L'Autre-Monde
L'Autre-Monde

Épisode 90 – L’Exode

 

            Arzhiel, Brandir, Hjotra et Svorn firent un retour triomphant au Karak, criant et chantant pour célébrer leur victoire, accompagnés par Rugfid qui s’essaya au luth volé quelques jours plus tôt à Croquette. Dans leur état d’excitation et de joie livrée ainsi brute, il leur fallut plusieurs minutes avant de s’apercevoir que leur forteresse était entièrement déserte. Les ruelles étaient vides, les cavernes, abandonnées, les mines et cultures de champignons, délaissées.

 

            Arzhiel courut jusqu’aux postes de garde et aux murailles. Miliciens et soldats avaient disparu, laissant derrière eux les traces de féroces batailles. Svorn se précipita jusqu’au temple qu’il découvrit pillé et silencieux, les voleurs ayant même emporté les poignées de porte, ce qui força le prêtre à passer par la cheminée pour sortir quand il fut enfermé et que personne ne vint répondre à ses appels. Rugfid s’empressa de vérifier la salle des trésors, entièrement nettoyée. Son cri de désespoir fit écho à celui de Brandir quand ce dernier trouva les cuisines dans le même état. Seul Hjotra fut épargné par l’horreur et le désespoir en retrouvant tous ses animaux familiers dans son atelier. Néanmoins, il hurla lui aussi quand ses bêtes adorées, non nourries depuis plusieurs jours, l’attaquèrent en meute.

 

- « Je pensais qu’on leur manquerait », commenta Hjotra en soignant ses morsures de canards aux mollets, « mais pas à ce point. Tout le monde est mort ou s’est fait la malle. »

- « Ils sont où ces bourriquots ?! » pesta Arzhiel. « Ils ne sont même pas encordés au pic au-dessus du vide comme la dernière fois quand Rugfid avait lancé la fausse alerte d’invasion de fourmis rouges ! Mais qu’est-ce qui s’est passé ?! »

- « Ils sont partis », lança Conleth l’Archidruide en sortant d’une caverne tout en curant une gamelle de champignons. « Des messagers de vos alliés Archanges ont annoncé qu’une horde d’ennemis venait vous attaquer, la rumeur s’est propagée, amplifiée, déformée. On a parlé d’épidémies, de dragon et de retours de fourmis. Je n’ai pas tout suivi. Mais ils ont pris peur et sont tous partis. »

- « Comment ?! » fut le premier à crier Brandir. « Il reste des champignons ?! »

- « La ferme, taré boulimique ! » grogna Arzhiel en lui assénant une claque derrière la tête. « C’est quoi cette histoire avec les Archanges ? »

- « Une histoire pas loin de son dernier chapitre. Quasiment tous vos amis ont été exterminés par l’apocalypse. À cette heure-ci, vous êtes probablement le dernier Archange encore debout. Durant votre virée chez Teclan, Shalimar vous a expédié une petite trentaine de messages urgents par globe de transmission. N’écoutez pas les derniers, c’est un peu grossier. Elle a un sacré vocabulaire imagé, votre copine ! Faut vraiment qu’elle se trouve un mâle… »

- « Mais pourquoi vous ne m’avez rien dit ?! »

- « C’est Elenwë. Elle conservait votre globe pour amuser Vorshek avec toutes ses petites lueurs magiques à chaque fois qu’un message important était reçu. Vous comprenez. Si on les avait lus, il se serait éteint. »

 

            Arzhiel se frotta méchamment les yeux en grimaçant, la migraine naissante.

 

- « Mais ça n’a plus d’importance maintenant, rassurez-vous. Entre deux insultes, Shalimar vous ordonnait de rallier votre peuple au portail dimensionnel afin que vous quittiez ce monde condamné. Voilà, j’ai fait la commission, je me tire. C’est un peu la fin du monde dehors et je n’ai pas envie de claquer dans un Karak fantôme avec quatre pelés ahuris. Je vais rejoindre Cirth et Croquette dans un bosquet enchanté. Merci pour tout et je ne vous dis pas adieu, ça va nous porter la poisse. Oh, j’oubliais ! Au final, ça ne servait à rien de dézinguer Teclan. Je me suis gouré. L’apocalypse allait de toute manière avoir lieu. Allez, tcho la bande et félicitations pour votre victoire héroïque ! »

