L'Autre-Monde
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Épisode 103 – Champ de Trèfle

 

            Ses mains hésitantes tâtonnant dans le vide ne rencontrant aucun obstacle, Arzhiel fit un nouveau pas en avant, s’écrasant douloureusement le nez contre un fin, mais rude pilier. Le nain jura en se frottant le visage, maudissant le bandeau imposé qui le privait de sa vue.

 

- « Mais bon dieu, prévenez quand il y a des obstacles ! » grogna-t-il.

- « C’est vous aussi », lui rétorqua Elenwë. « Il y a un pilier dans le couloir, vous vous ruez dessus. »

- « Ah ben oui, c’est carrément ma faute ! On est arrivés ? »

- « Je savais que cette petite surprise attiserait votre impatience », ricana l’elfe.

- « C’est surtout que j’aimerais qu’il me reste quelques dents quand on y sera. »

 

            Le couple dépassa un dernier coude et déboucha face à une haute et lourde porte devant laquelle les accueillit Garfyon. Arzhiel fut enfin délivré de son bandeau qu’il jeta non sans rancœur par terre avant d’observer les lieux.

 

- « On est où là ? Je ne reconnais pas l’endroit. »

- « C’est normal, seigneur », l’informa le haut prêtre amusé. « C’est une galerie isolée et récente, creusée bien en dessous du Karak. Les ouvriers ont travaillé dur pendant des mois pour que tout soit prêt pour l’anniversaire de votre couronnement. Ouvrez la porte, votre surprise n’attend que vous ! »

 

            Arzhiel observa d’un air soupçonneux son épouse et son prêtre qui gloussaient presque d’excitation, ce qui le renforça un peu plus dans sa méfiance. Avec appréhension, il poussa les portes et jeta un coup d’œil hébété à la large pièce richement ouvragée, décorée de nombreux bas-reliefs ornés de runes, de plusieurs nobles statues de pierre, d’or et de mithril ainsi que d’un imposant sarcophage posé sur un socle en plein milieu.

 

- « Je répète ma question : on est où là ? »

- « Dans votre tombeau ! » s’exclama vivement Elenwë. « C’est ici que vous reposerez après votre trépas. C’est douillet, non ? »

- « Nous n’avons pas lésiné sur les dépenses ! » renchérit Garfyon.

- « C’est des pierres précieuses, là ?! » balbutia Arzhiel, estomaqué. « Et ça, c’est des dorures ?! »

- « Il est ému, c’est adorable », commenta Elenwë.

- « Mais ça a dû coûter une blinde ! Alors si les caisses sont vides pour bâtir une nouvelle tour de garde… »

- « …C’est que tous les récents investissements étaient exclusivement consacrés à la construction de votre tombeau ! » répondit fièrement Garfyon.

- « Et si les ouvriers n’ont toujours pas terminé la citadelle et le mur ouest… »

- « …C’est parce qu’on a abandonné ces chantiers pour s’occuper en priorité de celui-ci ! » lancèrent en chœur Elenwë et Garfyon, tout sourire.

 

            Livide, le souffle court et pris de vertige, Arzhiel se cramponna à une statue qu’il estima à un demi millier de pièces d’or.

 

- « Vous fumez tout notre trésor et monopolisez toute notre main-d’œuvre pour m’offrir un tombeau alors qu’il me reste plus d’un siècle à vivre et vous me l’annoncez en souriant ?! Courez…Courez tous les deux. Je suis bon prince, je vous laisse une minute pour fuir avant de me lancer à vos trousses. Après je vous explose, je vous lamine, je vous massacre et je vous empaille chacun avec la tête de l’autre ! »

- « Seigneur ! » hurla un garde en sang, débarquant en toute hâte au moment où Arzhiel dégainait sa hache et qu’Elenwë et Garfyon se bousculaient dans le couloir pour s’enfuir, apeurés. « Trèfle est devenu dément ! Il ravage tout le Karak ! »

