L'Autre-Monde
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Épisode 109 – En Chasse

 

            La masse hérissée de pointes du mercenaire fracassa la moitié du bouclier d’Arzhiel dans un bruit sourd et une pluie de débris de bois. Le seigneur de guerre fut projeté en arrière et heurta le tronc d’un arbre dans lequel se planta l’arme de son adversaire, juste à côté de sa tête. Arzhiel, déséquilibré, manqua sa riposte et son coup de marteau dans la rotule de l’humain ne fut pas assez appuyé pour le faire chuter. Il posa alors le pied sur Hjotra, étendu à portée et le fit rouler vers le barbare. Ce dernier, chancelant, s’écroula, fauché par l’ingénieur en boule. Arzhiel, à bout de souffle et de force, l’assomma finalement d’un coup à la tempe. 

 

- « C’est bon ! » haleta le nain. « Je l’ai eu ! »

- « Techniquement, c’est moi qui l’ai eu », rectifia Hjotra en se relevant.

- « Oui et moi j’ai eu notre cible ! » claironna Brandir, tenant en respect un autre humain chétif, plus loin. « Il va vous falloir être plus efficace si vous voulez toucher votre part de la prime à l’avenir, seigneur. »

- « C’est clair que c’est moi qui ai besoin de bosser ! » rouspéta Arzhiel. « C’était quoi cette attaque surprise ?! On ne parle pas aux pigeons avant une embuscade, même s’ils sont marrants et mignons » (le nain foudroya Hjotra du regard) « et même s’ils semblent vous avoir provoqué avec un air insolent » (Arzhiel fusilla cette fois Brandir). « On fout la paix aux piafs, c’est clair ?! C’est comme réciter l’alphabet runique en rotant comme hier ou imiter la voix d’un ogre à l’auberge pour obtenir du rab de potée gratuit, l’avant-veille ! »

- « Oh doux seigneur ! » s’exclama le captif ligoté. « C’était vous ?!  J’ai fini la soirée enfermé dans un tonneau à la cave à me planquer ! »

- « Brandir, tapotez-le un peu pour le calmer celui-là ou faites-lui renifler vos aisselles s’il fait le malin. Est-ce que quelqu’un est blessé ? »

- « Je me suis coupé à l’arrière-bras lors de l’exécution de ma technique de l’hérisson en boule », répondit Hjotra.

- « L’arrière-bras, ça existe pas. »

- « Entre l’épaule et l’avant-bras, vous appelez ça comment, vous ? »

- « C’est évident, c’est…euh…Bon, Brandir, ça va vous ? Vous êtes brûlé au front ? Vous avez morflé une boule de feu ? »

- « Non, je me suis brûlé ce matin avec un haricot trop cuit. »

- « D’accord, je vois. Moi, ça va au fait. Toujours envie de commettre deux homicides puis de me pendre, donc rien de nouveau. Ivor le Fallacieux, je vais vous déférer aux autorités compétentes qui vous recherchent pour vol de bougies, trafic de peignes et commerce illégal de potions de virilité à base de tripes de chat. Je n’aurais qu’une question : c’est vous qui avez trouvé votre surnom ? »

- « Une carrière au service du crime qui s’achève brutalement stoppée par des vaillants chasseurs de primes ivres de justice ! » s’exclama Hjotra dans une pose altière, l’index vers le ciel.

- « Oh non », râla Arzhiel. « Vous n’allez pas nous sortir votre devise à chaque arrestation quand même ! Allez, on se barre. Laissez le garde du corps, il n’est pas recherché, mais prenez-lui son froc car il m’a bien gercé. »

 

            La compagnie reprit la route et rallia la ville la plus proche où les nains présentèrent leur captif au sergent d’armes. Arzhiel poussa Ivor d’une bourrade vers le garde humain et tendit la main avec un sourire avide. L’homme déposa trois pièces d’or dans sa paume tendue avant de les récupérer une à une en énonçant les frais engagés par l’équipe de nains deux jours avant à l’auberge, puis rendit la monnaie en une pièce de cuivre sale et grignotée sur un côté.

