L'Autre-Monde
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Épisode 107 – Nosce Te Ipsum

 

- « Vous voulez me demander quelque chose ou vous êtes subitement tombé amoureux de moi ? » questionna Arzhiel à l’attention du nain qui le fixait avec insistance.

- « Rappelez-moi pourquoi vous vous promenez ave une grenouille juchée sur la tête, seigneur ? »

- « Ma sorcière de femme m’a maudit parce que je jurais trop », soupira, lassé, le seigneur de guerre. « Elle m’a collé une grenouille sur le melon pour pouvoir me surveiller à chaque instant. Et je mange un éclair à chaque fois que je dis un gros mot. Ah au fait, si j’en vois un de plus gonfler ses joues ou sauter comme un crapaud pour déconner, je massacre tout le monde. Pour déconner aussi. »

- « Et vous avez pris combien d’éclairs depuis ? » insista le nain curieux.

- « Trop ! » grommela Arzhiel en montrant ses bandages. « Je ne pensais pas que la résistance naturelle des nains à la magie aurait pu servir la noble cause de mon épouse pour me pourrir la vie. Vous pouvez retourner au boulot maintenant ou je dois vous décrire aussi la couleur de mes selles ?! Magnez-vous avant que Hjotra ne revienne. J’ai demandé à Brandir de le retenir à la taverne pour qu’on puisse fouiller son atelier, mais il va revenir tôt ou tard, je crois que ses oies ont faim. »

 

Arzhiel dispersa ses ouvriers à travers toute la pièce, les uns à la recherche de plans, les autres démontant un golem d’acier pour chercher à comprendre comment il fonctionnait.

 

- « Bonjour seigneur ! » lança Hjotra en rentrant. « Bonjour les gars. Qu’est-ce que vous faîtes ? Si vous cherchez mes bouchées aux noisettes, elles sont dans ma caisse à outils, près des cages aux renards. »

- « On s’en secoue pas mal de vos bouchées ! Qu’est-ce que vous fichez là ? Vous devriez être avec Brandir ! »

- « J’y étais. Il devait me retenir une heure comme vous le lui aviez demandé mais il a oublié pourquoi alors je suis venu vous demander. »

- « D’accord, bravo la quiche ! » rouspéta Arzhiel en réprimant le léger mais familier picotement d’un éclair le parcourant. « Venez les gars, on remballe ! »

- « Vous êtes sûrs de ne pas vouloir une bouchée ? » lança Hjotra avant que son chef ne claque la porte derrière lui.

- « Alors ? » demanda Garfyon sur le seuil. « Vous avez trouvé comment fabriquer ces engins ? »

- « Demandez à ma grenouille », le rabroua Arzhiel. « Vous n’auriez pas pu retenir Hjotra ? »

- « Non », répondit le haut prêtre en souriant. « Il aurait fallu lui parler pour cela et ça fait monter ma tension. Le médecin est formel : plus de graisse, de sauce et de Hjotra. »

- « C’est quand même incroyable que ce baudet soit le seul de la montagne à savoir fabriquer les golems d’acier ! » grogna Arzhiel en remontant un escalier vers sa salle du trône. « Il en tient une telle couche que le mois dernier encore, il croyait que le marin était le mari de la marraine ! J’arrête d’y penser, ça va encore me stresser et je vais morfler un orage du crapaud après. Je vais bosser les plans du nouveau réseau de mines de charbon et…C’est quoi ça ?! »

 

Le petit groupe stoppa au milieu d’une cour où trônait sur un piédestal une statue flambant neuve d’Arzhiel, posant noblement avec sa grenouille sur la tête. Le seigneur de guerre repéra bien vite quelques nains cachés dans un coin et ricanant grassement de leur blague. Sans surprise, Svorn se tenait au milieu d’eux.

 

- « C’est à vous que je dois cette œuvre d’art ? » questionna Arzhiel en essayant de se contenir.

- « Je rends hommage à votre seigneurie », répondit ironiquement Svorn en se courbant devant son chef. « Ne trouvez-vous pas que cette statue reflète votre grandeur et votre côté animal à la fois ? Vous voilà enfin devenu une gravure de mode ! »

- « Je dois reconnaître que c’est plutôt bien trouvé », admit Arzhiel avec un sourire contrit. « Comme je suis bon joueur, je viens vous serrer la main. Qu’il ne soit pas dit que je manque d’humour comme de tolérance avec…une bande de pareils manches AHHHHH de guignols, demeurés et impossibles couillons qui AHHHHHOUHHHHHH ne trouveraient pas leurs cervelles de moineau ARRRRGGGGHHH même s’ils la branchaient au moins à temps partiel, glandu !!! ERRRRFFFFFFF »

 

Fumant, crépitant et tenant à peine sur ses jambes, Arzhiel lâcha la main de Svorn à moitié cuit dont la toge commençait même à s’embraser, puis s’éloigna en boitant, un sourire vicieux et jubilant sur les lèvres.

