L'Autre-Monde
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Épisode 102 – Dernier Hommage

 

Garfyon acheva sa litanie de prières d’usage et s’écarta du pupitre, appelant d’un geste solennel Brandir pour lui céder sa place. Le guerrier, l’air grave et accablé, fendit la foule nombreuse rassemblée sur la place face au temple. Il marqua un temps d’arrêt en passant près du cadavre de son ami capitaine de la garde qui reposait sur un autel de pierre gravé, réservé aux héros du Karak puis, tête basse et mine affligée, il posa sa tablette sur le pupitre pour faire face à la population venue rendre un dernier hommage à son grand ami.

 

- « Il a l’air particulièrement triste », commenta discrètement Elenwë.

- « Je l’ai entraîné la moitié de la nuit pour lui apprendre cette expression », répondit Arzhiel en murmurant. « Je ne vous raconte pas la galère pour venir à bout du rire nerveux qu’il a à chaque cérémonie funéraire. »

- « Et vous avez profité de l’autre moitié de la nuit pour l’aider sur son discours ? »

- « …Ah non, crotte ! Vous croyez que j’aurais du ? »

- « Rarement sobre, Hallveig aimait à taquiner les filles de joie des bas quartiers dès le saut du lit, » commença Brandir en écrasant une larme. « C’est avec émotion que je me rappelle la fois où il avait vomi sur la maquerelle de la taverne du Chaud Lapereau avant de l’assommer avec une chaise, trop saoul et persuadé qu’il s’agissait de son épouse. Regarde, ma petite lopette ! La maquerelle est là avec moi aujourd’hui et même Lulu Sans Fond, ta gueuse préférée ! Nous sommes tous là pour te dire adieu ! »

- « Un hommage…poignant », chuchota Elenwë tandis qu’Arzhiel, mort de honte, s’enfonçait dans son trône.

- « Alors ? » fit Brandir à la fin de son discours, trop longtemps après. « Comment j’étais ? »

- « Fidèle à vous-même », répondit le seigneur de guerre dans une grimace contrite. « La veuve et les enfants ont sans doute appréciés ce…vibrant témoignage. »

- « Oh oui, sans doute aucun », renchérit Elenwë. « Surtout les bruitages et les anecdotes peu glorieuses. »

- « C’est d’ailleurs assez audacieux de votre part de parler de ses frasques extraconjugales, de ses infections intimes et de ses penchants pour la boisson, les préférant à tous ses faits d’armes, à sa brillante carrière militaire, à sa dévotion pour le Karak durant quatre-vingt ans et sa mort héroïque contre dix orcs. Vous êtes sûr que c’était votre ami ? »

- « Un sacré bon pote, seigneur ! Je suis certain qu’il est fier de moi et que là où il est, il m’attend avec impatience. »

- « Ce serait mon cas également à sa place », déclara Elenwë. « Il doit avoir hâte de vous réserver un accueil chaleureux. Et si vous ne voulez pas que ce moment survienne plus tôt que prévu, je vous conseille de vous éclipser prestement avant que ses cousins et frères ne retrouvent votre trace. »

- « Non, pas de suite ! » protesta le berserker, tout excité. « C’est le moment où la veuve va lancer la tête du bélier tranchée à la foule ! »

- « Une tradition naine », renseigna Arzhiel tandis qu’Elenwë, médusée, observait la veuve monter sur l’estrade et, dos tourné à la foule de guerriers se bousculant, s’apprêter à leur lancer la tête du bélier tranchée par Svorn lors d’un rituel, peu avant. « La légende veut que le chanceux qui attrape la tête est promis à une mort glorieuse dans l’année. Ne cherchez pas, c’est une coutume qu’on a piqué aux mariages humains, c’était déjà loufoque à la base. »

 

 

- « Non, j’ai dit ! » répéta Arzhiel. « Il faut que je vous le grave pour que ça rentre ? Je ne vais certainement pas me coltiner trois jours de marche avec vous en plein hiver. C’est pas ma faute si votre pote s’est fait trucider par une bande de maraudeurs. La prochaine fois, il fera gaffe ! »

- « Allez, seigneur ! C’est son dernier vœu. Il veut qu’on répande ses cendres sur le lieu de sa première bataille. Si j’y vais seul, je vais encore me paumer et ne retrouver ma route que dans six mois. »

- « C’est un argument pour me convaincre ou une requête pour que je vous donne de l’élan au départ ? Écoutez, j’ai du boulot de partout, je n’ai pas le temps. Hjotra n’a pas voulu vous accompagner lui ? »

- « Si, j’ai fait comme vous avez dit. J’ai attendu qu’il soit en plein repas à la taverne avec sa nouvelle amie et j’ai débarqué au moment où ils allaient s’embrasser en demandant des nouvelles de ses hémorroïdes et en saluant sa copine avec le prénom de son ex. Comme il n’avait plus de projet pour la semaine à venir, il a accepté de suivre. Mais il est aussi nul que moi en orientalisation. »

- « Orientation, pauvre cloche. Pffff ! Et c’est où le but de la balade ? »

- « La colline aux trolls des neiges. On ne peut pas se tromper. C’est juste au milieu de leur territoire. »

- « Brandir, écoutez-moi. Il n’a pas une raison en ce monde qui me pousserait à seulement envisager l’idée de venir avec deux boulets affronter l’hiver, les loups, les trolls juste… »

- « Arzhiel ! » lança Elenwë en passant avec Vorshek dans les bras. « Le petit vomit et a encore ses coliques. Il devra dormir avec nous pendant au moins quatre jours. »

- « Je vais chercher mon matos… » soupira Arzhiel tandis que Brandir saisissait une suivante d’Elenwë pour danser la gigue de la victoire avant que sa main ne dérape et celle de la servante ne finisse en poing dans ses dents.

