L'Autre-Monde
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Épisode 106 – Les Gros Maux

 

- « Vous n’y connaissez rien ! » pesta Hjotra à Brandir tandis que tous deux cheminaient le long de la route menant au Karak, le soleil levant dans le dos. « La blonde avait un goût rance qui collait au palais et a mis plus de deux heures avant de me mettre un semblant de fièvre. »

- « Grotesque ! » vociféra Brandir. « La brune a vidé ma bourse et m’a fait rendre trois fois mon plateau des six fromages de pays et ma poularde aux herbes fines. Foi d’ivrogne patenté et reconnu, je ne mettrai plus les pieds dans cette auberge tant que le patron n’aura pas succombé à son ulcère ! »

- « Dîtes », s’interrogea Hjotra, tenaillé par un doute soudain. « On parle bien des bières ? »

- « Ah non, je parlais des serveuses moi. »

- « Regardez ! » l’interrompit l’ingénieur. « J’aperçois une silhouette venant vers nous à travers la brume. Je ramasse des cailloux au cas où ce serait un brigand ou un humain cherchant son chemin ? »

 

            Arzhiel fronça les sourcils pour tenter d’identifier les deux formes se détachant du brouillard matinal, les reconnaissant la seconde suivant un accueil à coups de mottes de terre.

 

- « Seigneur ?! » s’exclama Hjotra en lâchant ses projectiles. « Désolé pour les mottes, on n’a pas trouvé de pierres assez grosses. Qu’est-ce que vous faîtes là ? »

- « Et vous ?! » grogna le seigneur de guerre en s’essuyant le visage avec le manteau de Brandir. « Je fais exprès de me barrer du Karak à l’aube pour être sûr de ne tomber sur aucun nain et naturellement, je me précipite droit sur les deux pires ! Pourquoi vous titubez, vous ? Vous êtes déjà ivre ? »

- « Même pas », ronchonna Brandir, déçu par son honteuse sobriété. « J’ai l’œil rouge, la pâteuse dans la bouche et le pied mou, mais je suis encore clair ! La preuve, j’arrive encore à danser la bourrée du campagnol ! »

- « On l’a apprise hier », expliqua Hjotra, très fier. « Une nouvelle auberge a ouvert au bourg de la vallée et en tant que membres du prestigieux cercle des Bois-sans-soif de la région, nous nous sommes faits un devoir de l’inaugurer. Et vous, pourquoi vous fuyez ? »

- « Vorshek a prononcé son premier mot cette nuit », expliqua Arzhiel, visiblement contrarié.

- « Et il a dit quoi ? »

- « Grognasse… Elenwë a apprécié moyennement. Elle est persuadée que c’est ma faute et que je suis trop grossier. C’est n’importe quoi ! Et puis, comment je pouvais savoir que le gamin écoutait le savon que je passais à cette cruche de bonniche ?! »

- « Moi, mon premier mot fut « ornithorynque » », dit Hjotra avec un sourire nostalgique. « J’ai passé les quatre semaines suivantes chez une tante qui pratiquait des exorcismes à jouer avec ses poupées rituelles en paille et en fumier. La belle époque, quoi ! »

- « Du coup », reprit Arzhiel tandis que lui et Brandir s’écartaient prudemment de Hjotra, « j’ai préféré mettre un peu de distance entre sa mère et moi. On s’habitue aux menaces de mort de son épouse, mais il faut savoir se méfier de celles qu’elle détaille durant un bon quart d’heure avec de la bave aux commissures des lèvres et une veine battant à la tempe. J’ai récupéré le premier ordre de mission sur la pile au Bureau des Quêtes et j’ai filé pour quelques jours, le temps qu’elle passe sa colère sur Garfyon ou un larbin. »

- « C’est quoi le Bureau des Quêtes ? » demanda Brandir. « C’est pas là où on range tous les pigeons voyageurs ? »

- « La volière ? Non, cervelle de puce ! Le Bureau des Quêtes, c’est là où on distribue aux nains qui ne sont pas des parasites écumant les nouvelles tavernes les missions que les bourges et les pécores humains de la vallée nous envoient : buter des brigands, retrouver leurs marmots enlevés, réparer leur moulin, viander leurs voisins, etc…Puisque vous êtes là, vous allez m’aider. On doit parler au bourgmestre à propos d’un ogre borgne et asocial qui dévaste leurs champs de navets. Puissant ! Avec vous deux, encore une sortie qui va me laisser des souvenirs impérissables. En route ! »

- « Je ne crois pas », marmonna Hjotra, le visage fermé. « Je pense sincèrement que le Bureau des Quêtes, c’est l’ancienne chambre de Ségodin où on entrepose les outils cassés et l’engrais des champignonnières. »

 

            Le joyeux trio prit donc la direction du bourg indiqué sur le parchemin de quêtes et y parvint au bout de deux heures et quelques menus incidents comme la bagarre déclenchée par Brandir qui crut reconnaître un chef drow très recherché parmi une bande de bûcherons humains ou la chute accidentelle de Hjotra dans le fleuve après une énième anecdote sur son enfance.

 

- « Pétard de moine ! » ronchonnait Arzhiel. « Par les burgnolles du Protecteur, est-ce que demander à voix haute au milieu de la place du marché bondé à la nouvelle amie d’Elenwë si ses hémorroïdes vont mieux fait de moi un personnage grossier ? Déclencher une seule petite bataille générale à la cantine le jour de la purée de champignons ne fait pas de vous deux des débiles invétérés, c’est un travail de tous les jours. Alors pourquoi traiter le chef de la guilde des tisserands de lopette constipée et de tête de fion serait un signe évident de vulgarité ? »

- « Vous êtes une flétrissure sur la rose des bonnes manières, un handicapé de la politesse et un rustre indécrottable ! » répondit la voix d’Elenwë jaillissant de la mare proche.

