L'Autre-Monde
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Épisode 100 - Origines

 

 

            Le poing d’Arzhiel se desserra, laissant tomber une poignée de runes gravées qui roulèrent sur le bureau du sage attablé, perdu dans la lecture d’un antique manuscrit. L’humain leva ses yeux mi-clos sur le jeune et vigoureux nain qui se tenait face à lui, relevant au passage ses attributs de nobles visibles sur les inscriptions de son armure, avant d’observer les trois pierres.

 

- « Arzhel », lut l’humain à voix basse. « L’ours, le guerrier et le prince ».

- « Arzhiel est mon nom », annonça fièrement le jeune noble nain. « Ceci sont les pierres de ma destinée, gravées par les haut-prêtres en transe à ma naissance. Pour l’honneur de mon clan et de ma maison, je viens en ce jour de ma majorité quérir la quête qui me permettra d’endosser le nom glorieux de ma famille dont je suis pour le moment indigne. Sage ! Je viens à toi seul, fort et ivre d’espoir. La quête que tu m’imposeras me rendra digne de mes ancêtres et de mes parents. Alors, à mon tour, je pourrais devenir seigneur de Karak ! »

- « Ton cinquantième hiver », marmonna l’ermite en se redressant lentement. « L’ambition de ton illustre père se reflète dans ton regard. Si tu te targues de mériter son nom et sa reconnaissance, alors je t’imposerais une quête peu ordinaire. Suis le sentier qui quitte cette tour et rends-toi jusqu’à la forêt de l’est. Trouve le sorcier qui en corrompt l’âme, il te mènera au trésor qui déterminera ta destinée. Ha ! Ton sourire parle pour toi mais le protocole exige que tu énonces ta réponse. Parle ! »

 

- « Mais j’espère bien que l’expression « taré congénital » vous vexe, mon gros ! Lâcher un rotas comme un pire goret à l’entrée de la caverne qu’on s’apprête à investir en douce, ça me donne envie de vous baffer jusqu’à la crampe ! L’écho a du s’entendre à l’autre bout du réseau ! »

- « Vous avez interrompu mon déjeuner avec votre mission surprise, seigneur », gémit Brandir. « J’ai à peine eu le temps d’avaler une dizaine de brochettes et deux bols de potée. Avec la marche forcée, c’est gagné, je digère mal. »

- « Et pendu par les pieds au milieu de la clairière des loups, vous pensez digérer mieux ? » rouspéta Arzhiel. « On est en petit groupe, je veux de la discrétion. »

- « C’est pas gagné », commenta Svorn en foudroyant du regard Hjotra qui chantait une berceuse à son couffin.

- « Le rot l’a réveillée », expliqua l’ingénieur en berçant le bébé. « Mais ne vous inquiétez pas, j’ai son doudou Gabby le gobelin. Elle lui arrache la tête et s’endort aussitôt après. »

- « Rappelez-moi pourquoi vous avez emmené votre petite nièce en mission déjà ? » interrogea Garfyon, dépité.

- « C’est mon jour de garde pendant que ma sœur et son époux vont parier aux courses de lièvres. Vous m’avertissez au dernier moment aussi ! »

- « Même s’il donne envie d’être savaté pour son inconscience », remarqua le prêtre, « il n’a pas tout à fait tort, seigneur. C’était notre jour de repos à tous. »

- « C’est ça ! Et ça justifie que Svorn soit en pantoufles ?! »

- « Il a dit qu’il ne viendrait pas autrement », répondit Garfyon, gêné.

- « Vous avez de la chance d’avoir du bol et surtout que je n’ai pas le temps de vous coller à tous les quatre une trempe, bande de crétins ! » rugit Arzhiel. « On rentre, on inspecte et surtout on la ferme. Vous avez plutôt intérêt à arrêter votre cirque ou je vous y vends à notre retour. En piste, débiles ! »

 

            Arzhiel écarta les branchages du bout de sa hache et pénétra dans la clairière aux aguets, tous les sens en alerte. L’atmosphère était oppressante. Les bois, silencieux comme une crypte, semblaient se refermer sur lui. L’air était chargé, la pénombre, omniprésente et le froid, curieusement transperçant. Les nains n’étaient jamais à leur aise en forêt et en redoutaient les ombres, mais celle-ci était autrement plus angoissante. Anormale. Hostile. Arzhiel se sentait épié mais la menace restait diffuse. En guerrier aguerri malgré son jeune âge, il savait que le péril fondrait sur lui au moindre signe de relâchement de sa part. Faisant craquer les jointures de ses doigts pour se détendre, il avança lentement.