 

- « Il me faut une bière », déclara Arzhiel d’une voix traînante et faible, le regard désespéré rivé sur la malheureuse piècette qui trônait au creux de sa main.

- « On peut avoir notre part ? » demandèrent Hjotra et Brandir.

- « Il faut qu’on change notre approche », murmura Arzhiel après avoir payé leur dû en taloches à ses soldats. « Laissons tomber la friture, il nous faut un gros poisson. »

- « Ouais, on va manger ! » triompha Brandir avant d’être menacé d’une baffe.

- « Capturez Rugfid dans ce cas », proposa une voix dans leur dos.

- « Si seulement on savait où le trouver », grogna Arzhiel. « On a écumé tous les bistrots à tapin qu’il fréquente et il n’est nulle part…Mais qui… ?! »

 

            Le nain fit brusquement volte-face et reconnut Doreen, la chasseuse de primes humaine rencontrée quelques semaines auparavant.

 

- « C’est l’Abeille ! Vous êtes encore en vie ? »

- « Mon nom est Doreen », rétorqua l’humaine, vexée. « Et oui, j’ai survécu à cette affreuse piqûre. »

- « Qu’est-ce que vous fichez là ? » interrogea Arzhiel, méfiant. « Vous êtes tombée amoureuse de moi et vous me filez mon joli train, c’est ça ? »

- « Ou alors, je suis chasseuse de primes et comme vous, je traîne non loin des avis de recherche. Je vous ai entendu et je crois qu’on peut s’entraider. Je sais où trouver Aymeric le Démon qui vaut plusieurs centaines de pièces d’or. Mais seule, je ne pourrais jamais lui survivre. J’ai besoin de vous ! »

- « Vous êtes certaine ? » demanda Arzhiel en pointant du doigt Hjotra qui se cachait, terrifié, derrière un tonneau à la vue d’un groupe d’enfants et Brandir qui surveillait l’étal d’un marchand pour lui voler la charcuterie exposée. « Je ne sors jamais sans l’élite de mes guerriers. »

- « Pas le choix, on fera avec », répondit piteusement Doreen tandis que Hjotra rampait jusqu’à elle pour esquiver une fillette de quatre ans. « Aymeric se cache tout près mais ne reste jamais longtemps en place. Demain matin, il aura disparu. Décidez-vous ! »

- « En route, alors », soupira le seigneur de guerre en relevant Hjotra par la ceinture. « L’Abeille, vous passez devant ! Je n’aime pas trop sentir le poids du regard envieux d’une humaine sur mon fondement. »

 

- « Il est là », indiqua Doreen, deux heures plus tard, au groupe caché derrière un buisson. « Il va passer la nuit dans cette tour en ruines. On l’attaque dès qu’il s’endort. »

- « Il a fait quoi pour être recherché ? » interrogea Arzhiel.

- « C’est un capitaine déserteur et un redoutable tueur. Il a massacré des ennemis par dizaines sur le champ de bataille avant de s’en prendre aux siens et de fuir. La rumeur prétend qu’il sombre dans des crises de démences meurtrières, d’où son surnom de démon. D’autres questions ? »

- « On connaît sa pointure ? » demanda Brandir en fixant avec intérêt les bottes du guerrier.

- « Et comment on peut capturer un assassin vétéran timbré et sur ses gardes ? »

- « Il a un point faible », confia Doreen dans un clin d’œil. « Je le suis depuis des jours. Il s’arrange toujours pour éviter les points d’eau, mare, fontaine, rivière…Il les évite comme la peste. »

- « Génial, en plus il est crade comme un clodo. Brandir, je vous laisse les bottes. Oh ! Il se couche ! Je réveille Hjotra et on approche ! »

 

            Le groupe se faufila dans les ombres et encercla la ruine en silence. Au signal de Doreen, les nains se ruèrent à l’intérieur en déversant le baquet et les seaux d’eau transportés avec eux. Aymeric hurla en se retrouvant trempé puis, observa avec perplexité les nains immobiles devant lui.

