L'Autre-Monde
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Épisode 104 – Le Cœur Imprenable

 

            Elenwë faisait les cent pas, soupirant d’impatience en fixant la porte à double battant close du grand hall lorsque celle-ci s’entrebâilla, laissant apparaître la silhouette d’Arzhiel qui s’esquivait visiblement en toute discrétion. Il fut suivi une seconde du brouhaha provenant de la pièce et qui retomba lorsque le seigneur nain referma la porte d’un air las.

 

- « Alors ?! » s’enquit l’elfe avec une vive excitation.

- « Je me suis barré, ça commençait à m’effriter les noisettes. »

- « Mais je m’en tamponne le fondement de vos noisettes ! Le jugement ?! »

- « Le Thing (tribunal nain) a jugé les trois andouilles coupables. Les sanctions ont été lourdes : deux tresses tranchées et une demie barbe rasée. Svorn a bien défendu ses adeptes mais Garfyon était inflexible. Y a eu un moment où ils ont même failli se mettre sur la gueule. Svorn a pris la canne de Garfyon dans le pif et a essayé de riposter avec des runes, mais il a trébuché sur le goret domestique de Hjotra et après je ne sais pas, je me suis rendormi. »

- « Attendez », fit la sorcière incrédule et choquée. « Des visites au barbier ?! C’est ça la sentence de votre tribunal sacré pour juger trois fanatiques qui ont sauvagement agressés des jeunes elfes innocentes et pures ?! »

- « Ah, c’est comme ça que vous l’appelez la dernière mode elfe des jupettes ras le terrain de jeu ? Innocence et pureté ? Se faire amputer d’une tresse, c’est très humiliant pour un nain, ça nous diminue. Vous diriez quoi si on vous rasait la vôtre de barbe ? »

- « Franchement, une demie barbe coupée ! » râla Elenwë, exaspérée. « Vous n’avez pas plus naze comme sentence encore ?! »

- « Non, on a arrêté les gages. Le tour du Karak à cloche-pied, ça ne faisait plus marrer personne à force. »

- « Je vous en prie, mon ami ! Admettez que votre Thing est archaïque et obsolète ! Il se base sur des règles d’un autre temps. La preuve, je suis épouse de seigneur et je n’ai pas le droit d’y assister ! »

- « D’où c’est archaïque ? » répondit le nain en fronçant ses épais sourcils. « Et puis vous êtes une femelle aussi. Les dieux vous ont fait impure et pécheresse, on n’y peut rien non plus. Les tablettes saintes sont très claires là-dessus. Vous naissez souillées, c’est pas un drame ! »

- « Vous croyez à ces âneries ? » grommela Elenwë.

- « Non, c’est du vent. C’est Svorn qui a gravé ça la fois où sa mère l’a puni de mise à mort pour une semaine. Mais je touche un pourcentage sur la taxe aux pèlerins qui se rendent au temple pour se recueillir devant les écrits. »

- « Vous êtes le seigneur de ce Karak », rouspéta la sorcière qui n’en démordait pas. « Vous devez agir pour régler la situation. Dans ce monde, les elfes et les nains sont tous alliés et amis. Je ne vois pas pourquoi les elfes que j’invite vivre dans cette communauté se font caillasser par vos bourrins de sujets ! »

- « C’est les jupettes », répondit Arzhiel en haussant les épaules. « Avec le pognon et le mithril, c’est l’origine de tous les conflits, ne cherchez pas. »

- « C’est pas faux », philosopha l’elfe. « C’est clair que si vos naines se mettaient en jupe, le choc engendrerait sûrement l’apocalypse…ou une recrudescence d’yeux crevés. »

- « Je vais faire graver quelques lois et envoyer la secte de Svorn à la bataille bien dans le sud pour quelques mois. Mais je ne peux pas faire plus. Ce sont des mûlasses ! »

- « Je sais ! » s’exclama Elenwë, prise d’une illumination. « J’ai un plan ! »

- « Je me méfie de vos plans comme de ma première femme. »

- « C’est pas moi votre première femme ? »

- « Ben si, justement… »

 

            Tapis dans l’ombre d’une ruelle silencieuse, Arzhiel et Elenwë épiaient sans relâche la place du marché déserte depuis plus d’une heure. Il n’y avait guère eu de passage à cette heure tardive où le Karak somnolait ou se saoulait. Hormis quelques patrouilles de gardes éméchés en quête d’une taverne pour s’achever, de Brandir bien imbibé qui traversa la place en pagne avec son casque et son marteau à la recherche d’adversaire, de Hjotra qui promenait son putois et, plus tard, d’une patrouille de gardes blessés raccompagnant Brandir jusqu’en prison, ce fut le calme plat.

 

- « Ça ne marchera jamais », commenta Arzhiel en réajustant sa fourrure.

- « Ce n’est pas la première fois que l’on partage une fourrure au cœur de la nuit et que j’entends la même chose », répondit Elenwë.