- « Hein ? J’ai rien compris. Il est où le sujet dans votre phrase ? »

- « Euh…Il ? »

- « Non la phrase d’avant ! »

- « Trèfle ? »

- « Oui, ça, c’est quoi Trèfle ? Et pourquoi vous pissez le sang ? »

- « C’est ce damné pilier tout fin avant le virage. Je ne l’ai pas vu, je me suis ruiné le pif dessus… »

- « Trèfle, c’est pas la bestiole toute bizarre que les mineurs ont trouvé au fond d’une mine et que Hjotra a adopté le mois dernier ? » fit Garfyon.

- « Le monstre tout dégueu qui ressemble à la mère d’Elenwë et qui bouffe comme quatre Brandir ? » demanda le seigneur de guerre en esquivant instinctivement une flèche de glace lancée par son épouse.

- « Oui, il est devenu énorme ! » s’écria le garde. « Gigantesque ! Haut comme un donjon. Et il a commencé à attaquer le Karak. On a perdu tout le quartier nord et deux bataillons de guerriers ! La ville est menacée ! On vous cherche partout depuis ce matin ! »

- « J’étais parti visiter ma tombe… » répondit Arzhiel d’un ton lourd de reproches. « Tout un quartier vous dîtes ?! Laissez-moi passer ! Je vais étriper Hjotra ! »

- « Ce n’est pas Trèfle le problème ? » murmura Elenwë.

- « Chaque fléau par ordre d’importance, je vous prie ! » lança le nain en passant le coude à toute hâte avant de ricocher contre le pilier dans un chapelet d’insultes.

 

            Le Karak n’était plus qu’un champ de ruines. Les cavernes comme les plus épaisses murailles avaient été éventrées et piétinées tels des murs de sable par Trèfle aussi grand qu’une colline. Le monstre hideux poussait des hurlements furieux tout en rasant une rangée d’ateliers quand Arzhiel et les siens arrivèrent. Un ultime bataillon de guerriers et de gardes s’enfuyait précipitamment, vulgaires insectes face au titan qui les balayait sans même y prendre gare. Le quartier sud et le centre du Karak venaient à leur tour d’être réduits en tas de poussières.

 

- « Alors vous êtes contents ?! » explosa Arzhiel en montrant le triste spectacle. « Je fais comment maintenant pour payer les réparations de mon Karak avec votre ânerie de tombeau ?! » 

- « Je crains que monseigneur n’ait omis un détail de taille », se défendit Garfyon. « Avant de songer à rebâtir, il faudrait pouvoir se débarrasser de cette chose colossale. »

- « Mais c’est bon », le rassura Arzhiel. « Brandir et ses mulets de berserkers vont se réveiller de leur cuite sous peu et lui défoncer sa face d’herbe folle au Trèfle, vous allez voir. Tenez les voilà là-bas qui se mettent en formation. Les nains ont pourri les dragons jusqu’au dernier, je vous rappelle. C’est pas une mante religieuse mutante coupée de grenouille obèse qui va… »

 

            Un sourd tremblement ébranla la montagne quand Trèfle bondit et retomba avec fureur au milieu des rangs des berserkers occupés à chercher leur place dans la formation. Une affreuse purée de nains broyés avec copeaux d’armures en mithril éclaboussa sur plusieurs dizaines de mètres alentour, laissant Arzhiel bouche bée.

 

- « D’accord, là on est pas bien. Quelqu’un a une idée ? »

- « À part la fuite sur un autre continent vous voulez dire ? » fit Elenwë, terrifiée devant le monstre qui s’approchait.

- « Je vais lui présenter mes excuses. »

 

            Le groupe se retourna d’un même réflexe pour regarder Hjotra qui venait d’apparaître d’un tunnel adjacent. L’ingénieur dévala des escaliers proches pour rejoindre Trèfle, poursuivi par Arzhiel qui le rattrapa in extremis, échangea quelques paroles avec lui, puis revint sur ses pas.

