L'Autre-Monde
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Épisode 108 – La Banqueroute II

 

            Lancé avec verve et émotion dans le récit d’une bataille des Âges Anciens où leurs ancêtres, fidèles au dieu Protecteur, avaient farouchement résistés à un assaut orc, Garfyon ne se rendit pas compte tout de suite que les élèves de son cours de théologie avaient cessé de graver. Le vieux prêtre aperçut alors Arzhiel sur le seuil de la caverne, inspectant d’un regard perçant les rangs des nombreux disciples.

 

- « Seigneur ? Je ne vous ai pas entendu frapper à la porte. »

- « Sans doute parce que je n’ai pas frappé. »

- « Et vous interrompez mon cours parce que… ? »

- « Parce que je croyais que c’était la salle de repos vu le nombre qui pionçait. Non, je vanne. En fait, c’est parce que je suis le seigneur du Karak et que je fais ce qui me chante. Il est où ? »

 

            Garfyon haussa les épaules comme si la réponse était évidente et la question saugrenue. Arzhiel comprit aussitôt et repéra Hjotra au fond de la salle, au coin, coiffé d’un bonnet d’âne.

 

- « Je vous l’emprunte », indiqua Arzhiel en sortant avec l’ingénieur.

- « Je vous le donne ! » répondit vivement Garfyon.

- « J’étais puni », gloussa Hjotra, tiré par la main par Arzhiel.

- « Maintenant, c’est moi qui le suis. J’ai besoin de vous. »

 

            Arzhiel mena l’ingénieur jusqu’à Elenwë qui se préparait à la rencontre en inspirant profondément et en massant ses tempes. Hjotra, ne comprenant pas ce qu’il se passait mais ricanant néanmoins, fut planté devant le couple qui le fixa avec insistance, échangea un regard entendu puis lui fit signe.

 

- « Allez-y, Hjotra. Parlez-nous de votre dernier rêve et ne lésinez surtout pas sur les détails ! Plus c’est chiant, décousu et incompréhensible, mieux ce sera. Donnez votre meilleur ! »

 

            Le nain fut surpris mais s’exécuta. Arzhiel et Elenwë souffrirent dès le début en écoutant son histoire, tremblant, suant et même chancelant sous l’effet de la migraine. Pourtant, chacun écouta avec attention. Ce fut Elenwë qui craqua la première et s’effondra au bout d’une poignée de minutes.

 

- « Et quand le géant à deux têtes aux jambes en fromage eut fini de me dévorer, on fit une partie de saute-bélier et c’est là que les vautours attaquèrent. Moi je me suis caché dans une poterie et… »

- « Stop, par pitié ! » supplia l’elfe tandis qu’Arzhiel, terrassé mais victorieux, reculait pour récupérer. « C’est insupportable ! J’admets ma défaite. C’est inéquitable. Vous avez plus d’entraînement que moi. »

- « Et vous pensez que ça épargne ma santé mentale ?! Vous avez perdu. C’est à vous de lui annoncer. »

- « Il se passe quoi ? » demanda Hjotra. « C’est un jeu ? » 

- « Nul et pas drôle. C’est le Seuil de Tolérance. On ne savait pas comment choisir celui qui vous le direz. On a inventé ça. »

- « C’est marrant. Je le referai en cours avec Garfyon ! Vous vouliez me dire quoi ? »

- « Rugfid a accumulé des dettes colossales que le Karak doit recouvrir à sa place parce que j’ai épousé un nain au seul membre de la famille encore vivant particulièrement nuisible et parasitaire », expliqua Elenwë appuyée par Arzhiel qui acquiesçait gravement. « Le trésor est vide, on a du fermer plusieurs forges et champignonnières et la population est obligée de quitter la montagne pour vivre dans la vallée afin de survivre, parce qu’il n’y a que là-bas qu’ils pourront…comment on dit ? Le truc là dans les champs, pénible et avilissant… »

- « Le travail », répondit Arzhiel avec un regard en coin pour son épouse.

