L'Autre-Monde
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Épisode 89 – Le Combat Final

 

            Le petit groupe d’Arzhiel passa le nez au-dessus d’un rocher et observa au loin la forteresse de Teclan hérissée de tourelles, ceinturée de quatre hautes murailles aux créneaux grouillant de soldats et entourée de crevasses servant de douves. Sous le couvert de la vingtaine de vivernes surveillant les airs, il vit aussi les deux légions de mercenaires s’entraînant devant les portes.

 

- « Bon, ben, c’était bien comme quête, les amis ! » s’exclama Croquette en tournant les talons. « Merci pour tout et à la revoyure ! »

- « On pose ses miches osseuses ici et on écoute le plan, les filles ! » l’arrêta Arzhiel, sa hache sous le menton de l’elfe. « Vous voyez ça ? C’est le globe de cristal de communication-machin de Conleth. L’archidruide bosse un sort qui va nous téléporter direct auprès de Teclan grâce à une trace d’énergie vitale relevée lors de sa visite au Karak. On va profiter de l’effet de surprise et lui casser les chicots. Vous êtes prêts ? »

- « Hihi, c’est marrant ! » fit Hjotra. « Mon armure a une odeur de sauté d’agneau à la broche ! Et mon sac aussi ! Snif…snif ? Ho, ce caillou aussi ! »

- « C’est parce que vous avez un morceau du repas de ce midi collé à la moustache, espèce de cruche…Brandir, vous êtes prêt à tout latter ? »

- « Euh, ne vous vexez pas, mais il ne vous répondra pas. Il a rêvé cette nuit que vous lui voliez son gâteau à la crème. Il va vous bouder quelques temps. »

- « D’accord, je vois. Et vous, Svorn ? Paré ? »

- « Attendez ! Je viens de comprendre ! Teclan et Sum Groor sont une seule et même personne ! On ne les a jamais vus ensemble ! C’est un piège des orcs ! »

- « Je crois qu’on ne sera jamais plus prêts que ça », soupira Arzhiel en activant le globe enchanté. « Conleth ? Vous êtes là ? Conleth ? Une seconde je vous prie, j’ai un double appel. Qui c’est qui vient gonfler à un moment pareil ?! »

- « Arzhiel ? » fit Elenwë tandis que son visage au teint albâtre se fixait dans le cristal. « Ah, je suis bien contente de vous voir ! J’allais entamer une balade avec Vorshek autour du lac mais je ne trouve plus mon châle rose et pourpre. L’avez-vous aperçu par… »

 

            Arzhiel éteignit le signal d’un geste brusque et nerveux et l’agita dans son poing jusqu’à ce que le visage de Conleth apparaisse à son tour.

 

- « Stop ! Stop ! Stop ! » rugit le druide. « Arrêtez ça, bon sang ! Je vais finir par vomir… »

- « Envoyez-nous à la castagne ! Je suis bien chaud là ! »

 

            L’archidruide nauséeux activa son sortilège, une main sur la bouche. Le groupe s’évanouit et réapparut dans un éclair lumineux au milieu d’une salle sombre et spacieuse.  Teclan était au milieu de son bain, sifflotant gaiement, entouré de canetons en bois creux. La stupeur lui arracha un cri aigu qui fut repris en écho par le groupe quand il se dressa, nu.

 

- « Teclan, Sum Groor ou qui que tu sois ! » éructa Svorn. « Tu vas mourir ! »

- « Oui, mais passe un slip avant, par pitié ! »

- « Vous ! » s’écria Teclan en nouant une serviette en poil de loup mutant autour de sa taille. « Comment êtes-vous arrivés jusqu’ici !? »

- « On a cassé un carreau pour rentrer », répondit Arzhiel, ironique. « Mais qu’est-ce qu’on s’en fout en fait ? Tu es très mal là, nabot. T’as mis en rogne une bande de nains bien remontés ! Du coup, tu vas mourir comme cité précédemment. »

- « Je suis le Briseur d’Étoiles, je suis invincible. C’est vous qui allez mourir, crétins ! »

- « Et comment tu vas faire ça ? En nous jetant tes canards ? »

- « Non, on ne risque rien », déclara Hjotra. « Ce ne sont pas de vrais canards. »

- « Vous ne vous êtes jamais demandés quel était le formidable pouvoir de la baguette de Selzix ? »

- « Mettre les nains en boule ? » proposa Arzhiel tandis que Brandir vérifiait aussitôt ses bourrelets d’un air perplexe.

- « La baguette que voici », jubila Teclan, « retourne sa pire frayeur à celui contre qui elle est dirigée. Prenez ça, tas de débiles ! »

 

            Le gnome à moitié nu pointa le groupe de sa baguette magique d’un air triomphant. Hjotra se retrouva alors encerclé par plusieurs enfants formant une ronde et chantant. Brandir courut dans tous les coins pour échapper à un orteil géant le poursuivant et menaçant de l’écraser. Croquette s’effondra en pleurant en découvrant une tâche irrécupérable sur sa tunique. Cirth se rua jusqu’au bain pour vérifier dans son reflet sur l’eau s’il ne s’était pas changé en sapin. Svorn sauta par terre et s’accrocha à une statue pour ne pas s’envoler. Et Arzhiel se cacha derrière un pilier quand Elenwë apparut près de lui pour l’embrasser. Lorsqu’il en eut assez de rire, Teclan fit cesser l’enchantement et observa d’un air triomphant le groupe apeuré.