 

- « Est-ce que je peux…vous aider, messires ? » demanda Aymeric en essorant sa chemise lessivée.

- « Vous avez mal là ou pas ? Ou peur ? »

- « Froid, ça compte ? »

- « Mouais, je ne suis pas expert en observation, mais je le sens pas trop le coup du point faible avec la flotte », commenta Arzhiel. « Bon, revenons à l’ancienne méthode. Allez, le grand, debout. On te capture. Tu as le droit de garder le silence car tout ce que tu diras risque de nous gonfler et on te tapera. »

- « Des chasseurs de primes ?! » s’énerva Aymeric. « Ne pouvez-vous donc pas me laisser en paix ?! Oh, je comprends pour l’eau ! Idiots ! Inconscients ! Si je fuis l’eau, c’est que je suis possédé par un démon et qu’il prend possession de mon corps dès que j’aperçois mon reflet quelque part. C’est pour épargner des innocents que j’ai déserté ! »

- « Euh, Doreen ? » appela Arzhiel en sortant la tête des ruines. « C’est marrant, mais je n’avais pas noté ce détail-là durant l’exposition du plan. »

- « Vous allez regretter de vous être mêlés de mes affaires ! » s’écria Aymeric en dégainant une lourde épée longue ciselée.

- « C’est ça ! » s’exclama Hjotra. « Désarmer le prisonnier ! J’oublie cette étape à chaque fois. »

 

            Doreen, cachée à l’écart dans les fourrés, n’entendit plus la suite de la discussion, recouverte par les cris de rage d’Aymeric, les chants de guerre de Brandir et le fracas frénétique des armes. Quand le silence retomba peu après et qu’elle daigna enfin sortir de son abri, la jeune humaine retrouva les trois nains rossés et ensanglantés, mais victorieux.

 

- « Vous l’avez vaincu ?! » fit-elle, stupéfaite devant la scène de carnage.

- « Une victoire franche même », ironisa Arzhiel en se tordant au sol, en charpie.

- « Éclatante… » ajouta Hjotra, incrusté à l’envers dans un mur.

- « Digne de notre réputation », acheva Brandir avant de vomir du sang.

- « Mais il n’a pas une blessure, juste une vilaine bosse et vous, vous ressemblez à des zombis, mais en plus dégueus ! Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

- « Il nous a pourri », résuma sobrement Arzhiel. « Je lui ai jeté Brandir dessus pour me protéger, mais il n’y a que sa besace qui est partie. Aymeric l’a frappé au vol. Et il s’est pris le saucisson au poivre que Brandir a braqué tout à l’heure en pleine poire. Le poivre dans les yeux, il a voulu reculer et il s’est assommé en se mangeant le mur. Donc une belle victoire, propre et nette. »

- « Félicitations ! » les applaudit Doreen en décollant Hjotra en faisant levier avec le manche de sa hache. « On fait une bonne équipe, non ?! Vous m’acceptez dans votre groupe ? »

- « Disons qu’on vise un certain niveau de compétences et vu la qualité des renseignements que vous avez fournis, on peut dire que vous rivalisez avec les meilleurs d’entre-nous. Et surtout, je suis blessé partout, jusqu’à la grenouille, et j’ai besoin de quelqu’un pour aller chercher du secours. Que de nobles raison, quoi. »

- « Vous ne le regretterez pas, chef ! » rit gaiement Doreen, satisfaite. « Les méchants n’ont qu’à bien se tenir ! »

- « Il me tarde sincèrement la prochaine mission », réussit à articuler Arzhiel avant de sombrer dans le coma.