- « C’est ça ! Je ne le retiens jamais celui-là. Bref, Hjotra, au dernier tirage au sort de Svorn pour décider quelle famille devrait partir aujourd’hui, le sort… »

- « ...ou la tricherie du chauve débile nourri de rancoeur et de haine à votre égard… »

- « …a voulu qu’il s’agisse de votre famille, Hjotra. Vos huit sœurs et leurs proches sont bannis du Karak. Ils partent dans une heure. En tant qu’ingénieur en chef, la mesure ne s’applique pas à vous. »

- « Un malheur ne vient jamais seul », grommela Arzhiel. « Huit naines de perdues, un boulet de retrouvé. Tout ceci n’arriverait pas si vous étiez capable de nous fournir les plans des golems d’acier ! On pourrait les vendre pour nous renflouer ! »

- « Je me demande si c’est la faute de l’ingénieur demeuré qui ne sait pas écrire et dessiner un plan ou celle du plus demeuré encore qui l’a embauché ? » s’interrogea Elenwë. « Hjotra, ça va aller ? C’est un coup dur pour vous, je sais. »

- « En fait, j’ai rien compris », avoua le nain avec un sourire niais. « Vous pouvez répéter ? »

- « Maintenant qu’il a répondu à votre question de savoir si le Seuil de Tolérance était vraiment utile, répondez à la sienne », murmura Arzhiel à son épouse avant de la laisser pour mieux apprécier sa victoire.

 

Une heure et quelques tisanes pour calmer la nervosité plus tard

 

- « Leurs adieux sont déchirants », commenta Elenwë en observant la famille de Hjotra le quitter aux portes du Karak. « Si je n’avais pas si parfaitement réussi mon maquillage ce matin, je crois que je verserais une larme ! Regardez ce pauvre Hjotra. Il ne cesse de pleurer en étreignant sa poitrine. »

- « Ce n’est pas tout à fait ça », rectifia Arzhiel, un peu honteux. « Il a entendu l’expression « pincement au cœur » tout à l’heure et il ne la connaît pas. Il a donc testé. Cet abruti s’est arraché la moitié du téton. »

- « Salutations, seigneur à la grenouille ! » lança Svorn en avançant d’un pas fier.

- « Moi au moins j’ai quelque chose sur la tête, Haut-Prêtre dégarni. Vous ne seriez pas en train de sourire parce que vous avez banni les sœurs de Hjotra dont la moitié vous a collé une veste à vos demandes de mariage par hasard ? »

- « Remettriez-vous en cause la justesse du choix divin de Traros exécuté par ma main innocente ? C’est innocent qui vous fait marrer ? Profitez-en bien ! Sachez qu’un couple aussi impie que le vôtre n’est pas à l’abri du choix d’un dieu ! Le peuple ne serait pas choqué de voir son seigneur et son épouse elfe impure bannis à leur tour à cause de la misère qu’ils ont engendrés eux-mêmes ! Votre avenir réside entre mes mains…AIEEE ! »

- « Désolé, la béquille est partie toute seule », fit Arzhiel.

- « Pareil pour la langue de flammes », s’excusa Elenwë tandis que Svorn s’éloignait en boitant et en cramant.

- « Il doit être tendu à jouer au Seuil de Tolérance », remarqua Arzhiel. « Peut-être pire que Hjotra, même si cette dernière phrase n’est pas facile à placer dans une conversation. »

- « Il n’empêche qu’il n’a pas tort. Vous devez assainir les finances avant que ce cornichon n’en profite pour s’emparer du trône. Vous n’avez pas une idée ? »

- « Peut-être bien… »

- « Et une autre que me faire danser nue sur les tables à la taverne ! »

- « Alors non. De toute manière, l’honneur m’oblige à retrouver mon cousin d’abord afin de me venger de son indécrottable débilité. Mais comment le retrouver ? Son unique don réside dans son talent à fuir et se planquer. »

- « Seigneur ! » lança Hjotra en approchant. « Je pars avec mes sœurs. Elles ont trouvé un boulot pour moi dans la vallée ! »