 

- « Et en plus, ça vous fait marrer ! » s’exclama la grenouille, furieuse. « Vous n’apprendrez donc jamais rien ? Vous vous plaignez de vos soldats qui ne sont ni débrouillards ni… »

- « Pourvus d’un quota naturel de matière grise », acheva Arzhiel en s’éclairant dans le couloir grâce aux étincelles courant sur son armure.

- « Vous pouvez les railler, mon bon », poursuivit Elenwë à travers la grenouille. « Mais je vais vous enseigner une vérité absolue : vous avez les boulets que vous méritez ! »

- « Une vérité qui peut expliquer votre place à mes côtés », marmonna le nain.

- « J’ai tout entendu ! » s’écria la sorcière. « Cette fois, Arzhiel, vous allez trop loin. Je vous préviens qu’à la prochaine incartade de langage, la prochaine insulte, le prochain juron ou vanne envers votre prochain, je vous change en elfe ! Et en barde en plus ! »

- « NOOOOOOOOON ! Vous aviez promis de ne plus le faire ! D’accord, je m’excuse ! Je serai sage ! Tenez, j’ai des bouchées aux noix pour vous, je les ai carottés à Hjotra ! Je vous les donne toutes ! »

- « Pas un seul gros mot, Arzhiel. Jusqu’au coucher de soleil…Et gardez-moi les bouchées. »

- « C’est trop injuste ! » ronchonna le seigneur de guerre en rentrant dans sa salle du trône. « Ce Karak est peuplé de boul…de gens ayant tendance à m’irriter et quand on en n’a pas sous le coude, on en importe de l’extérieur ! Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faîtes ici ? »

- « Euh, je suis Elenwë, votre épouse, mais techniquement je suis une grenouille sur votre tête. »

- « Non, mais pas vous, espèce de grelu…d’adorable épouse. Vous là ! Vous n’êtes pas de mon Karak, je me serais souvenu d’une tronche pareille…car elle est dotée de traits très…conceptuels. »

 

Le nain au milieu de la salle fronça les sourcils en reculant, ne retrouvant un semblant de calme que lorsque Arzhiel recouvrit sa grenouille parlante avec son casque.

 

- « Je suis un émissaire de la guilde des marchands des trois cités des Eaux-Fourbes. Je suis agent de recouvrement et comme convenu avec votre cousin Rugfid qui se fait appeler « le pire bourge trop beau gosse », je viens saisir une partie de votre trésorerie, de votre mobilier et quelques serviteurs aussi. Messire ? »

- « Chut, je suis en train d’hyper-ventiler pour éviter de me mettre en rogne et vous exploser. Poursuivez, je vous prie, mon bon monsieur. »

- « Alors… » fit le nain un peu troublé en cherchant dans ses parchemins. « La guilde m’envoie vers vous car nous sommes du même peuple et qu’ils ne souhaitent qu’une fin heureuse à cette déplorable histoire. »

- « À brûle-pourpoint, on peut dire que c’est en effet bien parti ! »

- « Il semblerait que vous soyez le seul membre de famille de messire Rugfid, comme indiqué sur son contrat de recouvrement. Ses dépenses récentes ayant largement dépassées les gains de son entreprise de fabrication de…papier-latrines, il est très endetté et je dois couvrir ses frais sur votre fortune personnelle. Où est la salle des coffres, je vous prie ? »

 

Arzhiel, occupé à se faire les dents sur les accoudoirs de son trône pour se calmer, se redressa en tremblotant, à un doigt d’imploser littéralement.

 

- « Vous savez, mon ami, ma femme prétend que j’ai les ennuis et ceux qui les engendrent, voire les incarnent, que je mérite. C’est peut-être justifié, je ne suis pas un bon mari, un bon guerrier, un bon tacticien, un bon amant, un bon seigneur de Karak et en plus je souffre de gaz au lit. Sur ma tête, grenouille comprise, je vous jure que si cette journée si caractéristique de mon quotidien doit être la dernière en tant que nain, je n’aurais pas le moindre regret à vous formuler la réponse suivante à votre requête : vous n’aurez pas le moindre sou, vous allez déblayer dans la minute et en ce qui concerne le règlement de la dette de mon cousin qui est la mienne maintenant, je brise votre mère par le siège !!! »

 

Arzhiel attendit le sortilège censé le changer en troubadour elfe mais celui-ci ne venant pas, il soulagea sa soudaine joie en dansant avec son visiteur hébété avant de l’expédier à la porte d’un magistral et appuyé coup de pied dans le fondement.

 

- « Alors quoi ? » lança-t-il à la grenouille. « On pionce là-haut ?! »

- « Snif ! » renifla Elenwë larmoyante. « C’était un si beau discours, si émouvant et…si vrai ! Vous avez enfin compris la leçon ? »

- « Mouais », répondit Arzhiel en s’envoyant une bouchée. « Je suis le chef des boulets. »