            Un détail attira son attention. Au sol, l’herbe était brûlée et morte. Mais nulle trace d’incendie. Le bois était sec et craquant, le sol, craquelé, éventré. La forêt se montrait belliqueuse car sa vie lui était arrachée. Un mouvement, une silhouette. Un loup passa à une dizaine de mètres d’Arzhiel, famélique, les crocs luisants, le regard dément. La bête estima ses chances, contempla son reflet sur l’armure de mithril brillante du visiteur, puis glissa hors de vue, dans les ténèbres. Arzhiel étouffa un juron, puis repartit.

 

- « Ce lieu me parait familier », lança Brandir à travers le tunnel.

- « C’est-à-dire qu’on est déjà venus », répondit Garfyon d’une voix lasse. « Il y a trois jours. L’assaut contre l’avant-poste drow, ça ne vous dit rien ? »

- « Trois jours ?...Voyons…Euh…Ah ! Attendez !...Ah, non, je me rappelle pas. »

- « Heureusement que j’ai dit de garder le silence ! » grommela Arzhiel. « Il reste peut-être encore des ennemis, alors taisez-vous, même les attardés et les amnésiques. Hjotra ! Qu’est-ce que vous fichez ? Ne restez pas collé à Brandir, écartez-vous ! »

- « J’aime bien quand il est là et ma petite nièce aussi, ça sent le pâté, » répondit l’ingénieur avec un franc sourire.

- « Vous voulez que je vous casse le pif pour remédier à ça ?! Avec un coup dans le nez, vous serez plus lucide. Attention, on arrive ! Ouvrez l’œil tous ! Quoi ? Non, pas votre nièce, ahuri ! Mais oui, elle peut dormir, bougre de boulet ! »

- « Il y a eu un affrontement sanglant par ici », fit Brandir d’un air songeur.

- « Sans blague ? » rétorqua Svorn en évitant les dizaines de cadavres qui jonchaient le sol. « Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »

- « Regardez ! » s’exclama Hjotra. « Le hallebardier drow qui s’est pris mon épieu en pleine poire est encore épinglé au mur ! Quand je pense que j’ai tiré avec la baliste sans faire exprès, juste en trébuchant sur un caillou, je me dis que je suis quand même sacrément bon en artillerie. »

- « Fermez-la ! » supplia Arzhiel. « Svorn ! Vieille rosse ! Vous allez vous décider à ôter vos mains de vos poches ou il faut que je me déplace ?! »

- « Je fais ce que je veux, c’est mon jour de repos. On sait même pas ce qu’on fout là, y a pas un pèlerin et mes prêtres ont déjà récupéré tous les intestins et les yeux des drows pour notre collec’. »

- « Ça y est ! » s’écria soudainement Brandir. « Je me souviens ! Y a trois jours, j’ai mangé des rognons en sauce avec des girolles poêlées ! Alors c’est qui l’attardé amnistique maintenant ?! »

 

            De sa main gantée, Arzhiel essuya l’épaisse couche de poussière mêlée de terre qui souillait la plaque usée. Il sut que son instinct ne l’avait pas trompé lorsqu’il reconnut l’écriture naine sur la pierre, comme lorsqu’il avait repéré l’entrée de ce souterrain dissimulée dans le sol de la clairière. La taille de l’escalier s’enfonçant sous terre, les ornements des arches et la facture des couloirs, tout indiquait qu’il se trouvait dans un ancien temple nain abandonné et oublié comme le prouvèrent les runes inscrites sur la paroi. Arzhiel remonta le tunnel, suivant inexorablement la pâle lueur lointaine croissant dans la nuit qui l’attirait plus profondément. La lumière se fit plus forte jusqu’à devenir aveuglante. Arme au poing, le jeune nain déboucha dans une salle circulaire sans autre issue. En son centre, lévitant et immobile, un ange de feu se consumait. Arzhiel baissa sa hache sans s’en rendre compte, bouche bée devant pareille vision. Il s’agissait d’une elfe sans connaissance, assoupie, en transe ou morte. Sa longue chevelure blonde ondoyait par vagues autour de son fin visage aux traits harmonieux. Sa beauté froide contrastait avec la fureur des flammes multicolores qui s’agitaient et virevoltaient autour d’elle. De la magie, celle dont les nains se méfiaient et se détournaient. De la magie à l’œuvre au cœur de la forêt moribonde. De la magie dans les yeux d’un nain rude et abrupt comme la roche, dans son esprit, dans son âme.

