L'Autre-Monde
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Épisode 105 – Le Benêt, la Futée et l’Abeille

 

            Arzhiel cravacha son bouquetin en lui fouettant frénétiquement les flancs, dévalant furieusement le chemin en pente pour ne s’arrêter qu’en pilant dans un nuage de fumée une fois parvenu devant Hjotra qui sirotait une bière le long de la route. Écarlate, le seigneur de guerre sauta à bas de sa monture essoufflée et se planta avec un air stupéfait et interrogatif devant l’ingénieur, aussitôt rejoint par le reste de sa garde.

 

- « Quoi ? » demanda Hjotra devant son chef qui restait muet, se doutant bien que quelque chose clochait, avant de s’exclamer avec enthousiasme. « Je sais ! C’est une devinette ! Alors, vous êtes tout violacé…Un navet ? Non, non ! Le poing levé…vous voulez commander un truc à grignoter ? C’est un animal, un minéral ? Une chanson peut-être ? Vous voulez qu’on chante ? »

- « Oui, c’est ça », répondit Arzhiel, son regard fulminant se mêlant à ceux des autres nains. « Je me suis cogné trente bornes depuis le Karak juste pour vous entendre chanter la litanie du nain gogol invétéré brusquement expédié à coups de lattes dans le plus proche fourré d’orties et de ronces ! Vous pouvez m’expliquer pourquoi le convoi dont vous aviez la charge fume encore à deux cent pas, son escorte massacrée et sa cargaison de cottes de mithril disparue tandis que vous, sans souci la violette, faîtes paisiblement bronzette sur le bas-côté ?! »

- « C’est tout à fait explicable », se défendit Hjotra. « Y avait une vache trop craquante dans le champ là-bas, mais une affreuse guêpe lui tournait autour alors j’ai laissé le convoi poursuivre le temps de la chasser, mais je l’ai avalée sans faire exprès, alors j’attends depuis ici d’avoir fini de la digérer pour pas qu’elle me pique à l’intérieur. »

 

            Arzhiel, Garfyon et les autres guerriers échangèrent un regard perplexe et circonspect, certains abasourdis, d’autres cherchant à comprendre la fin de ce qu’ils pensaient être une blague et d’autres humectant l’air à la recherche d’une odeur de drogue pouvant justifier pareille réponse.

 

- « On a perdu vingt copains dans l’attaque et une fortune en cottes de mithril », tâcha de clarifier Garfyon. « Vous étiez responsable de cette expédition, votre manquement au devoir est gravissime. Vous comprenez ? La situation est critique pour vous. »

- « Vous ne pouvez pas trouver encore plus improbable comme excuse, face de fromage ?! » résuma mieux Arzhiel.

- « Attendez ! » lança Hjotra, le regard dur, se levant d’un bond, le poing tremblant. « Je crois que c’est bon. Excusez-moi, ma digestion est terminée là. La nature m’appelle. »

- « Qu’est-ce qu’on va faire ? » demanda Garfyon, dépité, tandis que Hjotra disparaissait dans les buissons en toute hâte.

- « On va déjà s’éloigner. Et puis on se remet en chasse des pillards, on n’a pas le choix ! »

- « Je parlais de Hjotra, seigneur. Sa faute est impardonnable et il n’éprouve aucun remord. C’est un incompétent et une tare pour le clan. Il met dans l’embarras tout le Karak. Il a encore une fois failli à son devoir et bafoué son honneur. Un vrai nain aurait déjà expié sa faute par l’exil ou le suicide rituel. Même si vous tenez à lui, cette fois vous devez le châtier ! »

- « Comment ça je tiens à lui ?! » répondit Arzhiel en lançant à intervalles réguliers des cailloux dans les buissons tandis que Hjotra piaillait de douleur en les recevant. « Vous voulez mon marteau où je pense pour déblatérer de telles âneries ?! L’exiler reviendrait à lâcher une calamité sur le monde, vous imaginez ? Et je ne peux pas le buter, il est le seul à savoir fabriquer ses fichus golems d’acier ! Il est irrécupérable. La prison, le bâton, rien n’y fait. Je n’ai plus le choix, c’est cruel, mais je vais devoir l’inscrire aux cours de broderie et d’histoire de la mode vestimentaire elfe. »

 

            Un chariot remonta la route et ralentit à hauteur de la quinzaine de nains alignés occupés à lancer des cailloux dans les fourrés. Une jeune humaine conduisait l’attelage et se gara devant Arzhiel avant de le saluer avec grâce et respect.

 

- « Ceci doit vous appartenir, je pense », lança-t-elle en découvrant le contenu de son chariot : des piles d’armures brillantes frappées aux armes du Karak. « Je me doutais bien qu’en suivant la route vers votre montagne, je tomberais sur vous. »

- « Qui êtes-vous ?! » s’exclama Garfyon, stupéfait. « Où avez-vous trouvé ceci ?! »

- « Dans le repaire de la bande de brigands que je filais depuis deux mois », répondit la jeune fille en souriant, fière de son effet. « Je me nomme Doreen, je suis chasseuse de primes. Vous pouvez récupérer votre bien et vous rassurer. Les bandits responsables de ce forfait croupissent en geôle à cette heure-ci. »

- « Bien », acquiesça Arzhiel. « Et combien votre acte de charité et livraison vont nous coûter ? »

- « La récompense pour ces gueux garnit déjà ma bourse, messire. Vous ne m’êtes pas redevables, votre légion a balayé le mois dernier la troupe orc qui tentait de piller le village où vit ma famille. Nous sommes quittes. En gage de ma reconnaissance, vous trouverez dans ce chariot une lettre du commanditaire de ces pillards, un de vos seigneurs voisins. Avisez. Adieu, doux seigneur ! J’ai de l’or à dépenser ! »

 

            Doreen détacha l’un des chevaux de l’attelage et partit au galop en lançant un clin d’œil amical aux nains encore surpris.