- « Je croyais que le cirque ne revenait qu’à la saison prochaine. »

- « Non, je vais être chasseur de primes ! » s’exclama fièrement l’ingénieur. « Regardez ce parchemin de mise à prix placardé au bourg des bouseux. La récompense est élevée. »

- « Hjotra, Hjotra, Hjotra ! » le tempéra Arzhiel. « Votre enthousiasme est naturel mais cette idée est absurde. Vous êtes incapable de chasser un moustique alors un pirate orc ou un tueur en série elfe noir, vous imaginez ! C’est comme envoyer ma femme expliquer l’abstinence dans un monastère ! »

 

            Elenwë levait le poing pour frapper avant de réfléchir à la comparaison et se raviser.

 

- « C’est pas faux », admit-elle.

- « Vous êtes plein de bonne volonté, Hjotra. Mais comment vous dire sans vous froisser ? Vous êtes débile. Je n’ai pas d’autre argument. »

- « Vous croyez que je n’y arriverais pas, seigneur ? » demanda Hjotra, déçu. « C’est dommage. En plus, ce type recherché, je le connais drôlement bien et la récompense était belle. »

- « Vous connaissez la racaille vous maintenant ? Je croyais qu’on avait décidé de limiter les tournées de bouges dans les villages humains ! »

- « On recherche le Pire Bourge Trop Beau Gosse », lut Elenwë en dépliant le parchemin. « Où est-ce que j’ai déjà entendu ce surnom de crétin ? Waaaaahh ! La récompense ! J’aurais peut-être du épouser un chasseur de primes après tout… »

- « C’est Rugfid ! » hurla Arzhiel en arrachant le parchemin des mains de son épouse. « Et sa récompense ! Elle rembourserait la moitié de nos dettes ! Non…Vous pensez à ce que je pense ? »

- « Ouais ! » s’écria Hjotra en sautant au cou de son seigneur dans une accolade furieuse. « On repart à l’aventure ! J’ai une idée ! Si on se faisait appeler le célèbre duo à la grenouille ! Ou les Crapoteux ! Ou les chasseurs de primes à la grenouille sur la tête ! Ah non, moi j’ai rien sur la tête, zut ! »

- « Ni dedans je vous rassure. Je ne veux pas être chasseur de primes ! C’est dangereux, ça daube et ça craint ! »

- « Et je ne veux pas être pauvre », répondit Elenwë. « Chacun a ses soucis, mon bon. Je vais chercher votre hache et votre casque. Rappelez-moi, chez les nains, je dois porter le deuil combien de temps avant de pouvoir me dégotter un nouvel amant ? »

- « Pas plus que d’habitude, ma belle. Disons, la semaine prochaine, au passage de la prochaine troupe de comédiens itinérants elfes… »

- « Je vous répète que ce jeune éphèbe ne faisait que humer mon parfum ! »

- « Direct dans le décolleté ?! Il doit sentir d’autres effluves depuis que j’ai planté sa tête sur une pique dans le vestiaire des berserkers ! »

- « Un jeune comédien si plein de…talents ! Vous n’êtes qu’un bourrin. Le métier de chasseur de primes est fait pour vous ! »

- « Pourquoi ? Vous pensez que je pourrais buter encore plus d’elfes ? »

 

            Elenwë, vexée, claqua des doigts, libérant un éclair vengeur depuis la grenouille juchée sur la tête de son époux.

 

- « C’est bon, c’est bon, j’irai ! » se ravisa Arzhiel en se tordant par terre. « Et je ferai équipe avec Hjotra ! Franchement, qu’est-ce qui pourrait m’arriver de pire que ça ?! »

- « Seigneur ! » appela Brandir, n’arrêtant son trot qu’une fois arrivé devant Hjotra qui, fou de joie, s’était jeté par terre sur Arzhiel. « Je démissionne ! Un messager vient juste de me livrer ma licence de chasseur de primes ! Il paraît que ça paye bien ! »