 

- « La gardienne de la forêt », fit une voix amusée dans son dos. « Enfin, l’ancienne gardienne. Je doute que la forêt l’accepte encore comme son guide à présent qu’elle l’a trahie. »

 

            Arzhiel fit volte-face et aperçut un homme au regard carnassier et à l’allure peu engageante, remontant le couloir sur ses pas. De ses mains ouvertes et tendues, il montrait qu’il ne représentait aucun danger.

 

- « Les elfes désignent toujours l’un de leurs enfants comme gardien sacré de leurs bois », poursuivit le sorcier. « Une comme celle-ci. Fougueuse, dotée de grands pouvoirs, bénie par la nature. Mais capturez-la, soumettez-la par un sort de magie noire dont elle ignore tout puis puisez dans sa force vitale pour vous accaparer un plus grand pouvoir. Alors avec elle se meurt la forêt. Mais qu’importe ! Je n’en suis que plus puissant et les affaires de bois, de mages et d’elfes n’intéressent que peu les nains, n’est-ce pas, jeune maître des montagnes ? Pourquoi vous dis-je tout cela au lieu de vous tuer ? Disons qu’il serait préférable de ne point mêler votre clan à tout ceci. Dans une heure, l’elfe mourra et je disparaîtrai. Aussi, mon bon ami…Marchandons ! »

 

- « Si vous sentez une petite résistance sous votre pied, surtout ne vous affolez pas, ce ne sont que mes doigts ! » ironisa Arzhiel, écarlate.

- « Je l’ai ! » claironna Hjotra avant de descendre sans douceur de la courte échelle que lui prodiguait son seigneur. « Vilain ! Vilain bébé ! »

- « Comment diable cette enfant a-t-elle pu grimper en haut de ce pilier ? » demanda Garfyon, stupéfait.

- « Je l’ai posée un instant pour ramasser ce marrant caillou en forme de casserole et elle avait filé ! Sacrée…Ah mince, comment elle s’appelle déjà ? J’avais trouvé un moyen mnemotectonique pour me souvenir de son nom, mais je l’ai aussi oublié. Y aurait pas un sortilège d’Oubli dans le coin par hasard ? »

- « Affligeant », lança Svorn dans son coin, assis sur un cadavre de troll à bourrer sa pipe.

- « Non, non, ce n’est pas ça, je ne crois pas. »

- « Maintenant que la récré est finie, on peut se remettre au boulot ? » grogna Arzhiel en soufflant sur ses doigts bleuis.

- « On fait quoi ? C’est désert, c’est pillé et ça pue la charogne ! »

- « On inspecte ! Mais ne cherchez pas à réfléchir, obéissez, bande de tanches ! Quadrillez la zone et fouillez les lieux ! Le prochain qui la ramène devra parler à ma hache ! »

- « Monseigneur me semble particulièrement grognon », déclara Garfyon d’un ton diplomate. « Ses dernières querelles répétées avec Dame Elenwë et la menace de cette dernière de quitter le Karak ont-elles un rapport quelconque avec ces sautes d’humeur ? »

 

            La hache d’Arzhiel se planta avec violence entre les jambes du haut prêtre qui s’effaça discrètement dans la direction opposée.

 

- « Je l’ai trouvé ! » hurla Brandir, en s’acharnant sur un cadavre d’elfe noir. « C’est lui ! Je le reconnais ! C’est cette saloperie d’épéiste qui m’a attaqué lors de l’assaut ! Cet incapable a ricoché sur mon armure et sa lame déviée a buté le berserker à côté de moi. Salaud ! Fumier ! Ordure ! Pourquoi tu m’as raté ?! »

 

- « Le choix est simple », expliqua le sorcier. « Je crains de ne point disposer du talent de négociateur des nains aussi serais-je direct. Passez votre chemin, maître nain, oubliez ce souterrain sordide, mon visage et cette forêt maudite. Et gagnez ce médaillon enchanté, ma plus puissante relique. Elle fera de vous un grand chef, un seigneur de guerre redouté et redoutable, flanqué des meilleurs et plus glorieux combattants. Jamais vous ne connaitrez la défaite et votre clan prospérera. Quel plus grand honneur pourriez-vous faire aux vôtres, à vos aïeuls et à vos proches, que de revenir en possession d’un si inestimable trésor ?! »

-  « Et si je désire sauver l’elfe ? »

- « À quoi bon ?! » s’offusqua le sorcier. « Ce serait déplacé et déraisonnable. Ce n’est qu’une vulgaire elfe inconnue et je vous offre une relique, non pas pour la tuer, mais pour la laisser suivre sa destinée. »

- « Je risque le déshonneur et même le bannissement si je sauve cette gardienne. Mon clan n’apprécie guère les elfes. »

- « Bien moins que les trésors vous promettant la gloire », acquiesça le mage noir.

