra, mal à l’aise. « Mais je fais partie de l’équipe, seigneur. »

- « Non, mais pas vous…Quoique… »

- « Faites preuve de bon cœur », chuchota Doreen à l’oreille d’Arzhiel. « On n’allait pas l’abandonner comme un chien vérolé ! »

- « Le chien vérolé n’est pas complètement givré et persuadé d’être marié avec mon épouse. Et il serait plus utile. »

- « Vous êtes incorrigible ! C’est un paladin. Un guerrier de choix de plus à nos côtés, ce n’est pas négligeable tout de même ! »

- « Un guerrier ? Ah pardon, autant pour moi. Je croyais qu’on parlait de Ségodin. »

- « Euh, seigneur ? » appela Brandir. « On peut se disputer en marchant ? Parce que je vois une troupe de miliciens qui quitte la ville, plutôt furax. »

- « Tant pis ! » soupira tristement Hjotra en déposant un tabouret et une cruche par terre. « On aura essayé. »

 

            Les nains allèrent se cacher dans les buissons au pas de course, Doreen, Ségodin et un groupe de soldats plutôt remontés sur les talons. Il fallut toute la journée aux aventuriers pour semer ces derniers. Fourbus, affamés et isolés en pleine nature, Arzhiel et ses compagnons firent une halte dans une clairière ombragée.

 

- « La mauvaise nouvelle, c’est qu’on est paumés », déclara Arzhiel en observant les alentours. « Et la pire mauvaise nouvelle, c’est que c’est Brandir qui porte les provisions. Donc nous quatre, on n’aura rien à manger jusqu’au prochain patelin. Le berserker est un boulet, mais n’est pas prêteur niveau victuailles. »

- « Mais c’est pas possible, il n’y a qu’une demi-douzaine de kilos de nourriture dans mon sac ! » paniqua Brandir, fou d’angoisse, hurlant sur son seigneur à bout portant. « Je vais mouriiiiiiir de faim ! »

- « Vous avez mangé du saucisson récemment, non ? » lui rétorqua le nain, impassible, en se bouchant le nez.

- « La nature environnante subviendra à nos besoins ! » lança Ségodin, guilleret. « Cueillons, chassons ! J’ai emporté mon arc de chasse familial, d’une précision mortelle. Regardez cet oiseau sur sa branche. Mon trait va l’abattre sans faillir ! »

 

            Le chevalier banda un arc fabriqué avec une branche morte et une cordelette usée, visa un moineau, tira sa flèche taillée la veille avec les dents, et parvint à atteindre un arbre situé trente pas…dans son dos.

 

- « Malédiction ! » jura le jeune homme. « Une mauvaise appréciation de la distance m’a fait manquer ma cible. C’est rageant d’échouer de si peu ! »

- « On va tous mouriiiiiir ! » répéta Brandir tandis qu’Arzhiel écrasait Doreen d’un lourd regard de reproches.

- « Au diable les varices ! » s’emporta Hjotra. « Piochons dans notre trésor et achetons des provisions ! Ah oui, mince, j’oubliais… »

- « On est en pleine nature et il n’y a pas âme qui vive à des lieues à la ronde », acquiesça Doreen.

- « Non, pas ça. Je n’ai plus le droit de toucher à la cagnotte depuis la fois où je me suis enfoncé une pièce dans la narine. »

- « Que vous me devez toujours, d’ailleurs », lui rappela Arzhiel. « La nuit va tomber. On va installer le camp et pioncer par-là. Hjotra et moi, on va chercher du bois pour le feu. Brandir et Planche à pain, préparez le campement. »

- « Et moi, seigneur ? » interrogea Ségodin tandis que tous s’éparpillaient. « De quelle tâche dois-je m’acquitter ? »

- « Une très importante que je n’ai pas le temps de faire moi-même. Mettez-vous des claques. »

 

- « On n’est pas bien là ? » déclara Doreen en s’étirant près du feu, penchant la tête en arrière pour observer le ciel étoilé, une fois le campement prêt.

- « Non », grogna Arzhiel en claquant des mains en l’air pour tuer les moustiques, imité par Hjotra qui applaudissait frénétiquement, croyant à un jeu.

- « C’était une boutade, voyons ! » lança Ségodin depuis l’arbre où il était ligoté. « Je n’avais pas vraiment l’intention de chanter ! À peine une petite ode à l’aventure, la camaraderie et nos doux foyers laissés derrière nous pour affronter les… »

 

            Un caillou heurta le chevalier au front, l’assommant sur le coup.

 

- « Dommage qu’il ait perdu connaissance », dit Arzhiel en posant sa seconde pierre. « Il aurait pu apprécier la justesse d’un vrai bon tir au but. Hjotra, allez chercher un peu plus de bois pour le feu. »

- « Il vous le faut pour quand ? »

- « Pour hier, ce serait bien, mais je ne vous punirai pas si vous me l’apportez dans les cinq prochaines minutes. »

- « Pfff, non, je n’ai pas très envie », répondit l’ingénieur en se couchant. « J’ai un coup de pompe. »

- « Je m’en vais vous en ficher un de coup de pompe ! Debout, limace ! »

 

            Hjotra s’éloigna du feu en galopant, les mains plaquées sur les fesses pour plus de sûreté. Brandir, qui avait pour consigne perpétuelle de le suivre pour éviter qu’il ne se perde, se leva après lui, emportant une brassée de nourriture avec lui, ainsi que la fameuse cruche de l’auberge, en équilibre sur sa tête.

 

- « Quel moment romantique… » murmura Doreen d’un ton langoureux.

- « J’ai d’autres cailloux », prévint Arzhiel.