- « En parlant de fourrure, je peux me joindre à vous ? » demanda la jeune elfe avec eux. « À trois, on se réchaufferait mieux. »

- « C’est marrant, c’est vrai cet effet de déjà-vu », ironisa Arzhiel avant qu’Elenwë n’éloigne l’elfe de son mari d’une vive bourrade. « Svorn ne viendra jamais, on perd notre temps. Si vous croyez qu’il suffit d’un poème sur un parchemin et d’un rendez-vous clandestin pour le jongler, j’aurais déjà tenté le coup pour le faire assassiner. Ce n’est pas Hjotra ! »

- « Voilà quelqu’un ! » l’interrompit Elenwë, fébrile. « C’est lui ! C’est bien lui ! »

- « Quoi c’est lui le haut prêtre craint et respecté par tout le Karak ? » demanda l’elfe d’un air déçu et une pointe dégoûtée.

- « Oui, c’est lui », l’encouragea Elenwë. « Allez, il est riche et très influent. Un petit effort, il n’est pas si repoussant que ça quand même ! »

- « C’est-à-dire que là, la pénombre joue pas mal en sa faveur », confia Arzhiel avant d’écoper d’un coup de coude dans les côtes.

- « Comme on a dit, Oilossë ! Vous vous présentez à lui, vous le séduisez et vous faîtes en sorte qu’il s’éprenne de vous. Le bonheur de votre amour lui ouvrira les yeux quant à sa folle et vaine hostilité envers les elfes et son exemple encouragera les autres. Le Karak connaîtra la concorde et la félicité entre nos peuples ! »

- « On peut tenter ça, mouais », fit Arzhiel, bien moins enthousiaste. « On peut aussi le faire chanter plus tard sur sa liaison avec une femelle impure elfe. Mais c’est vous qui voyez. »

- « Dans tous les cas, Oilossë, il faut franchir le premier pas ! Rendez-vous auprès de lui et usez de vos charmes. Si ça ne marche pas, j’ai glissé une fiole de potion de sommeil dans votre besace. Vous lui en collez une bonne rasade et croyez-moi, ce sera plus facile pour…la suite, quoi. Moi je fais ça tout le temps. »

- « Quoi ?! » tilta Arzhiel.

- « Et le foulard avec une tête d’elfe beau gosse dessinée dessus », demanda Oilossë en fouillant sa besace, « c’est pour quoi faire ? »

- « C’est un autre accessoire », répondit la sorcière, gênée. « Vous pouvez l’étendre sur la tête de votre compagnon de nuit endormi, pour émoustiller votre imagination, par exemple. »

- « Par exemple… » répéta Arzhiel en décochant un regard lourd à son épouse. « Bon vous y allez qu’on aille tous se coucher avec quelqu’un qui ne nous attire pas ? »

 

            Oilossë, très hésitante, ne quittait plus Svorn des yeux, cherchant son courage.

 

- « Donnez-moi de l’alcool fort », conclut-elle, blasée. « Tant qu’à être bourrée, autant l’être pour de bon. »

- « Classe ! » lança Arzhiel quand la jeune elfe se décida à partir. « Vous êtes princesse, non ? »

- « Elle est partie ! » jubila Elenwë. « Je vais encore sauver votre Karak ! »

- « Ou le condamner à une guerre civile et raciale. Entre-nous, je ne connais pas trop les goûts de Svorn et comme donner du plaisir à une femme, ça ne m’intéresse pas. Mais Svorn, raciste, intolérant et arriéré, tomber amoureux d’une elfe opportuniste, cagneuse et godiche, désolé, j’achète pas. »

- « Vous ne croyez vraiment pas à l’amour ? »

- « À la quoi ?! »

- « Et le coup de foudre, ça existe ! »

- « Pour déblayer un rang de paladins, c’est clair que ça gère ! »

- « Vous êtes désespérant. Ce soir, vous aurez droit au jeu du foulard pour la peine. Regardez ! Ils discutent et Svorn n’a même pas saisi sa hache ! Il sourit ! Enfin je crois, je ne l’avais jamais vu sourire. Ils s’éloignent ensemble !!! Suivons-les ! »

- « Je vous préviens que si vous me demandez de les suivre dans leur caverne, je vais direct rejoindre Brandir en cellule. Ou je vous y envoie à ma place. »

- « Si Svorn se radoucit, vous serez bien obligé de reconnaître que mon plan était bon. »

- « Ça ne marchera pas. »

- « Comment pouvez-vous être de si mauvaise foi ?! Regardez-les, ils roucoulent déjà. En quoi mon idée géniale ne porterait pas ses fruits ? »

- « Svorn est un haut prêtre. Pourquoi vous croyez qu’il est toujours à cran tout le temps ? » 

- « Où est-ce que vous voulez en venir ? »

- « Les prêtres font voeu d’abstinence et toute union leur est interdite. Ne soyez pas déçue, pour une fois que vous étiez inspirée. Sur ce, je dois passer à la caverne de plusieurs nobles pour leur demander d’aller surprendre Svorn en plein boulot. Vous venez ? »