L'Autre-Monde
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Épisode 111 – Le Disparu

 

            Le messager gravit la colline abrupte en soufflant et en hoquetant, blafard, en nage et vacillant à chaque pas sous le poids de sa cargaison. Lorsque l’interminable sentier sinueux le porta enfin au sommet de la pente, il s’écroula d’un bloc sur le séant, ne cessant d’haleter que pour vider sa gourde. Ce fut à peine s’il leva la tête quand le groupe d’Arzhiel se pressa autour de lui.

 

- « Le courrier, monseigneur ! » annonça fébrilement le coursier en ouvrant le sac passé sur son dos pour en sortir des tablettes de bois. «  Ces messires pourront constater qu’ils ne m’ont pas fait crapahuter trois jours dans les région à vide. Et qu’ils se rassurent si le scrupule de m’avoir exposé aux loups et aux brigands les tiraille, le poids conséquent de leur courrier n’aura pas été la pire gêne lors de mes multiples fuites pour échapper aux périls. »

- « C’est pas la peine de vous montrer grognon, là voilà votre pièce ! » répondit Arzhiel en lançant au nain éreinté de fatigue une malheureuse piécette de cuivre, sale et tordue.

- « C’est quoi ces tablettes de bois ? » interrogea Doreen en examinant les planches couvertes de runes.

- « Les nouvelles et les rapports récents », répondit le messager en empochant son pourboire avec délectation. « Les nains ne sont pas aussi perméables à la technologie étrangère qu’on essaie de le faire croire. On utilise des supports en bois pour faciliter la gravure et le transport. Même si certains demeurent à mon goût bien trop attachés aux anciennes mœurs… »

 

            Le nain sortit avec peine une lourde tablette en pierre qu’il tendit à Brandir avec un regard noir.

 

- « Du courrier pour moi ?! » réagit le berserker, étonné. « Impossible, je ne sais pas lire et je n’ai ni famille, ni ami. Remballez ça mon vieux, ce doit être une erreur. Collez-y un sceau « n’habite pas à la caverne indiquée. »

- « C’est vous le sot, faîtes voir ! » intervint Arzhiel alors que le coursier cédait son teint livide pour un brusque virage vers l’écarlate version homicide.

- « Vous ne lisez pas vos rapports d’abord ? » questionna Doreen.

- «  Non, il n’y a que des lettres d’insultes de Svorn, des rappels de créances et des déclarations de guerre des seigneurs voisins sans doute provoqués par Svorn ou vexés par Elenwë. Vous pensez que j’avais prévu en laissant les manettes du Karak à ces deux-là ! Garfyon est chargé de rattraper le coup en adressant en retour des lettres-types d’excuses vierges que j’ai préparé avant de partir. Croyez-moi, le plus bizarre dans le tas, c’est bien une tablette pour Brandir ! Par les valseuses de mes ancêtres ! C’est une déclaration d’amour ! Il est temps que je rentre. Ils craquent tous à la maison. »

- « Lisez, seigneur ! » s’exclama Brandir, dévoré par la curiosité. « C’est gravé quoi ? »

- « Des mièvreries dans l’ensemble, quelques rimes pathétiques et des compliments à gerber. Je ne lis pas tout à haute voix, c’est trop la honte. Visez ça : votre regard pétillant et votre démarche chaloupée me ravissent le cœur. »

-  « J’ai rien compris, » soupira le guerrier. « Y a plein de mots… »

- « En gros, ça veut dire que vous avez un regard de pigeon sous fumette et que vous marchez comme une quille, » traduisit Arzhiel en poursuivant sa lecture. « Ma parole, c’est digne de Rugfid des conneries pareilles, mais c’est même pas une vanne. Y a des runes officielles et même une demande en mariage. »

- « Berk, c’est dégueu, » commenta Hjotra, grimaçant en examinant Brandir.

- « C’est signé Briga Brumacier, c’est un vrai nom d’une vraie naine qui existe ! Et c’est pas une pécore, y a un forgeron et un protecteur dans son arbre généalogique ! Vous la connaissez ?! »

- « Briga ? Oui, c’est une fille qui voulait danser avec moi au bal des Fûts Percés. Mais j’étais trop ivre et je l’ai prise pour un dragon. Je trouvais curieux qu’elle revienne m’inviter après que je l’ai étalée d’une droite dans les dents avant de l’enfermer dans un tonneau. Dites, seigneur, ça veut dire que je vais me marier et avoir une descendance ? »

- « Ça me fait mal de le dire, mais si vous acceptez, oui. On dirait que vous allez réaliser votre rêve. Vous allez pouvoir avoir des héritiers et enfin trouver ensuite une mort glorieuse. »

- « Si ça ne faisait pas aussi elfe, je crois que je verserais une larme de joie, » déclara le berserker félicité par tout le monde, sauf Arzhiel.

