L'Autre-Monde
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Épisode 101 – Un Jour Ordinaire

 

            Souple et silencieux comme un serpent, Arzhiel, complètement aux abois, rampa jusqu’au bord du lit en tâchant de ne pas réveiller son épouse. D’une main, il alla agripper le gobelin enchaîné et bâillonné, caché la veille sous le lit, le souleva et lui versa le contenu de la fiole de métamorphose planquée sous son oreiller, direct dans les narines. Le captif se démena et résista, mais Elenwë ne se réveilla pas. La magie du philtre dérobé par Arzhiel à sa sorcière d’épouse mit peu de temps à agir. En quelques secondes, le malheureux gobelin prit l’apparence du seigneur nain et hérita bientôt de la place de ce dernier dans le lit conjugal sous les gloussements machiavéliques du sournois fomenteur. Son forfait commis, Arzhiel s’éloigna sur la pointe des pieds. Il s’immobilisa et revint sur ses pas. Le gobelin lui décocha un regard suppliant et apeuré. Arzhiel vérifia juste qu’il s’agissait bien de l’eunuque acheté à Svorn quelques jours plus tôt puis, rassuré, s’éclipsa en lui souhaitant une bonne journée.

 

- « Elle ne risque pas de se montrer de mauvaise humeur quand elle s’apercevra que vous l’avez dupée avec un vulgaire gobelin ? » demanda l’une de ses maîtresses au seigneur de guerre tandis qu’ils se déshabillaient dans la caverne aux sources chaudes, peu après.

- « De mauvaise humeur ? Vous manquez encore d’imagination. Le péon va se faire déchiqueter et ce ne sera rien en comparaison de ce qu’elle va me faire subir. Mais je m’en fiche, ça a marché. Elenwë est excitée comme un cheval au galop au réveil et je n’ai pas envie d’un rodéo qui me laisserait moribond toute la journée. J’ai du boulot aujourd’hui ! D’ailleurs, vous aussi. Au taf, ma belle ! »

 

            Le nain appuya sur la tête de son amante pour la couler puis s’étendit pour mieux profiter. Son plaisir fut de courte durée puisqu’une violente douleur lui arracha un cri vigoureux se mêlant à celui, d’épouvante, de sa compagne qui surgit de l’eau, horrifiée.

 

- « Mais par la barbe de votre mère, bon dieu, vous ne pouvez pas être plus douce ! Vous m’avez ruiné l’engin ! Je suis sûr qu’il est foulé ! Qu’est-ce qui vous prend, espèce de pintade ?! »

- « Des spectres ! » hurla la jeune naine avant de perdre conscience et de retomber en arrière dans une gerbe d’eau.

- « Salutations, seigneur Arzhiel ! » lança Thoric le fantôme nain depuis l’autre bout de la caverne.

- « Mes hommages, seigneur de la montagne ! » ajouta le fantôme du chasseur de démons.

- « Gruxxxzxxk ! » siffla un fantôme troglodyte près d’eux.

- « Il vous dit bonjour », traduisit le chasseur.

- « Et moi je vous dis au revoir ! » s’exclama Arzhiel. « Mais vous foutez quoi ici ? La prochaine lune pleine est dans huit jours. Vous n’avez pas à jaillir comme ça sans autorisation ! »

- « C’est le jour des Morts, seigneur », informa Thoric en s’approchant pour mieux mater la maîtresse évanouie flottant sur le dos. « On a quartier libre jusqu’à minuit. On fait quoi aujourd’hui ? »

- « Quoi ?! Je vais me coltiner vos faces de déterrés toute la journée ?! Vous ne pouvez pas allez pourrir la vie d’un autre charlot ? »

- « Impossible. Notre lien, c’est votre hache. »

- « Oh, ça ferait un fort attrayant slogan pour étoffer les rangs de notre charmante compagnie ! » s’enflamma le chasseur humain.

- « Quuuuuuuuuuyxxx ! » l’approuva le troglodyte tandis qu’Arzhiel se laissait glisser au fond du bassin d’un air dépité.

 

            Trottinant aussi vite que le lui permettait son pied blessé, Arzhiel traversa le Karak pour rejoindre sa salle du trône, créant une véritable panique à cause des trois spectres qu’il traînait dans son sillage. C’est couvert de détritus lancés à la volée, de runes de renvoi et parfois d’insultes dessinées sur son armure par les passants et mordu au bras par un enfant qu’Arzhiel parvint finalement à son but, suivi d’un concert de cris effrayés et de bruits de course de nains détalant.

