L'Autre-Monde
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Épisode 112 – L’Ogre d’Or

 

Ségodin revint avec une pierre plate sur laquelle il avait disposé plusieurs godets ébréchés et sortis du siècle dernier, ainsi qu’une gourde coupée en deux remplie d’eau trouble. À l’expression perplexe de ses invités devant le service peu ragoûtant, le chevalier crut saisir l’origine de leur hésitation marquée.

 

- « Oui, j’ai conscience du manquement à l’hospitalité », admit-il, gêné. « Mais mon serviteur était indisposé aujourd’hui. Servez-vous ! J’ai hâte d’entendre le récit de vos péripéties. Euh...Seigneur Arzhiel ne veut toujours pas se joindre à nous ? »

- « Il boude encore », répondit Brandir en indiquant son chef assis au milieu du champ en friches, dos tourné, à cinquante mètres de là.

- « Il est encore sous le choc de la surprise de vos retrouvailles », expliqua malicieusement Doreen. « Nous sommes à la recherche de Rugfid, qui a mystérieusement disparu après avoir accumulé un nombre conséquent de dettes ayant quasiment ruiné le Karak. Arzhiel est alors devenu chasseur de primes avec ses fidèles sujets, Hjotra et Brandir, afin de se renflouer. Je me suis joins au groupe, moi-même chasseuse de primes. Je suis chargée de récolter les renseignements indispensables à nos missions. Le dernier en date nous a permis de bénéficier d’une magie permettant de retrouver un ancien compagnon perdu. Croyant pouvoir ainsi mettre la main sur Rugfid, nous avons atterris auprès de vous. »

- « Du coup, il fait sa boudeuse », conclut Hjotra avant de recracher le contenu de son verre sur les genoux de Brandir.

- « C’est pittoresque ! » rit Ségodin, très amusé. « Quel heureux coup du sort. J’étais en effet égaré depuis ce fourbe détour au marché où je vous ai perdu de vue. J’ai erré avant de m’établir ici. Et vous, que vous est-il advenu d’autre ? »

- « Je vais me marier avec une fille que je ne connais pas mais que j’ai déjà latté », répondit Brandir en levant le doigt.

- « Moi j’ai trouvé une chouette empaillée », fit Hjotra.

- « Et moi, j’ai hérité d’une grenouille collée sur ma tête avec laquelle ma femme m’espionne pour me punir, essayant de rivaliser avec les dieux avec manifestement, un certain succès », compléta Arzhiel en s’approchant.

- « Vous voilà enfin ! » l’accueillit Doreen. « Allons, Bijou, faites risette, il faut aussi savoir sourire aux mauvais tours du destin. »

- « Attendez, je vais vous en coller un, de coup du destin », rétorqua le nain en serrant le poing. « On va voir qui va faire risette ensuite. »

- « Vous n’êtes pas très avenant avec moi ».

- « Comme les calendriers ? » demanda Hjotra.

- « Que cette chère ambiance a pu me manquer ! » s’exclama Ségodin. « Mais ne restons pas sur le perron, compagnons ! Laissez-moi vous faire visiter ma demeure et ensuite, si vous le désirez, mon domaine. »

- « Un domaine entier ? » questionna Arzhiel en le suivant à l’intérieur. « Vous avez donc quelques...ressources pécuniaires ? Vous avez prospéré ? »

- « J’ai longtemps cédé au désespoir, seul et égaré dans ce monde nouveau et inconnu. Mais j’ai repris le dessus ! Tout va pour le mieux à présent que je suis installé dans ce manoir avec ma famille ! »

 

            Arzhiel jeta un coup d’œil curieux au hall d’entrée poussiéreux, envahi de lierre, aux dalles brisées et rongé par l’humidité.