- « Où en est votre quête, Bijou ? Avons-nous amassé assez d’or pour sauver votre Karak ? »

- « La dernière fois qu’on a traversé une ville, j’ai du monter un stand à la foire du patelin et défier les badauds de parvenir à ôter la grenouille sur mon crâne. J’ai perdu dix années d’amour-propre pour quinze pièces d’argent. Est-ce que ça répond à votre question ? »

- « Ah oui, « Décollez le crapaud » ! » se souvint la jeune fille en pouffant. « C’était un bon jeu, j’ai trouvé. Pas aussi bon que le spectacle de marionnettes de Hjotra et Brandir avec des cadavres vidés de gobelins, mais c’était amusant. »

- « Vous vous souvenez aussi qu’on est des chasseurs de primes et que si vous ne nous dégottez aucune proie, on va finir à temps complet sur les places de marché à faire les bateleurs pour les vioques et les marmots ? »

- « Ce serait cocasse, mais je resterai malgré tout près de vous, Arzhiel », susurra Doreen en se rapprochant. « Pourquoi regardez-vous par-dessus votre épaule ? »

- « Ce sont les boulets. Ils ne devraient plus tarder à revenir soit ivres, soit poursuivis par un truc crade et hostile. »

- « Vous êtes si prévenant avec eux, un vrai patriarche. Avec l’âge qui va avec. »

- « La bave de la colombe n’atteint pas le blanc crapaud », répondit Arzhiel au moment où Brandir et Hjotra revenaient vers le camp en courant à toute allure, livides.

- « Un loup énorme qui arrache les arbres avec les griffes et qui ne meurt pas quand on lui dégomme la face à grands taquets de hache, c’est un loup-garou ou loup-gourou ? » interrogea Brandir en haletant.

- « Un loup-garou. Mais c’est rarissime et j’espère que vous avez picolés parce que si vous êtes assez magiques pour me ramener un vrai loup-garou, on va être très mal ! »

- « Navré, chef », fit Hjotra, honteux, en payant son pari perdu à Brandir. « On est encore sobres. »

 

            Un hurlement bestial accompagna l’envol d’un loup-garou hirsute et musculeux qui le porta des sous-bois au milieu de la clairière dans un fracas de branches arrachées. Le monstre retomba avec souplesse en se ramassant sur lui-même, puis se détendit brusquement pour rugir et grogner, griffant l’air devant lui en de larges gestes désordonnés. Les plaies des assauts de Brandir sur ses membres et sa poitrine achevaient de se guérir.

 

- « Oh, mon dieu ! » gémit Doreen, terrifiée. « Mais ils ont raison en plus, c’est un vrai loup-gourou ! »

- « Bon sang, pourquoi tout le monde fait des blagues pourries aujourd’hui ?! » râla Arzhiel. « Vous êtes conscients qu’à part Elenwë et un dragon, il n’existe pas plus redoutable et sanguinaire adversaire qu’un loup-garou ?! On va y passer ! »

- « C’est vraiment pas de bol », se plaignit Brandir. « J’allais enfin pouvoir toucher une femme sans quelle n’appelle son mari au secours ou qu’elle me cogne dans les valseuses ! »

- « Si vous le retenez trois heures, je crois être capable de fabriquer un automate de combat pour nous défendre », chuchota Hjotra avec maints précautions pour que le loup-garou n’entende pas son plan.

- « Arzhiel, c’est vous le chef de la troupe », balbutia Doreen. « C’est votre rôle de nous sortir de ce genre de guêpier. Vous avez bien une idée, non ? »

- « Offrir la pucelle en sacrifice, ça vous tente ? » lui répondit le nain.

- « Il ne voudra jamais de Ségodin ! » fit remarquer Brandir.

 

            Le monstre feula et s’approcha lentement, dardant de ses yeux rouge sang ses proies tétanisées. Hjotra lui jeta un bâton au loin en l’invitant à jouer. La créature lacéra un rocher d’un coup de griffes pour exprimer sa désapprobation.

 

- « Couché, Rex ! » s’emporta l’ingénieur. « Vilain, vilain chien ! Où qu’il est le méchant chien qui va se faire gronder avec une grosse voix et qui va avoir très très peur ?! »

- « Pourvu qu’il dévore ce demeuré en premier », lâcha Doreen, morte de honte.

- « Pas un demeuré, un génie ! » s’écria Arzhiel.

 

            Celui-ci s’avança à pas lents et dégaina prestement sa hache, dévoilant sa lame maudite à la clarté de la lune. Aussitôt, les spectres qu’elle contenait prirent forme dans un brouhaha indescriptible, s’invectivant mutuellement avec ardeur au sujet du manque d’espace disponible dans leur contenant et dont certains semblaient abuser. La vue des fantômes s’houspillant vertement figea le loup-garou sur place. Il recula prudemment face à l’inconnu en entendant leurs débats et leurs cris, puis s’enfuit précipitamment quand le spectacle insolite et troublant se poursuivit malgré ses grognements rageurs.

 

- « Victoire ! » hurla Arzhiel. « La bête est partie ! Bien joué les fantômes ! »

- « Ils ne vous entendent pas », l’informa Doreen. « Ils essaient d’en venir aux mains sans se rendre compte qu’ils ne peuvent pas se toucher. »

- « Des boulets en chair et en os, des boulets mort-vivants, des loups-garous, des humains collants, une forêt paumée ! Moi je vous le demande. Qu’est-ce qui pourrait être pire que ça ? »

 

            Le claquement du tonnerre annonçant le violent orage approchant répondit sur la seconde au seigneur nain blasé.