- « C’est exact. J’ai pourtant compris quelque chose. Si un sorcier comme vous, capable de soumettre une elfe gardienne, tient tant à acheter mon silence, c’est pour la même raison qu’il œuvre son sortilège maléfique si puissant dans un ancien sanctuaire de mon peuple : votre magie ne fonctionne pas sur les nains.

 

            Arzhiel frappa d’un coup vif et habile, jetant le sorcier surpris à terre dans une gerbe de sang. Aussitôt, la lumière auréolant l’elfe palpita au rythme effréné du cœur de l’homme blessé et avec sa vie qui s’écoulait sur les dalles antiques, la magie du sortilège s’estompait.

 

- « Sot ! » jura le sorcier en haletant. « Imbécile ! Tu gâches tout ! Sois maudit, oui maudit ! Puisque tu tiens tant que cela à cette elfe, qu’elle soit à toi ! Mon médaillon sera le garant de ce pacte avec mon ultime sort ! Conserve-le et jamais tu ne seras un seigneur respecté, efficace et entouré de héros vaillants. Tes suivants seront incapables et toi, la première victime de leur faiblesse. Égare ou détruis ce médaillon et ta chère elfe se changera en furie…elle te haïra sur la seconde…et n’aspirera plus…qu’à t’ériger comme…le symbole de tout ce qu’elle…honnit ! »

 

            Le sorcier s’effondra dans un rictus avant qu’Arzhiel ne le frappe de nouveau. Perplexe, le nain ramassa le pendentif maudit. Un soupir derrière lui l’arracha à ses pensées. L’elfe, libérée de la magie et de nouveau consciente, observait la scène de ses grands yeux brillants.

 

- « Je me nomme Elenwë », déclara-t-elle, encore tremblante. « Que s’est-il passé ? »

 

            Arzhiel ne dit rien, se contentant d’un léger sourire pour toute réponse.

 

- « Sur la tête de l’oncle de ma nièce », s’exclama Hjotra, « je vous promets que cette ribaude m’a montré son tatouage secret si près que j’ai louché les trois jours suivants ! Rugfid vous le dira, il s’était caché sous la descente de lit en peau d’ours pour mater. »

- « Alors ?! » s’écria Brandir sur le même ton excité. « C’est une truie avec des ailes de griffon ou une chopine ébréchée ?! »

- « Je m’en vais vous ébrécher la vôtre de chopine si vous ne vous sortez pas les doigts tous les deux ! » intervint Arzhiel, furibond. « Déranger les fouilles pour une discussion de poivrots ! En plus, c’est carrément pas une truie ou une chope ce tatouage… »

- « Seigneur ! » appela Garfyon. « Puis-je poser cette enfant à présent ? J’en ai assez de la bercer et les prières du Protecteur lui donnent des haut-le-cœur. »  

- « Faites donc comme Hjotra. Posez nièce X sur le ventre de Svorn pendant qu’il dort. Avec de la chance, elle va encore rendre sa bouillie. Des boulets, je vous jure ! Pas un meilleur que l’autre, de vraies truffes doublées de frappés du ciboulot et…OH ! C’est ça ! Il était ici ! Je savais bien que je l’avais paumé en mettant sa race à cette prêtresse drow ! Allez, les enfants, on rentre. Ne faites pas de bruit, ne risquons pas de réveiller Svorn. Je l’ai bien observé à l’aller, il suivait que dalle, il sera incapable de retrouver le chemin du retour. Direction la taverne ! Je paye ma tournée, j’ai ramassé la bourse de Svorn aussi ! »

 

            Garfyon, Hjotra et Brandir mimèrent des applaudissements pour remercier leur chef et s’éloignèrent sur la pointe des pieds en épiant les ronflements réguliers de Svorn. Arzhiel essuya la saleté sur son vieux et fidèle médaillon retrouvé, puis le passa autour de son cou avant de se hâter vers son Karak, un vieux sourire trop rare sur les lèvres.