 

- « On annule les visites de chantier, les revues de troupes et le souper avec la guilde des tailleurs de pierre », annonça le seigneur de guerre à Garfyon qui l’attendait. « J’ai trois lourds sur le dos pour la journée et vu qu’ils paraissent aussi populaires auprès de la populace que votre propre famille, je reste enfermé ici pour bûcher. Ah oui, faîtes dire à Hjotra qu’il doit aller aux sources récupérer sa sœur…Quoi ?! Pourquoi vous faîtes encore plus la tronche que d’habitude ? C’est rien, c’est trois revenants et… »

- « Je trouve honteux et scandaleux qu’un noble de votre rang ose s’abaisser à pareille moquerie mesquine et indigne envers un fier estropié de guerre comme moi ! » pesta le haut prêtre, très vexé.

- « Oh, ça va, c’est pas de moi ! Tout le Karak connaît l’anecdote du tavernier qui a appelé la milice quand vous avez emmené vos gosses boire une mousse et qu’il a cru qu’il s’agissait de mutants drows ! »

- « Vous boitez ! C’est pour vous moquer encore de moi ! »

- « Mais non ! C’est l’autre quiche qui me massait les pieds tout à l’heure et qui me l’a tordu parce qu’elle a eu peur en voyant les fantômes. Si je voulais vraiment me moquer de vous, j’aurais parlé de votre haleine, de votre dégaine générale ou de vos gamins. Quoique, les moutards, c’est peut-être déjà fait, non ? »

- « Bon c’est quoi là ? » s’offusqua le prêtre, tout rouge. « C’est la journée du tacle ? »

- « Non, celle des Morts », le corrigea Thoric.

- « Kkoooooofffbb », rajouta le troglodyte pour appuyer cette information.

- « Tiens, je ne le connais pas celui-là », remarqua Garfyon. « Je me souviens du nain condamné à ne plus jamais rire, le chasseur de mauvais esprits que vous avez étêté la dernière fois. Mais le troglodyte, c’est qui ? »

- « Un souvenir du donjon de mon cousin Rugfid », marmonna Arzhiel. « Il a surgi à un virage, réflexe malheureux, je l’ai latté avec la première arme qui m’est tombée sous la main. Pas de bol, c’était ma hache. Paf ! J’ai hérité d’un nouveau pote dans mon gang de groupies. »

- « Sluuuurps et ouizggg », indiqua la créature en désignant les blessures mortelles sur son corps éthéré.

- « Et son déguisement de taupe ? »

- « Non mais en fait, c’était pas un vrai adversaire », avoua Arzhiel, gêné. « C’était un employé avec le costume de la mascotte du donjon qui voulait me vendre des babioles. J’ai mal interprété. »

- « Je vous ai déjà dit que c’était un honneur et une fierté d’être sous vos ordres, seigneur ? »

- « Ah non, je ne crois pas. »

- « C’est normal », répondit le haut prêtre en écrasant le pied de son chef et en quittant la salle après avoir claqué la porte.

 

- « La voie est libre », indiqua Thoric en flottant vers Arzhiel.

 

            Le seigneur nain se faufila dans le nouveau couloir, tous les sens aux aguets, emprunta un escalier et sprinta dans les ombres jusqu’à l’entrée des ateliers.

 

- « Quelle aventure ! » rit le chasseur de bon cœur. « Ça me rappelle la fois où j’avais traqué un couple de nargols dans la Forêt des Lames Brisées. »

- « C’est quoi un nargol ? » demanda Thoric. « J’ai hanté une bibliothèque durant des décennies, je n’en ai jamais entendu parler. »

- « Jurrrrl espyyy trobbbb », dit le troglodyte, se rangeant à cet avis.

- « Vous pouvez faire plus de boxon encore ? » les houspilla Arzhiel. « J’essaie d’être discret. Depuis ce matin, Elenwë a déjà ravagé mon bureau, ma salle du trône et la caverne de Svorn. »

- « Entre-nous, la diversion avec la rumeur comme quoi vous vous cachiez chez Svorn était hilarante », commenta le chasseur. « Mais pourquoi Svorn ? »

- « Parce que c’est une pigne. Silence ! Ah, il est là ! Hjotra ! »

- « Bonjour, seigneur ! » fit l’ingénieur en levant son nez de ses plans. « Vous êtes venu avec des amis. Salut les gars ! Oh, seigneur, vous avez fait quelque chose à vos cheveux ? »

- « Euh…non, je les ai lavés. »

- « Ça vous va bien. Vous devriez faire ça plus souvent. Que me vaut le plaisir de votre visite ? »