- « Je file au Karak communiquer votre accord ! » s’exclama gaiement le messager. « Vous auriez des provisions, les mecs ? Un ours m’a raflé les miennes tandis que je fuyais une bande de gobelins en traversant une rivière en crue. Je peux vous refiler un calendrier avec des gravures de chatons en échange si vous voulez. »

- « Mangez des racines et des graines, ça complètera votre régime de sportif », le rabroua Arzhiel. « Maintenant, barrez-vous avant que je ne vous donne de l’élan. »

- « Pourquoi vous faîtes la tête comme lorsque vous parlez de votre épouse ? » s’enquit Doreen. « Vous avez peur d’être le témoin du mariage de Brandir ? »

- « Occupez-vous de vos miches dès qu’elles pousseront. Allez, c’est bon les enfants ! On a de la route à faire et un contrat à honorer. »

 

            Le seigneur de guerre fit repartir le groupe d’un pas décidé, sans se départir de son expression bourrue et renfermée sous les regards interrogatifs de Doreen. Brandir, aux anges, avait du mal à suivre le rythme rapide imposé, surtout depuis qu’il s’était mis en tête d’améliorer sa démarche. Après quelques heures de progression où Arzhiel ne décrocha que des grognements réguliers et Brandir, des gloussements ponctuels, les quatre chasseurs de prime parvinrent aux abords d’un marécage infect et désolé.

 

- « Vous n’êtes quand même pas jaloux parce que votre ami va se marier avec une naine alors que vous êtes avec une elfe ? » demanda Doreen à Arzhiel tandis qu’ils surveillaient les alentours.

- « Jaloux de Brandir ?! » manqua de s’étouffer le nain. « Si je ne faisais pas la gueule, je crois que je me bidonnerais. C’est ici que ça se complique les enfants. C’est la crèche à la vermine ce coin pourri donc on ouvre l’œil et on tape sur tout ce qui bouge. Oui, Hjotra, sauf entre-nous…Le jeune fiancé, vous passez devant, je préfère encore voir votre popotin éléphantesque que votre sourire niais. »

- « Je sais ! » insista Doreen. « Vous craignez que Brandir passe plus de temps avec son épouse qu’avec vous parce que vous vous êtes habitué à l’avoir à vos côtés et qu’au fond, vous l’aimez bien. J’ai raison ? »

- « Vous savez que dans le feu de l’action, je peux vous confondre avec n’importe quel ennemi ? Ce serait plus facile si vous ne ressembliez pas autant à un homme. »

- « J’ai trouvé ! Vous connaissez Briga et vous êtes amoureux d’elle ! C’est forcément ça ! »

- « Oh, désolé ! C’est mon pousson qui vous a fait chuter dans cette eau saumâtre et boueuse infestée de serpents ? Passez devant rejoindre Brandir pour que ça n’arrive plus. Et entre-nous, lâchez-moi la grappe, vous ne trouverez pas. »

- « Qui sait ? » rétorqua la jeune fille avec un air de défi et en sortant de l’eau.

- « Qui c’est qui ? » demanda Hjotra.

- « Non », le corrigea Doreen. « Qui sait quoi. »

- « Je sais pas, c’est qui quoi ? »

- « Tenez, Hjotra, » soupira Arzhiel, las. « Passez en tête vous aussi. On tente une nouvelle configuration : trois boulets en première ligne et moi vingt pas derrière, à l’abri de la crise de nerfs. En route ! »

 

            La joyeuse troupe s’enfonça dans les marais hostiles jusqu’à ce que le sol meuble fasse bientôt place à des sables mouvants et de larges bancs de mousses spongieuses, rares îlots flottant à la surface de lacs de boue malodorants. Des créatures hideuses croisèrent leur chemin et parfois les attaquèrent et c’est finalement épuisés, crottés et blessés que les voyageurs arrivèrent à destination : un arbre plusieurs fois centenaire au tronc gigantesque aménagé pour abriter une chaumière délabrée.

 

- « Qu’est-ce que c’est ? » répondit une voix aigue à l’intérieur lorsque les nains frappèrent à la porte.

- « C’est pour les calendriers ! Vous aimez les chatons ? » lança ironiquement Arzhiel, toujours d’humeur taquine.

- « Ou bien vous pensez que l’amour et le bonheur vont rendre Brandir moins redoutable guerrier qu’il ne l’est ? » proposa Doreen tandis qu’on leur ouvrait.