 

 

- « C’est marrant, vous ne trouvez pas ? » demanda Hjotra d’un air espiègle.

- « Si vous parlez de votre coupe de cheveux, je suis complètement d’accord », répondit Arzhiel, moins enthousiaste en essuyant le sang sur son armure. « Vous êtes devenu l’égérie des mignons transformistes du Chaud Lapereau avec vos bouclettes. »

- « Non, je parlais du fait que l’on soit attaqués par une meute de loups dès le premier jour, à la première halte. »

- « Oui, on se demande pourquoi. »

 

Arzhiel piétina les cendres encore vives du feu préparé pendant qu’il surveillait les alentours et lança la marmite fumante de viande en sauce dans les bras de Brandir.

 

- « En route, piteuses troupes. Le territoire des trolls des neiges commence après ce défilé. Si on a du bol, ils hibernent encore. Arme au poing, derrière moi, on suit et surtout, mais alors surtout, on la ferme. Avec de l’imagination et du silence, je pense pouvoir me persuader que vous n’êtes pas là. Hjotra, couvrez-vous, vous voulez claquer d’une pneumonie ou vous essayez d’effrayer les bêtes qui rôdent avec votre nouvelle coupe de cheveux ? »

- « Pas de bonnet », répondit l’ingénieur. « Ça m’aide à garder la tête froide. »

- « C’est génial de vous avoir avec nous, seigneur ! On va arriver drôlement plus vite que prévu ! »

- « Vous savez qu’on va juste dans la vallée voisine, hein ? »

- « Oui. Vous allez me gronder si je vous dis que la dernière fois que j’ai voulu y aller seul, je me suis perdu et j’ai mis une semaine à rentrer ? »

- « Oui et en plus, je vous taloche. »

- « Alors, je ne vous le raconte pas. Je ne suis pas bête. »

- « Ce serait insultant pour les animaux, en effet. Hum…Brusquement, le vent charrie une forte odeur. Saleté ! C’est limite tenable ! On doit être proche d’une mine de soufre. »

- « Non, seigneur, c’est moi », dit Brandir d’un air gêné. « J’ai des petits dérangements intestinaux. »

- « Baissez-vous ! Vite ! »

- « Parce que l’air chaud remonte ? » avança Hjotra, le nez pincé.

 

Arzhiel tira ses deux camarades à terre et indiqua au loin la troupe de trolls qui leur barraient l’accès à la colline visée. Arzhiel estima ses chances dans un assaut. Les créatures étaient faméliques et affaiblies après un rude hiver et visiblement exclues du groupe principal. À leurs déplacements lents et leur manque de vigueur évident, il en déduit qu’il s’agissait de malades isolés des autres. Le nain observa les trolls mourants puis Brandir et Hjotra.

 

- « C’est mort pour un affrontement direct », conclut-il, blasé. « Les polios perdent face aux galeux. On va devoir ruser. »

 

Le nain entraîna les siens en hauteur jusqu’à surplomber le groupe de trolls. Puis il planta dans la neige une rune explosive et l’activa en s’écartant. L’explosion provoqua un éboulis qui ravagea les monstres en contrebas.

 

- « Trop fort ! » s’exclama Hjotra, impressionné. « Bien joué, seigneur, j’en ai les paupiettes qui me brûlent tellement j’ai envie de pleurer de joie devant votre exploit ! »

- « On se roulera des galoches plus tard, les filles. L’explosion a du réveiller les autres trolls. On a intérêt à se magner à balancer les cendres avant que la horde ne rapplique. Brandir, envoyez l’urne, vite ! »

- « L’urne pour les cendres ? »

- « Non l’urne pour élire le pire boulet du Karak même si vous mettez un vent à tous malgré la rude concurrence. L’urne contenant les cendres de votre ami Hallveig ! Si vous me dîtes que vous l’avez oublié… »

- « Non, non, rassurez-vous. Je ne l’ai même pas prise. Elle était moche. J’ai mis les cendres dans la poche de mon futal…Ah, mince, je l’ai changé avant de partir. Il est au sale, navré. »

- « Et je suis encore surpris de constater que dans mon insondable naïveté, je croyais qu’un truc comme ça était trop gros pour arriver. Vous venez Bouclettes ? On se casse. Laissons Brandir faire connaissance avec les indigènes carnivores du coin. Alors ?...Mais pourquoi vous pleurez ?! »

- « Je viens de comprendre », renifla Hjotra. « Hallveig est mort !!! »