 

            Le druide s’en alla en sifflant sous le regard lourd et désabusé des nains. Malgré la perte de son peuple, son statut de seigneur, ses richesses, son alliance, sa bonne humeur, sa bourse (volée par Rugfid) et sa dernière ration de victuailles (volée par Brandir), Arzhiel refusa de baisser les bras. Il ordonna à ses fidèles compagnons d’infortune d’emporter ce qu’ils pouvaient avant de repartir pour une mission de survie jusqu’au fameux portail. Les nains s’éparpillèrent et le seigneur déboussolé regagna ses appartements d’un pas pesant. Un bruit l’attira dans un couloir. Il trouva Ségodin en compagnie d’Elenwë, les bras chargés de bagages et tirant par le bras l’elfe, visiblement très pressé de quitter les lieux.

 

- « Euh… » l’interrompit Arzhiel, tout penaud. « Vous ne seriez pas en train de vous barrer avec ma femme ? »

- « Euh…Peut-être », fit le chevalier, figé et livide.

- « Vous voulez que je vous aide à porter les bagages ? »

- « Seigneur ! » se ressaisit Ségodin, feignant l’innocence. « Vous êtes de retour ! »

- « C’est ce qu’a dit votre espion, il y a cinq minutes », balança Elenwë.

- « Ahah ! » rit l’humain mal à l’aise. « Mais non, je…Hein ? Il a dit Arzhiel ?! J’avais compris Ezekiel ! »

- « Le sorcier mort il y a trois mille ans ? »

- « Oui, absolument ! C’est pour cela que je m’empressais d’emmener votre dame à l’abri ! Vous imaginez qu’à trois mille ans, il ne devait pas être bien jouasse l’ami Ezekiel ! »

- « Ouais, c’est génial », déclara Arzhiel en se grattant le fondement. « Sinon, tout s’est bien passé durant mon absence ? Rien de particulier ? Pas de problème, d’ennui, de fuite de la populace ou autre ? »

- « Non, non, non », réfléchit Elenwë. « Ah si ! Quelque chose ! Vorshek a incanté son premier sort ! Vous auriez vu le modeste mais bien centré trou qu’a fait sa petite boule de feu au milieu du drapeau ancestral de votre clan, c’était a-do-rable ! Vos armoiries sont nettement plus stylées d’ailleurs avec un trou dedans. »

- « Je me demande si vous pourriez avoir ça en commun avec elles…Bon, je vous abandonnerais bien ici jusqu’à ce que vous mouriez de faim ou qu’une bande de pillards vous vous ravage ou encore pire, je vous laisserais bien partir avec Ségodin, mais vous seriez encore capable de m’empoisonner, même dans un autre monde. »

- « De quoi parlez-vous ? Est-ce que ça a un rapport avec ce qui se passe à l’extérieur ? Mes plantes ont pâle mine, je soupçonne un vilain orage d’approcher. »

- « Rappelez-moi pourquoi vous vous rêvez ma blonde épouse ? » demanda Arzhiel à Ségodin. « Ah oui, c’est vrai ! Vous êtes débile…L’apocalypse, ça vous parle, couple de buses ? »

- « C’est pas le nom d’une chanson drow ? » proposa Ségodin.

 

            Ignorant sa soudaine envie de pendaison, Arzhiel expliqua rapidement la situation, la  fin de ce monde et le mince espoir que représentait le portail dimensionnel des Archanges pouvant les mener dans un lieu sûr où ils pourraient survivre et tout recommencer. Puis il réunit les derniers survivants de son Karak restés sur place, ses héros boulets, les animaux de Hjotra et toute la troupe quitta la montagne en marche forcée.

            Après une semaine d’expédition à travers des plaines dévastées par les guerres, des collines infestés par les maladies, des montagnes éventrées par les cataclysmes et des souterrains hantés par des bribes d’armées ennemis, les réfugiés parcoururent les trois kilomètres qui les séparaient de leur but. Le portail se dressait au bord d’un précipice battu par les vents, sur une corniche accidentée et escarpée. Il s’agissait d’un cercle de pierres levées antiques dont la surface était recouverte d’inscriptions. À ses pieds gisaient les ossements du démon qui le protégeait et que les Archanges avaient un jour vaincu pour rompre la monotonie d’un dimanche après-midi pluvieux. Le lieu était absolument désert.