- « Je viens aux nouvelles », répondit le nain tandis que les trois spectres compulsaient avec doute un calendrier gravé dans le mur pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas effectivement de la journée du tacle. « Vous vous souvenez ? Chaque semaine, je viens inspecter votre boulot, vous demander si le travail avance et vous engueuler ensuite parce que vous glandez à cent pièces de cuivre à l’heure. Alors ? Les nouveaux axes des béliers sont prêts ? »

- « Mes castors les ont trop abîmés, j’ai du les vendre à Svorn pour ses bûchers. »

- « Les révisions des catapultes ? »

- « Révisions ! » fit l’ingénieur en se frappant le front. « C’était ce mot que j’ai oublié. Alors, non, je me suis trompé, je les ai toutes démontés. »

- « Avant que je vous colle une volée de tous les diables, vous avez un truc, une invention, une ébauche, une idée à me soumettre ? Ça, par exemple, sous le drap, c’est quoi ? »

- « Un projet bidon, laissez tomber. Je voulais créer un automate pour jouer avec mes ours pendant mon travail, mais ça n’a rien donné. Je me rends direct aux oubliettes ou vous m’escortez ? »

- « Attendez ! Un automate ? »

- « Oui, c’est un golem de deux fois la taille d’un humain, en pierre de taille, aux rouages en mithril et aux poings forgés dans l’acier. Il peut défoncer un mur en quelques coups. Il faudra d’ailleurs s’excuser auprès de Garfyon pour la paroi de sa caverne, je devais tester quelque part. Il est autonome, fonctionne avec du jus de champignons et reconnaît une dizaine d’ordres grâce à son système de reconnaissance bocal. »

- « Vocal, vous voulez dire ? »

- « Non, bocal. On parle dans un bocal situé au niveau de sa jambe. Bref, c’est un fiasco. »

- « C’est votre naissance le fiasco, mon coco. C’est génial ce genre de monstres à nos côtés sur le champ de bataille ! Vous imaginez les possibilités ?! Combien vous pouvez en construire ? »

- « Vous êtes intéressé ? Vous êtes bizarre…Je vais en fabriquer un autre, je vous tiens au courant de mes besoins. Par contre, vous devriez filer. Dame Elenwë doit passer bientôt. Elle veut me passer commande d’un appareil de torture qui arrache les poils de nez un par un, juste à votre taille. Je crois que c’est un cadeau pour vous, mais chut ! Conservons la surprise, hihihi ! »

 

            Arzhiel décampa sans demander son reste, ses trois spectres sur les talons. Habilement caché dans une remise à outils pour travailler sur ses lois et ses comptes, le nain attendit le crépuscule pour regagner ses appartements, espérant qu’une vaine journée de traque ait calmé les ardeurs vengeresses de son épouse. Il aperçut alors Brandir sur les créneaux et le rejoint, intrigué.

 

- « Vous allez sauter ? » demanda-t-il avec une pointe d’espoir.

- « Non, seigneur. Ce serait une mort déshonorante et je ne vis que pour l’honneur ! »

- « C’est pour l’honneur que vous restez à poil en plein milieu du chemin de ronde ? »

- « Tout à fait ! J’ai parié avec les copains de la caserne que je pouvais rester ici et regarder le soleil se coucher. Vous comprenez pourquoi ils n’osent pas, vous ? »

- « Je crois. Vos copains sont des chèvres. Ici, les nains ne supportent guère le soleil, mais c’est au lever, pas au coucher. Vous allez gagner votre pari parce qu’ils sont encore plus ignares que vous. Par contre, le pourquoi des fesses à l’air, je ne pige pas. »

- « Une touche perso…Oh ! Le soleil disparaît, regardez ! Je vais gagner ! »

- « Pour fêter votre victoire, je vais me barrer, tiens. C’était vraiment une pire journée ! »

- « Qui n’est pas terminée ! » feula la voix tranchante d’Elenwë écarlate. « Je vous tiens enfin, mon gros malin ! Vous savez que vous allez souffrir et payer ! Un commentaire ? »

- « Brandir ose se porter dénudé devant votre auguste personne ! »

- « Réglé ! » fit l’elfe en changeant le guerrier en escargot dans un éclair magique crépitant. « Autre commentaire ? »

- « Ce n’est pas ma faute ! » gémit le nain, pris aux pièges. « C’est la faute aux fantômes qui me hantent et qui me poussent à être mauvais ! Regardez ces monstres hideux, surtout le troglo croisé d’une taupe géante ! »

 

            Arzhiel se retourna et désigna les créneaux déserts. Le soleil finissait de se coucher, achevant le jour des Morts et ayant juste renvoyé les spectres pour quelques jours de plus.

 

- « Vous pouvez commencer par la narine gauche, » soupira le nain d’un air résigné quand Elenwë se saisit de lui.