L'Autre-Monde
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Épisode 110 – Cochon Qui s’en Dédit

 

            Agenouillé au milieu de cercles de runes ancestrales et mystiques, Arzhiel méditait, revêtu de son armure étincelante, sa hache maudite fichée au sol à ses côtés, son noble heaume de guerre déposé devant lui. Le nain récitait en de faibles murmures les prières millénaires de son peuple, priant les puissances célestes de lui accorder vaillance et vigueur en vue d’un prochain combat. Assise en face de lui, Doreen tuait le temps en jetant des insectes morts à la grenouille ornant le sommet du crâne du nain, cette dernière coassant de plaisir entre deux gobées.


- « Je ne m’en lasse pas », soupira la jeune fille en souriant.
- « Et vous ne protestez même pas », persifla Elenwë à travers la grenouille. « Avouez-le. Elle vous plaît cette humaine, n’est-ce pas ? »
- « Vous êtes sûres de ne pas vouloir faire un tour toutes les deux ? » marmonna Arzhiel. « Je suis en pleine transe là. »
- « Admettez d’abord que vous ne l’avez enrôlée que pour unir vos intimités ! »
- « Ça veut dire quoi ça ? Que je veux me la faire ? Vous ne pouvez pas parler comme tout le monde et dire farcir ou taper ? Et puis, c’est débile, c’est même pas un garçon manqué, c’est une fille pas commencée ! »

- «  Euh, vous savez que je suis là ? «  fit Doreen en levant le doigt pour signaler sa présence.

- « Allez, c’est pas grave », ronchonna Arzhiel en se relevant. « C’est mort pour le rituel du guerrier. De toute manière, je ne comptais pas survivre au prochain combat. Allons retrouver les deux tartes si elles ne se sont pas paumées en chemin. »

 

Arzhiel et Doreen rassemblèrent leurs affaires, l’un se hâtant de cacher sa grenouille sous son casque, l’autre vérifiant à la dérobée son reflet si elle ressemblait à un garçon. Puis rejoignant le point de rendez-vous, ils n’eurent qu’une heure à attendre pour voir revenir Hjotra et Brandir.


- « Revoilà nos amies les bêtes ! » les accueillit Arzhiel tandis que Hjotra cherchait derrière lui de qui il parlait. « Alors, Brandir, cette reconnaissance dans les bois ? »
- « Je me suis fait attaquer par une pieuvre ! » répondit Brandir, affolé, en surveillant la forêt alentour avec angoisse.

- «  Un crochet à la taverne donc », traduisit Arzhiel. «  Et vous ? Vous avez ramené quoi comme ravitaillement ? »

- «  Alors, j’ai acheté des carottes aux pécores et de la confiture », répondit joyeusement Hjotra. «  Les carottes, c’est au cas où on tomberait sur un ennemi méchant, on les lui offre à manger et comme ça, ça le rend bien plus aimable. La confiture, c’est parce qu’on va chasser des cochons et que le proverbe dit bien qu’ils aiment ça. »

- « On va capturer un voleur de porcs, pas les porcs eux-mêmes, âne bâté ! »

- «  Il est peu lent, non ? » murmura Doreen à l’oreille du seigneur de guerre blasé.

- «  Laissez-le vous expliquer sa théorie sur les légumes blancs qui sont plus sournois que les légumes verts, parce qu’ils ne sont pas verts, vous verrez que ce n’est pas de la lenteur, mais du surplace. »

- «  En parlant de surplace, je pense qu’il vaudrait mieux se mettre en route », déclara la jeune fille en plongeant un doigt dans la confiture. « Mon informateur est un nouveau contact, évitons de lui poser un lapin, mon lapin. »

 

            La chasseuse de primes adressa un clin d’œil au nain en portant son doigt à sa bouche d’un air coquin, déclenchant une nouvelle dispute entre le chef de guerre et Elenwë, à laquelle se joignit bientôt Hjotra, désireux de comprendre la nature exacte de leur cible, cochon, âne, pieuvre ou lapin. Fière de son effet, Doreen mena le groupe turbulent jusqu’à une hutte isolée et particulièrement sale où un ermite crasseux au regard dément les invita à son souper comme le soir tombait.