 

- « Mince alors », soupira Arzhiel. « On dirait vraiment que les copains piafs sont tous morts ! Je les aimais bien pourtant ! Y avait…euh lui là…C’était quoi son nom déjà ? Et l’autre…Machin ! L’orc ! À moins que c’était un humain. Je ne sais plus. En tout cas, c’était vraiment des frères ! »

- « Chef, y a Brandir qui se fout à poil », se plaignit Rugfid. « Je sais qu’on est tous condamnés, mais j’aimerais vraiment mourir d’autre chose si possible. »

- « Mais qu’est-ce que vous foutez ? Vous n’avez pas l’impression qu’on est déjà assez traumatisés ? »

- « On s’en va dans un nouveau monde tout recommencer ? » répondit le nain nu avec un simple casque en cuir et un couteau à la main. « C’est une épreuve de survie et je joue le jeu. Seuls les plus forts vaincront dans un univers hostile où il faudra se battre pour survivre ! Je suis un guerrier, un vrai ! Cette jungle sera mon royaume ! »

- « Vous ne voulez pas au moins régner en slip ? »

- « Mon pauvre Arzhiel ! » intervint Elenwë en pouffant. « Il n’y a que les ringards comme vous pour croire que porter des sous-vêtements à notre époque est encore à la mode ! »

- « Svorn, activez-moi ce truc avant que je balance deux culs-nus dans le précipice. »

- « Pourquoi moi ? J’y connais rien, c’est de la magie étrangère. Visez la camelote ! Je ne voudrais pas voir la tronche du type qui a fabriqué ça ! »

- « C’est moi, bande de moules ! » tonna la voix d’un elfe auréolé de magie qui apparut en un éclair. « Ça vous pose un problème ? »

 

            Les nains, perplexes, observèrent l’inconnu tapoter sa cape d’un geste impatient jusqu’à ce que l’aura lumineuse disparaisse.

 

- « Vous êtes qui ? » demanda Arzhiel en faisant discrètement signe à Brandir et son couteau et Rugfid et ses doigts avides d’or de s’éloigner du dos de l’elfe.

- « Comment ça qui je suis ? Pfff, encore des pécores incultes ! Tremblez, pauvres tâches, car je suis Zord le demi-dieu ! »

 

            L’elfe bomba le torse en fixant fièrement l’horizon d’un regard pénétrant. Les nains silencieux échangèrent eux, des regards interrogatifs. Svorn chercha en vain le nom du demi-dieu dans ses gravures de mythologie. Hjotra bâilla. Une de ses brebis alla lécher les ossements du démon.

 

- « Je comprends que le choc d’une telle rencontre vous laisse sans voix », toussota Zord en observant l’assemblée impassible. « Comme vous le savez, en tant que superviseur céleste de cette fin de monde, je dispose de nombreux pouvoirs divins, bande de tanches, dont celui de m’assurer du bon usage de cette relique. Hum, oui, le berger là qui lève la main, une question ? »

- « Je ne suis pas berger », répondit Hjotra, « je suis balance. Est-ce qu’un demi-dieu n’est dieu qu’un jour sur deux ou qu’il l’est seulement les jours pairs ? »

- « Mais non, bêta ! » lança Brandir. « Il n’a qu’une moitié de corps divine. Il est comme un dieu sous la taille et elfe au-dessus. »

- « Ohhh », roucoula Elenwë d’un ton langoureux. « Alors petite canaille, on est un dieu en dessous de la ceinture ? »

- « Autre question ! » s’exclama Hjotra. « Est-ce que si on assemble deux demi-dieux, ça fait un dieu complet ? »

- « Vous jouez les comiques ou vous nourrissez vraiment le souhait que je vous pulvérise ? » tiqua Zord, le front ombrageux.

- « Pulvérise ? » répéta Rugfid. « Il ne fait pas les choses à moitié, le demi-dieu ! »

- « Taisez-vous, abrutis ! » intervint Arzhiel en éloignant ses boulets pour leur parler à voix basse. « Arrêtez les vannes une minute, vous voulez bien ? Si ce guignol désaxé se prend pour un demi-dieu, on s’en secoue tant qu’il nous active le portail ! N’allez pas me le vexer, il a l’air d’avoir autant de patience que de poil sur le torse : zéro ! »

- « Je vous signale que j’entends tout ce que vous dites », lança Zord après s’être raclé la gorge. « Alors comme ça, bande de quiches, vous voulez utiliser le portail pour fuir ce monde ? Voyons voir si je vous ai sur ma liste de VIP (Valables Initiateurs du Portail) ? »

 

            L’elfe divin fit apparaître un parchemin translucide d’un claquement de doigt.