 

- « Une famille ? Vraiment ? »

- « J’en suis très fier. Les élans de ma passion ont su trouver leur voie jusqu’au coeur de ma dame. J’ai épousé Elenwë et nous vivons ici avec nos deux enfants, Adalbéron et Pélagie. »

- « Elenwë ? » tiqua Hjotra. « Comme la femme d’Arzhiel ? C’est marrant comme coïncidence ! Mais c’est vrai que vous étiez complètement accro à l’elfe ! »

- « Et ça n’a pas changé aujourd’hui. Nous sommes mariés et comblés. Nous voici dans le petit salon. Voyez ce lustre magnifique ? Il appartient à ma noble famille depuis des générations ! Il n’a rien perdu de son luxe et de sa beauté, n’est-ce pas ? »

 

            Les visiteurs levèrent la tête et aperçurent un cadavre de gobelin décomposé et séché, suspendu au plafond par une cheville et décoré avec des pommes de pins et des rubans.

 

- « C’est vrai qu’il a l’air d’être là depuis des lustres », plaisanta Arzhiel qui commençait à trouver la situation étrange.

- « Un lustre, ce n’est pas un instrument de musique ? » interrogea Hjotra.

- « Non, vous confondez avec un luth », déclara Doreen.

- « Comme le sport de combat ? »

- « Chuuuut ! » les interrompit Brandir. « Y en a qui essaient de suivre la visite ! »

- « La salle des armes sur votre gauche (une pièce remplie de branches et de trois cailloux) », commenta Ségodin avec une fierté apparente. « L’escalier menant à l’étage (des reliefs de marches montant vers un étage depuis longtemps effondré), la salle d’eau (un seau rouillée sous un trou béant dans le toit) et au fond, la cour intérieur (d’innombrables broussailles d’herbes sauvages ayant envahi une pièce aux murs éventrés). »

- « Votre serviteur a négligé le ménage récemment, non ? » le taquina Doreen.

- « Ségodin ? » appela Arzhiel, empreint d’un sérieux solennel. « Êtes-vous sous l’emprise d’une drogue ? »

- « Celle de l’amour partagé avec mon aimée, la belle Elenwë ! » rit aux éclats le chevalier, faisant sursauter et prudemment reculer ses amis, bien moins détendus. « Je vous montrerai son laboratoire et son boudoir si vous le voulez. D’habitude, je n’ai point le droit d’y pénétrer, mais elle est partie quelques jours en voyage avec les enfants. »

- « Ah oui, bien sûr, c’est pratique ». Se penchant discrètement vers Doreen, Hjotra et Brandir : « D’accord, il est devenu encore plus maboul qu’avant, cette fois, c’est irrécupérable. Barrons-nous vite avant que je ne devienne nostalgique et que je l’achève par bonté d’âme ».

- « Je vais faire préparer votre suite pour la nuit, ainsi qu’un copieux repas ! » fit Ségodin avec excitation. « Je suis tellement heureux de vous revoir ! Et je dois l’admettre, je n’ai que peu de visiteur au domaine ! »

- « Tu m’étonnes », marmonna Brandir en écartant du bout du pied un cadavre de chat grignoté traînant par terre près d’un tas d’une dizaine d’autres empilés.

- « Nous aussi nous sommes ravis ! » ricana Arzhiel pour donner le change tandis qu’il reculait vers la sortie. « Mais malheureusement, nous sommes loin de chez nous et notre devoir n’attend pas. Nous allons tout de suite reprendre la route. Voilà. Maintenant. On y va. »

- « Vous partez ? Comme c’est triste ! J’aurais aimé passer la soirée à partager avec vous les croustillantes anecdotes de notre collaboration passée. Je comprends toutefois votre urgence. L’ogre d’or des environs doit encore digérer ses victimes à cette heure-ci. Vous pourrez donc rejoindre le bourg en sûreté si vous partez maintenant. »

- « Ah mais carrément ! » rebondit Arzhiel. « On part sans perdre une seconde...à cause de l’ogre. Oh, regardez les enfants comment on doit vite s’enfu...s’en aller, c’est un crâne de bouc posé là sur le corps de cette vieille dame près du mur... »

- « L’ogre d’or ?! » s’exclama Doreen, les yeux brillant.