-  « Vous cherchez à mettre la main sur le Groin, c’est ça ? » caqueta-t-il entre deux bouchées.
-  « Le Groin, l’orc voleur de bétail spécialisé dans les porcs », confirma Doreen. « La rumeur prétend que vous connaissez sa cachette. »
-  « Potentiellement peut-être… »
-  « C’est une réponse ça ?! » tiqua Arzhiel en mâchant.
-  « En négociation, oui », intervint Doreen en posant quelques pièces sur la table.
-  « Mouais. N’empêche que si j’avais une piécette à chaque fois que je réponds une ânerie, on ne courserait pas la racaille pour éponger nos dettes. »
-  « Le Groin campe près du Gué des Saules. Resservez-vous si vous avez faim. »
-  « Au fait, c’est quoi comme plat ? »
-  « Des testicules de chiens errants marinés dans leur jus. »

            Arzhiel recracha aussitôt sa bouchée dans sa chope, Doreen s’évanouit et glissa à terre, Hjotra se mit à pleurer et Brandir, impassible, se resservit en rotant de satisfaction.

 

- « Voyez le bon côté des choses, » commenta Elenwë quand la troupe fut sortie. «  Au moins maintenant, vous savez qu’il ne faudra pas traîner dans le coin si jamais je vous change en chien. »

- « Le clodo a son compte ! » annonça Hjotra en s’écartant de la cabane ravagée par les flammes. « J’ai récupéré notre argent aussi. On peut y aller dès que Doreen aura fini de vomir. »

- « Je vous présente mes excuses, » fit piteusement la jeune fille, se sentant responsable.

- « Enchanté, » répondit Arzhiel. « Voilà qui donnera à réfléchir la prochaine fois qu’on devra choisir entre la bourse ou la vie. Finis les abats, allons abattre et faire mordre la poussière au Groin. »

 

            Les quatre chasseurs de primes marchèrent avec hâte vers le Gué des Saules, sans cesser de se rincer la bouche et en évitant de se parler de face. Lorsque le camp du Groin fut en vue, ils se cachèrent à l’écart mais à peine commençaient-ils à échafauder un plan (la main devant la bouche à cause de l’hygiène), un large filet leur tomba dessus, les rivant sur place. Groin et ses sbires jaillirent de la pénombre en ricanant grassement.

 

- « Le vieil ermite marche avec notre gang, stupide chasseurs de primes ! » éructa l’orc. « On s’offre ses services avec des pieds de porcs, ça le change de sa pitance habituelle. Une dernière volonté avant de servir de repas à mes petites bêtes ? »

- « Deux, en fait », répondit Arzhiel, empêtré. « La première serait de nous libérer parce que Doreen en profite pour me tripoter et ma femme me surveille sous mon casque. La seconde serait que tu recules, orc, car l’effluve d’urine et de déjection porcine que tu véhicules m’indispose encore plus que la vue proche de ton faciès. »

- « Tuez-les ! » grogna le Groin.

- « Attendez ! » s’écria Hjotra. « J’ai de la confiture ! Et des carottes ! »

- « Euh, non, » rectifia Brandir. « Y a plus de confiture, j’ai fini le pot en chemin… »

- « Vous êtes pathétiques, » grommela le voleur de cochons. « Allez les gars ! Débarrassez-nous de…AHHHHHHHHHHHHHHHHH !!! »

 

            Une pieuvre énorme jaillit tout à coup d’un arbre et retomba sur l’orc, lui brisant les os en l’écrasant entre ses tentacules avant de pourchasser ses acolytes qui prirent la fuite en panique.

 

-  « Ce…c’était une pieuvre ? » balbutia Arzhiel alors que Brandir se recroquevillait dans son dos en tremblotant et en couinant d’effroi.
- « Quel temps de cochon ! » conclut Hjotra en surveillant le ciel d’un air ronchon.