- « Trouvez-vous un petit copain ou une petite amie, quel que soit votre sexe et oubliez-moi », marmonna Arzhiel entre ses dents.

- « Oh ! » fit une vieille elfe aux mille rides en découvrant les visiteurs sur son seuil. « Ce sont mes chers petits lutins ! »

- « En vérité, on est des nains, mais c’est vrai que les gros bides, les haches et les barbes longues peuvent porter à confusion…On a rempli notre part du marché, comme convenu. »

- « Attendez… » réfléchit l’ermite. « Vous devez être le groupe que j’ai envoyé chercher le Torque de Feuillargent, c’est ça ? »

- « Presque ! » répondit gaiement Arzhiel. « Mais en fait, carrément pas. Vous nous avez chargé de récupérer l’Œil du Ciel, le talisman volé par Nehvrik le Contagieux. Vous nous remettez ? Super, Doreen vos contacts ! La vieille amnésique vivant au fond des marais vient juste de dépasser au classement le clodo légèrement traître et qui bouffait des testicules de chiens. »

- « J’aime bien quand vous rouspétez après moi, Bijou », ricana la jeune fille. « J’ai l’impression d’avoir été une vilaine fille qui va être punie. Laissez-moi gérer l’antiquité, vous allez voir. »

 

            La chasseuse de primes souleva le casque d’Arzhiel, révélant le crapaud endormi qui se cachait dessous. À la vue du batracien, l’elfe retrouva aussitôt ses esprits.

 

- « Oh, c’est toi et ta bande, Crapaud ! Mais bien sûr ! Entrez ! Vous avez l’Œil ? »

- « Et le bon ! » confirma Arzhiel en se recoiffant. « Et aussi la prime pour Nehvrik, mais c’est un détail. »

- « Mon talisman ! » s’exclama l’ermite avec joie en récupérant son bien. « Beau travail, Crapaud ! Et à vous aussi les lutins. Alors, votre récompense promise. Un parchemin du sortilège du Jumeau Maléfique, c’est ça ? »

- « Du tout. C’est quoi comme sort ? »

- « Cela crée un double maléfique qui vous pourrit la vie. »

-  « Ah, je n’en ai pas encore eu des comme ça, » commenta Arzhiel en examinant son équipe. « Plus tard, peut-être. Le marché stipulait que vous pouviez retrouver une personne que l’on cherche sans succès et que vous pouviez même nous téléporter jusqu’à elle. »

- « C’est la vérité. Je vous prépare l’enchantement, j’en ai pour un petit moment. Prenez l’air en attendant, allez visiter les environs. C’est charmant et bucolique en cette saison. »

 

Les nains se retournèrent pour observer les marécages hideux où quelques rares arbres décharnés noyés dans l’eau viciée ployaient sous le poids de plusieurs pendus en décomposition. Brandir s’isola avec sa tablette de déclaration alors qu’il n’en déchiffrait aucun signe, Hjotra joua avec une chouette empaillée et Arzhiel entreprit de nettoyer son armure souillée de boue, rejoint par Doreen.

 

- « Alors, Bijou, est-ce que vous… »

- « Je vous arrête tout de suite. Déjà, Bijou, je ne suis pas fan. En plus, vous allez me poser une question chiante et j’ai les mains prises, je ne pourrais pas vous baffer. »

- « C’est parce que je veux savoir ! » se plaignit la jeune femme. « Pourquoi n’êtes-vous pas heureux pour Brandir ? »

- « Mais je suis heureux pour lui ! Il va enfin se caser et arrêter de harceler les cueilleuses de champignons. En plus, je m’en voudrais de le priver du plaisir d’une épouse digne de la mienne. »

- « Alors c’est quoi ? C’est la notion de mariage qui vous laisse un mauvais souvenir ? »

- « Un peu, même si par chance, je cicatrice assez bien », admit le nain en pointant la grenouille juchée sur sa tête. « Bon, je vais vous le dire car vous êtes encore plus lourde que Hjotra quand il veut adopter un nouvel animal. C’est à cause du nom de famille. »
- « Quel nom ? Aucun de vous n’en porte. »

- « C’est ça. J’ai été banni et j’ai perdu mon nom de famille, symbole de mon rang et ma noblesse. Et tous ceux qui sont entrés dans mon clan, sous mes ordres, n’ont plus eu le droit de porter le leur également. Même si la moitié l’avait déjà perdu pour diverses entorses aux lois naines, comme buter un rival avec une petite cuillère ou mettre trois fois le feu à l’atelier en une semaine, sans faire exprès et sans s’en rendre compte. »

- « Je me demande bien de qui vous pouvez bien parler… » murmura Doreen en jetant un coup d’œil à Brandir et Hjotra, l’un embrassant sa tablette et l’autre mimant un bombardement aérien avec sa chouette, bruits de bouche compris.