 

- « Est-ce que vous avez vu ça ? » demanda Garfyon, ébahi.

- « Oui », répondit Arzhiel. « Son pantalon était maillé à la fesse gauche. Et elle ne porte rien en dessous. »

- « Trop fort ! » cria Hjotra en sortant des buissons, une pâquerette à la main. « Cette fleur est vraiment magique ! J’ai demandé que la pluie de pierres s’arrête, ça a marché ! J’ai demandé que ma boulette soit réparée et revoilà les cottes ! Génial, il me reste un souhait ! Au diable la varicelle, je l’utilise ! Je souhaite être couvert de richesses ! »

 

            Arzhiel exauça le vœu de son ingénieur et l’assomma en lui jetant une dizaine d’armures de mithril bien pesantes sur le sommet du crâne.

 

            Quelques jours après, les armées du Karak assiégeaient le château du baron voisin confondu grâce à la correspondance offerte par Doreen. Arzhiel et son état-major déjeunaient en assistant au spectacle des catapultes anéantissant les murailles humaines, applaudissant ou rotant selon l’importance de l’impact. Seul Svorn, piétinant d’impatience, n’appréciait pas ce moment de détente générale.

 

- « Seigneur ! » gémit le haut prêtre. « Je vous en prie ! Laissez-moi aller au combat ! C’est pratiquement terminé ! Je vais tout manquer ! »

- « Pour la troisième fois, Svorn, vous avez perdu au concours de corde à sauter contre Brandir, c’est donc les berserkers qui mènent l’assaut avec les golems d’acier et pas vos lanceurs. Asseyez-vous, prenez une cuisse d’âne pendant qu’elles sont encore chaudes et relaxez-vous. »

- « C’est inadmissible ! Je suis le haut prêtre de Traros ! Et c’est moi qui ai tué Teclan, je vous rappelle ! »

- « Avec vos miches et votre embonpoint alors posez un cul et mangez ou je vous envoie nous attendre à l’auberge du coin en compagnie de Hjotra, avec les punis. Ah, Garfyon ! Approchez ! »

- « Messire, vous aviez raison », déclara le prêtre tandis que Svorn s’éloignait en boudant. « Les experts ont examinés le parchemin, il est authentique. Les espions rapportent que la famille de Doreen vit bien dans un patelin proche et qu’elle a bien capturé les brigands. Vous croyez que tout est vrai dans cette histoire ? »

- « Non, elle cherche à nous entuber, c’est clair », répondit Arzhiel avant de se lever d’un bond pour la ola quand une tour s’effondra. « J’ai mené une enquête parallèle avec des espions compétents, c’est-à-dire pas les nôtres. Doreen n’est chasseuse de primes que depuis l’été dernier. Avant, elle était à la tête d’une bande de voleurs de grand chemin. Sa famille, bannie des terres du seigneur que nous attaquons sous ses conseils, a trouvé refuge dans notre fief mais elle cherche à se venger depuis. C’est pour ça qu’elle est devenue voleuse. Elle est futée. C’est elle qui a proposé au seigneur de lui livrer nos cottes de mithril à un prix irrésistible. La lettre que nous avons n’est que l’accord de ce dernier, mais il ignorait qu’elles nous appartenaient. »

- « C’est tordu comme plan. Mais elle a vraiment livré les brigands aux autorités. »

- « Pour effacer ses preuves en trahissant les siens ou pour éviter d’être doublée. C’est plus facile de capturer toute une bande quand on sait où ils se cachent et en ayant leur confiance. Son but était de nous pousser à attaquer ce vilain seigneur qu’elle déteste tant. »

- « Mais pourquoi avoir accepté si vous saviez qu’elle nous manipulait ? »

- « Je l’aime pas celui-là », rétorqua Arzhiel en pointant le château en flammes avec son os d’âne. « Il a renchéri une fois sur une stère de bois que je voulais acheter. Et il a un gros pif. »

- « Et pour Doreen ? Vous allez faire quoi ? »

- « Je la fais surveiller. Elle est à l’auberge, sur le chemin. Elle attend de voir son ennemi complètement laminé. Je l’aime bien au final, elle est sadique et ne porte pas de sous-vêtement. Elle me rappelle Elenwë. »

 

            Un garde s’approcha au trot et chuchota à l’oreille du seigneur de guerre, le laissant bouche bée.

 

- « Vous croyez au destin ? » demanda-t-il, médusé, à Garfyon.

- « Murang, le Protecteur, dans sa grande noblesse et sa bonté infinie, veille sur la vie de chaque nain et nous aide à puiser dans notre cœur la… »

- « Non, mais fermez-la en fait. C’était juste pour amener la discussion. Je viens d’avoir des nouvelles de Doreen. La réussite de son plan lui a fait perdre la tête. Elle a voulu fêter la chute de son ennemi en payant tournée sur tournée à l’auberge. Manque de bol, cette cruche bien pleine a voulu embrasser Hjotra qui glandait là à son cours de danse elfique. Il parait qu’elle a avalé une abeille durant le baiser, ce qui nous apprend encore deux choses sur elle : elle n’a aucun goût pour choisir les hommes et… »

- « Et ? » interrogea Garfyon.

- « Et elle est allergique aux piqûres d’abeille », répondit Arzhiel en grimaçant.