- « Courez ! » hurla Arzhiel apeuré en jetant Hjotra dans la mare pour couvrir sa fuite. « Elle nous a suivi ! »

- « Revenez, mufle ! Vous n’échapperez pas à votre châtiment ! »

 

            Un éclair magique illumina les alentours une seconde et une grenouille de belle taille alla se jucher sur la tête d’Arzhiel, éclatant du rire moqueur d’Elenwë.

 

- « La chance ! » commenta Hjotra, re-trempé et jaloux, quand il aperçut l’animal trônant avec classe qu’Arzhiel ne parvenait pas à enlever du haut de son crâne.

- « Cette malédiction sera votre punition », parla Elenwë à travers la grenouille. « Je vais vous surveiller par le biais de cet animal que seule ma magie peut ôter et à chaque vulgarité, je vous balance un éclair. »

- « Ça aurait pu être pire », fit observer Brandir à son chef furieux avant d’être botté par ce dernier. « Elle aurait pu choisir une vache. »

 

            Peu après, les nains frappèrent à la maison du bourgmestre. Celui-ci examina longuement et avec attention les trois nains à sa porte avant d’ouvrir la bouche.

 

- « Vous êtes vraiment des guerriers du Karak ? »

- « Bien sûr ! » rétorqua Arzhiel, toujours vexé. « On a l’air de baladins en tournée ? »

 

            L’homme se pencha pour regarder le bonnet à clochettes vissé sur la tête de Hjotra et le béret à plumes d’oie sur celle d’Arzhiel.

 

- « Non, mais c’est parce qu’on a croisé une tapet…un sensible chapelier avec son chariot pourr…usé sur cette salop…sur votre route endommagée et nous avons effectué des achats…utiles. »

- « Le défaut d’élocution, vous l’avez de naissance ? J’ai un rebouteux qui peut vous arranger ça, vous savez. »

- « Non c’est à cause de sa femme qui est dans une grenouille sur sa tête et qui le foudroie s’il dit des gros mots », répondit Hjotra avec un franc sourire et dans un bruit de grelots.

- « L’ogre vit dans les collines, à l’est », indiqua le bourgmestre avant de claquer sa porte aux nez des nains. « Et vous direz à votre seigneur Arzhiel que la prochaine fois qu’il m’envoie des tarés, je lui colle ma fourche dans sa mine intime ! »

- « De quoi ?! » tiqua Arzhiel. « Mais le seigneur Arzhiel il te fait de partout et il crame ton village tout pourrav avec juste…AHHHHHHHHHH ! Arrêtez ça ! C’est ce pécore crasseux qui…AHHHHHHHHHHH ! Mais pas deux fois de suite, bon sang ! Si je claque à cause de votre fout…méchante magie, j’exige dans mon testament que vous vous remariez avec Svorn ! AHHHHHHHHHHHHHH ! Mais j’ai pas dit de grossièretés là !!! »

- « Oups, le dernier éclair m’a échappé », s’excusa la grenouille sous le béret.

- « On ferait mieux de se dépêcher », déclara Hjotra en scrutant le ciel. « Le temps est à l’orage ».

 

- « Je vais mourir, je vous promets ! » se lamenta Arzhiel encore fumant. « Avec les six éclairs pour arriver jusqu’aux collines, ça fait dix-huit fois. Je vais finir par choper des supers pouvoirs ou me changer en tas de cendres ! »

- « Chuuuut ! » fit Brandir. « C’est une planque ! Le pécore a dit que l’ogre passait par ici. »

- « Je vois plein de petites étoiles qui dansent ! » délira Arzhiel, vautré par terre.

- « Je mangerais bien un civet de ragondin », songea Hjotra en tripotant son chef avec un bâton pour faire jaillir des étincelles de son corps.

- « C’est franchement le plat qui me conforte dans l’idée d’être végétarienne », fit Elenwë.

- « Hé ! On a dit plus de gros mot. »

- « J’en ai par-dessus la tête de vous ! » pesta Arzhiel à l’attention de la grenouille impassible. « Tu n’es pas plus grosse qu’un bœuf et tu fais ta reinette, mais je vais te déloger tôt ou tard ! »

- « Elle ne vous crooaa pas », plaisanta Elenwë.

- « Aux armes ! » s’exclama Brandir. « L’ogre est en vue ! Mazette ! Il est énorme ! C’est vraiment pas de bol, au corps au corps, il m’aurait éclaté mais je ne peux pas mourir aujourd’hui, je n’ai pas changé de pagne. Ça risque de faire tâche à mon rituel funéraire. Désolé, seigneur, je vais avoir besoin de vous. Seigneur, ce ne sont pas des pillards gobelins qui ont volé votre casque fétiche, c’est Hjotra et moi qui l’avons cassé en jouant aux paladins. »

 

            Arzhiel commença à hurler, furieux devant l’aveu, et se retrouva vite saisi par les bras et les pieds par ses deux serviteurs qui le balancèrent sur l’ogre. La créature vacilla sous l’impact mais ne s’effondra, foudroyée, qu’au quatrième juron du seigneur fou de rage.

 

- « C’est sympa finalement les missions », conclut Brandir, satisfait. « On devrait faire ça plus souvent. »

- « C’est vrai », acquiesça Hjotra. « Vous croyez que le chef serait chaud pour une seconde mission aujourd’hui ? »

- « Je ne sais pas. Je vais chercher un bâton pour le réveiller et lui demander. »