 

- « Voyons…Arzhiel et sa clique, c’est ça ? Les…les Boulets Suprêmes ? C’est ça le nom de votre équipe de héros ? Sans déconner ? Vous étiez ivres le jour où vous avez choisi le nom ? Oui, en même temps, demander à des nains s’ils étaient ivres… »

- « Alors, pardon, messire 50-50 », répondit Arzhiel, vexé. « Mais c’était plutôt une sorte de punition afin de qu’ils comprennent la portée de leurs erreurs et que ça les motive à devenir moins nullos. »

- « Et ça a marché ? »

 

            Arzhiel observa ses guerriers, Hjotra qui jouait avec un castor, Brandir qui faisait des pompes, son couteau entre les dents, Rugfid qui urinait sur le portail et Svorn qui se libérait du stress de l’attente en torturant plus loin un gobelin emmené avec lui.

 

-  « C’était quoi la question déjà ? » marmonna le seigneur de guerre, mal à l’aise.

- « Mouais. Bon je vous ai sur ma liste, bande de caves. Je viens de parcourir votre historique, c’est pas grâce à vos coups d’éclat que je vous laisse passer, hein ! Heureusement que le sacrifice de vos alliés Archanges et l’élimination du terroriste Teclan font un peu peser la balance. Non le berger, on ne parle pas de vous…Là où je vous expédie, c’est pas la fête du village ! À mon avis, vu les méchants qui vous attendent sur place, dans une semaine, vous crevez dans un fossé avec toute votre compagnie. »

- « Tout de suite, on se sent bien mieux avec des encouragements divins… »

- « Vous m’avez pris pour le dieu des pom-poms girls ? » commenta l’elfe avec dédain. « Préparez-vous, je vous allume l’engin. Faites risette, passez l’anneau et dites merci à papa. Les dieux vous remercient d’avoir choisi leur compagnie en ce monde et dans le suivant. »

 

            Zord manœuvra l’arche de pierre qui crissa en s’activant, illumina les environs d’une vive lueur dorée et engendra une faille immatérielle en lévitation en son centre. Un à un, les survivants passèrent l’anneau et disparurent dans une gerbe d’étincelles. Arzhiel resta en retrait pour surveiller ses gens et aussi aider Hjotra à pousser l’âne qui ne voulait plus avancer, sous l’œil circonspect du demi-dieu.

 

- « Quand vous parliez de mon historique », confia le nain à l’elfe une fois qu’ils furent seuls, « c’était pour me charrier, non ? Parce qu’à la base, j’ai monté le Karak pour restaurer mon honneur bafoué. Les dieux ne me font aucun signe, j’en déduis que je ne suis pas encore rendu. »

- « Et vous vous demandez combien il vous reste en pénitence ? Je sais pas trop, ça vit combien de siècles un nain ? »

- « Oh, allez, sans rire ! Vous me devez bien ça. Si je n’étais pas là, c’est vous qui devriez gérer tous mes boulets lâchés dans la nature ! »

- « C’est clair qu’ils nous sont carrément plus utiles réunis sous la même bannière…Mais entre-nous, mon vieux, l’absolution et la rédemption, ce n’est pas pour demain ! Une dernière chose avant que je ne vous botte jusqu’à la sortie, si jamais on vous demande de l’autre côté qui vous a envoyé, soyez sympas : zappez mon nom. »

- «  Pourquoi vous nous expédiez là-bas si ça vous gerce ? »

- « Mon monde part en confettis. Y a pas de raison que les dieux du suivant ne profitent pas un peu de la fête. »

 

            L’elfe poussa Arzhiel dans le passage d’un coup de pied dans le derrière et éteignit le portail en se recoiffant dans une pluie d’or.

 

- « En plus, ça leur fera la teub pour avoir refusé ma candidature, » rajouta Zord pour lui-même avant de se téléporter dans un haussement d’épaules.