 

- « Qu’est-ce que vous lui avez dit ? » l’interrogea Elenwë.

- « Je lui ai demandé ce qu’il voulait faire et je devais absolument savoir pourquoi il avait appelé cette créature ignoble Trèfle. Les deux réponses étaient débiles donc j’ai laissé tomber l’idée de le sauver. »

- « C’était quoi ? »

- « Il veut raisonner Trèfle en s’excusant de lui avoir perdu son doudou. Et il l’a appelé Trèfle parce qu’il aime les roches et la géologie. »

- « C’est clair que ça méritait de le laisser », reconnut Elenwë, perplexe.

- « Mince ! » jura Arzhiel. « J’ai oublié de l’étriper ! »

- « Euh trop tard », indiqua Garfyon. « Il vient de se faire gober tout cru… »

 

            Trèfle releva la tête en mâchant son ancien maître puis poussa un horrible hurlement de rage.

 

- « Ah ben c’est sûr que si on lui donne n’importe quoi à manger, il va être grognon ! »

- « Attendez ! Tout n’est pas perdu ! Svorn aligne ses lanceurs de runes sur les hauteurs ! Ils vont réduire Trèfle en charpie vu leur nombre ! »

 

            Les prêtres jetèrent leurs pierres ensemble à l’appel de Svorn sous les encouragements des survivants présents. De longues et puissantes détonations retentirent durant d’interminables secondes. Une fumée impénétrable s’éleva ainsi qu’un cri d’agonie déchirant de la part de Trèfle. Un instant, le résultat de l’assaut fut incertain puis une patte immense jaillie avec vigueur de la fumée extermina toute la rangée de lanceurs de runes, Svorn en tête. Arzhiel, Elenwë et Garfyon s’enfuirent à toute vitesse.

 

- « Je m’inquiète pour vous, mon aimé », fit Elenwë à son époux, une fois à l’étage suivant. « Je comprends que le choc de la perte de votre ami Svorn et de vos boulets soit pénibles et… »

- « Je suis hors de moi ! » rugit le seigneur de guerre vociférant. « J’exige des excuses sur-le-champ ! Vous avez dit que Svorn était mon ami, c’est intolérable comme insulte ! »

- « Silence, seigneur ! » le coupa Garfyon. « Écoutez ce bruit ! On dirait…on dirait le bruit d’une tonne de pierre se fissurant et s’apprêtant à tomber. »

 

            Les trois rescapés eurent juste le temps de lever la tête vers le plafond que celui-ci s’écroula sur eux dans un grondement de tous les diables. Arzhiel poussa un jappement et retomba sur le séant en reculant vivement. Il se trouvait dans sa chambre avec Elenwë. Le silence rassurant régnait sur le Karak et tout semblait en ordre.

 

- « Verdict ? » demanda l’elfe avec angoisse. « C’est la première fois que j’utilise ce sortilège de prophétie sur une vision aussi lointaine qu’un mois. Est-ce que ça a réussi ? »

- « Seigneur ! » fit la voix enthousiaste de Hjotra qui rentra en trombe dans la pièce, un gros œuf dans les bras. « Les mineurs viennent de découvrir ça dans un tunnel. Je peux le garder s’il vous plait ? Dîtes ! Dîtes ! Dîtes ! »

 

            Arzhiel se releva lentement, saisit son marteau et s’acharna avec colère sur l’œuf géant jusqu’à ce qu’il n’en reste sur le tapis qu’une masse visqueuse dans laquelle il se calma en y noyant la tête de Hjotra. Puis le seigneur de guerre s’épongea le front, troqua son marteau contre sa hache et se dirigea vers la sortie.

 

- « Mais, nom d’un druide en caleçon,  où allez-vous ?! » s’écria Elenwë, interdite.

- « Un chantier en cours à visiter au sous-sol », répondit Arzhiel en agitant son arme. « Avec de la chance, j’y trouverai Garfyon ! »