- « Oui, un monstre terrible qui dévalise tous les voyageurs et les dévore ensuite. Les paysans du coin le nomment ainsi à cause du trésor qu’il a accumulé, dérobé sur ses victimes. »

- « Vous sauriez nous guider jusqu’à son antre ? »

- « Bien sûr. C’est un jeune homme charmant que vous avez engagé avec vous, seigneur. »

- « Vous êtes cintrée, ma grande ?! » bougonna Arzhiel en tirant la manche de Doreen. « Vous avez vu l’engin ?! Il est encore plus déboulonné que Hjotra dans ses grands jours et vous voulez qu’il nous guide ?! »

- « Justement. Il a perdu toute notion de réalité. L’ogre est sans doute un simple brigand plus malin que les bouseux du coin, mais moins que nous. Et vous ne comptez pas le laisser ici tout seul, votre ancien pote, si ? »

- « Il croit être marié avec mon épouse, vit dans une ruine qu’il prend pour un château avec des enfants et des serviteurs imaginaires et il mange les animaux errants ! Faut arrêter la piquette, hein ! Moi vivant, cette mission débile n’aura pas lieu ! »

 

Une heure après d’âpres discussions, en forêt profonde, derrière Ségodin qui guidait la troupe.

 

- « Arzhiel boude encore ? » s’informa le chevalier en cherchant le nain du regard, vingt mètres derrière le groupe.

- « Ne vous occupez pas de lui, mon bon, tant qu’il suit », répondit Doreen d’une voix mielleuse. « Allez les garçons ! Sus à l’ogre ! Débarrassons les villageois de cette cruelle menace ! »

- « Vous êtes bien bonne, damoiselle », acquiesça Ségodin.

- « Notez-le », ronchonna Arzhiel en approchant. « Ce n’est pas tous les jours qu’on vous dit ça. »

- « Ravie de vous voir rejoindre notre compagnie ! » gloussa la jeune fille. « Vous saurez apprécier la justesse de ma décision en comprenant l’apport de moyens octroyés au groupe. »

- « Génial. Sauf que vos moyens humains sont justes des humains moyens, très moyens. »

 

            Le nain pointa du doigt Ségodin qui, s’étant accroché à un branchage, livrait une terrible bataille à un sapin nain qu’il finit par perdre, malgré le renfort soudain de Brandir. Hjotra lui s’était fait étendre au premier assaut.

 

- « Qu’est-ce qu’il a ? » interrogea Arzhiel en observant son ingénieur à terre. « Il a essayé de résoudre un calcul mental ? »

- « C’est ce Ent maléfique qui a surgi sur notre flanc ! » s’exclama Ségodin, couvert d'épines. « Notre bravoure l’aura finalement mis en fuite, mais un nain est tombé. »

- « Bon, ben on l’enterre et on repart », conclut Arzhiel, faisant aussitôt se redresser Hjotra qui regagna les rangs. « La sapinette, un Ent maléfique ? J’imagine avec grand mal la tronche de l’ogre d’or... »

- « Si vous n’y croyez pas, Bijou, cela ne vous fait donc rien de me céder votre part du butin ? » proposa Doreen, espiègle.

 

            Arzhiel se contenta d’un haussement d’épaules, mais reprit lui aussi sa place. Ségodin ralentit l’allure un peu plus loin et mena le groupe aux abords d’une clairière où trônait un gigantesque ogre absorbé par le désossage d’un paladin entier, ainsi que de sa monture. Autour de lui gisaient d’innombrables immondices et surtout un coffre en bois fermé et inatteignable.