- « Perdre son nom est une marque d’humiliation et de déshonneur chez les nains et le serment fait de ne plus pouvoir le revendiquer est solennel et sacré. Je risquais une malédiction des dieux, souvent douloureuse et fatale, si je me présentais avec mon nom complet. Mais ceci ne veut plus rien dire depuis qu’on est arrivés dans ce monde. Les anciennes fautes ne représentent plus rien et les dieux ne sont même plus les mêmes. »

- « Ce qui signifie que vous pouvez ici vous faire appeler comme avant, sans risque de choper une otite mortelle ou de manger une avalanche sur la grenouille. Mais pourquoi ne pas l’avoir fait et quel rapport avec le mariage ? »

- « C’est simple. Lors des mariages entre nains et elfes, les nains adoptent le nom de leur épouse. C’était du moins le cas avec la famille d’Elenwë, des bourges pires que ceux de ma famille. Ce qui implique… » Le nain se redressa brusquement en cirant, l’index menaçant. « Non, Hjotra ! Pas dans la bouche, on a dit ! C’est sale, recrachez ! »

- « Dans ce monde, vous pouvez être appelé par le nom de famille d’Elenwë et pour Brandir…vous craignez que le mariage ne lui rappelle, à lui et aux autres, qu’ils peuvent récupérer leurs noms. »

- « Ils n’y pensaient plus depuis le temps, » se justifia Arzhiel. « Le souci, c’est que s’ils retrouvent tous leurs noms, je vais devoir porter le mien, celui d’Elenwë… »

- « Et il en a honte, le bougre ! » coassa la grenouille avec la voix de l’enchanteresse. « Mon nom n’est sans doute pas aussi noble que le sien, à ses yeux ! »

- « Meuh, non ! C’est juste qu’un nom elfe…ça craint. Même pas ça parle de mithril, de hache ou de montagne, pfff ! »

- « Mais c’est quoi ce nom à la fin ? » demanda Doreen.

Arzhiel et Elenwë répondirent en même temps, mais l’appel de l’ermite elfe recouvrit leur voix. Les nains se regroupèrent autour de la sorcière, impatients.

 

- « Le sort est prêt, les biquets. Il vous mènera vers l’être disparu et que l’on ne sait retrouver. Une fois activé, mon enchantement vous conduira à travers les terres et les lieues auprès de lui. Êtes-vous prêts, amis Crapaud, lutins et chouette décédée ? Bon voyage ! »

 

La magie traversa le groupe comme une fine brume et les inonda d’une lueur intense, englobant l’arbre gigantesque, la chaumière, l’île et les marais environnants. L’instant suivant, Arzhiel, Brandir, Hjotra et Doreen se retrouvaient dans la cour herbeuse et à l’abandon d’un manoir en ruines entouré d’une épaisse et sombre forêt. Le soleil n’était plus à la même place dans le ciel et les alentours n’avaient plus rien de commun avec les marais nauséabonds. Le sortilège les avait bel et bien menés ailleurs. 

 

- « Rugfid ? » appela Arzhiel en postant devant la bâtisse dévastée. « J’espère pour vous que vous êtes mort ou ligoté parce que si vous me forcez à me déplacer, je vous explose. »

- « Qui est là ? » répondit une voix familière.

- « Rugfid ! » lancèrent les trois nains en chœur, armes au poing.

- « Ma parole, je reconnais ces voix…Ne sont-ce donc point mes vaillants et anciens compagnons d’armes et mon seigneur avec eux ?! »

 

            Le cœur battant, le groupe scruta la silhouette qui émergea de l’ombre du porche. Leur expression se figea en un rictus débile quand ils reconnurent Ségodin, le chevalier humain.

 

- « Ségodin ?! » balbutia Arzhiel, estomaqué. « Où est Rugfid ? »

- « Votre cousin ? Je l’ignore. Pas ici en tout cas. Quelle joie de vous revoir ! »

- « Qu’est-ce que c’est que ce sort moisi qu’elle nous a refilé la vieille chique ?! Vous lui avez demandé quoi comme magie ? »

- « Ce que vous vouliez », se défendit Doreen. « Un sort pouvant permettre de localiser et de rejoindre un ancien compagnon de votre équipe aujourd’hui perdu dans la nature. Ce n’est pas le grand blond-là votre cousin ? »

- « Comme c’est excitant ! » ricana Ségodin devant les nains qui affichaient une mine dégoûtée. « Bienvenue dans mon domaine, chers amis ! »