 

- « Mazette, la taille du machin ! » lâcha Hjotra. « Quelqu’un est au courant qu’on n’est que des nains en fait ? »

- « Il faut que je m’assoie », déclara Arzhiel. « Hjotra vient de dire un truc sensé. Comment voulez-vous qu’on arrive à tuer un adversaire aussi balèze ? »

- « Mais ce coffre est bien trop tentant ! » piaffa Doreen. « Il faut tenter une diversion ! Imaginez qu’il soit plein. Tous nos soucis seraient réglés. »

- « Réfrénez-vous, vous allez faire la goutte. Il faut avoir conscience de nos forces. Et là, nous ne faisons pas le poids. »

- « Allons ! Vous êtes de bons guerriers ! Il nous faut juste un bon plan ! »

- « Aie ! » piailla soudain Brandir. « Je me suis mis le doigt dans l’œil. »

- « Pour quoi faire ? » interrogea innocemment Hjotra.

- « Hum, cet ogre semble aussi maîtriser une puissante magie », en déduisit Ségodin.

- « Libre à vous de charger la bête avec ces trois nigauds. Moi je ne bouge pas mon fion de là. »

 

            Le nain s’assit, bras croisés et regard inflexible. Doreen, ravagée par la tristesse, baissa la tête et commença à pleurer en silence. Arzhiel se leva alors aussitôt d’un bond.

 

- « Vous avez changé d’avis ?! » s’exclama-t-elle, pleine d’un fol espoir.

- « Non, je me suis assis sur une fourmilière. »

- « Si j’attire l’attention de l’ogre quelques instants, vous pensez pouvoir l’abattre en lui jetant vos haches de loin ? »

- « Ouais ! » s’écria Arzhiel. « Trop fort ! Et on se cache dans les fourrés pour tirer ! Et on glisse des branches dans nos armures pour se camoufler ! Et on se met à la danse, au tricot et on caresse les animaux...comme des elfes. C’est bon, je me casse. »

 

            Arzhiel n’avait pas fait un pas que Doreen soulevait son casque et réveillait sa grenouille d’une pichenette. L’animal émit une plainte et la voix d’Elenwë qui croyait qu’on l’appelait résonna dans les sous-bois. Ségodin se redressa d’un trait, épiant les alentours comme un fou.

 

- « Oh, seigneur céleste ! » paniqua-t-il. « L’ogre détient Elenwë captive ! Sus au monstre ! »

 

            Le chevalier se rua dans la clairière en hurlant, l’épée à la main. L’ogre le regarda d’un air incrédule identique à celui des trois nains. Obligés d’intervenir maintenant que leur présence était découverte, les trois guerriers lancèrent leurs armes sur la créature trop occupée à étaler Ségodin d’un coup de carcasse de destrier. Par chance, la masse d’Arzhiel heurta l’ogre en plein front, l’assommant avant qu’il n’engloutisse Ségodin. Il n’avait pas fini de toucher le sol que Doreen ouvrait le coffre.

 

- « Vous savez qu’au fond, nous venons de vivre une grande aventure, que vous ressortez victorieux d’un combat terrible et que vous avez retrouvé un précieux compagnon perdu ! » fit la chasseuse de primes en refermant le coffre d’un coup sec.

- « Laissez-moi deviner : y a que dalle comme trésor dans le coffre, c’est ça ? »

- « Pas exactement. Tout dépend si vous considérez qu’une demi-douzaine de têtes représente un trésor. »

- « Je ne vais pas m’énerver », promit le nain. « Je vous l’avais dit mais personne ne m’écoute ici...Hjotra ! Hé, Hjotra ! Écoutez-moi quand je parle ! Bref, je reste calme et même je souris. Pourquoi ? Parce que j’ai trouvé la punition exemplaire pour vous. On ramène le coffre aux villageois. Ils paieront sûrement pour revoir les têtes de leurs disparus, assez, espérons-le, pour payer le guérisseur à Ségodin qui est répandu tout partout. »

- « Et ma punition ? Vous me laissez là avec l’ogre, c’est ça ? »

- « Non, pauvre bête, on vous ramène...Vous ferez juste le voyage à l’intérieur du coffre ! »