 

- « Je vous laisse partir si vous me jurez allégeance en embrassant mes pieds. »

- « Ah non ! » hurla Brandir, effrayé. « Pas les pieds ! »

- « Saleté de gnome ! » grogna Svorn. « D’après Pépé prophète, ma présence est indispensable pour l’accomplissement de cette quête. Donc c’est moi que les dieux ont choisi pour châtier cet impudent et le torturer avec des clous rouillés et des braises ardentes ! Prends garde, Teclan ! Je vais t’exploser comme un bien naze ! Je vais… »

- « Même sans ma baguette, je suis capable de vous vaincre, minables », bailla Teclan en envoyant voler Svorn au loin d’une boule d’énergie.

- « Qu’est-ce qu’on fait ? » interrogea Hjotra en ventilant l’odeur de chair cramée de Svorn.

- « On fait les elfes », réfléchit Arzhiel avant de décamper à toute vitesse, suivi de ses compagnons.

- « Nous avons lâchement fuis ! » pleurnicha Croquette une fois qu’ils furent à l’abri dans un couloir. « La mission est un échec ! »

- « Meuh non, c’est bon », le rassura Arzhiel. « Tout se passe comme je le pensais. Je sais comment battre Teclan. J’ai pigé l’histoire du héros qui n’existait pas. »

- « Comment ?! » s’exclama l’elfe en regardant le nain fouiller dans son sac. « Je ne comprends pas. Vous avez percé le mystère de la prophétie ? Et pourtant vous nous avez fait attaquer de front ?! Je suis perdu. Expliquez-moi comme si j’étais Hjotra. »

- « Bah, je ne voulais pas en arriver là », répondit Arzhiel en enfilant un costume bizarre, visiblement fait main. « L’astuce fiche à peine la honte. »

 

            Le nain posa de longues oreilles de lapin en paille peintes sur sa tête ainsi que de fausses moustaches et une truffe en cuir sur son visage.

 

- « Vous…vous vous déguisez…en lièvre ? » fit Cirth, hébété tandis que Brandir s’esquivait.

- « Oh ! » s’exclama Hjotra en voyant son ami se cacher. « Brandir a une idée derrière la crête ! »

- « C’est pas un simple lièvre », corrigea Arzhiel. « C’est un costume de Capt’ain Quenottes, le héros des contes de mon enfance. »

- « Et voici, son loyal acolyte ! » lança Brandir en apparaissant avec un autre costume. « Je suis Super Blaireau ! »

- « Capt’ain Quenottes ? Super Blaireau ? »

- « Un héros imaginaire », confia Arzhiel en clouant sa queue en pompon, « c’est bien un héros qui n’existe pas, non ? »

 

            Teclan s’entraînait à un pas de sa danse de la victoire quand Arzhiel et les autres refirent leur entrée. À la vue du chef déguisé, le gnome enchanteur se figea, mal à l’aise.

 

- « Il semblerait que cela marche ! » commenta Croquette en marchant sur Svorn disloqué par terre. « On dirait qu’il panique. Avec de la chance, on n’aura même pas besoin de lui faire la prise du lièvre gercé ou le coup du lapin pour le vaincre ! »

- « Qu’est-ce que c’est que ça ?! » s’écria Teclan en reculant. « Ne vous approchez pas ! Le lapin et le rat musqué ! Reculez ! »

- « Hé ! » protesta Brandir. « Je suis un blaireau ! Un blai-reau ! »

- « En voilà une nouvelle…Teclan ! Ton règne prend fin dès à présent ! Je vais délivrer ce monde de ta tyrannie ! Héhé, non je déconne, je vais juste te ravager mais je rêvais depuis tout petit de dire la phrase fétiche de Cap’tain Quenottes. C’est la classe, hein les gars ? »

 

            Arzhiel se tourna tout guilleret vers ses compagnons qui observèrent un silence gêné.

 

- « Éloignez-vous de moi avec votre costume grotesque ! » paniqua Teclan.

- « Vous avez peur des lapins et vous voulez être maître du monde ? Bouh, la honte ! »

- « Je n’ai pas peur des lapins ! » cria le gnome en sueur. « Je suis…allergique, c’est tout ! »

- « Et moi qui pensais que c’était une raison pitoyable… »

- « Sortez de cette salle ! Tous ! Ou sinon, vous le regretterez ! »

 

            Teclan tira sur une chaîne qui libéra une cage à l’intérieur de laquelle était ligoté Rugfid. Le gnome appuya sa baguette sur le nez de l’explorateur prisonnier d’un air menaçant. Arzhiel le fixa un instant d’un regard dur.

 

- « Et donc ? On va regretter quoi ? Vous n’avez pas fini votre phrase, si ? »

 

            Teclan frappa le front de Rugfid par dépit et tapa du pied de colère entre deux démangeaisons allergiques. Arzhiel en profita pour charger mais le gnome fut plus rapide et lui décocha un coup de baguette de Selzix qui n’atteint que Svorn quand son chef se servit de ce dernier comme bouclier. La magie inspira une terreur sans nom au prêtre qui commença à flotter dans les airs en gémissant.

 

- « Un pas de plus et c’est vous que j’envoie en l’air ! »

- « C’est parce qu’on a des elfes qu’il se permet de nous faire des propositions tendancieuses ?! » protesta Brandir.

- « Quel combat final épique ! » lança Hjotra tout excité. « Un gnome complexé presque à poil avec le nez qui coule et des rougeurs allergiques affrontant une bande de valeureux adversaires dont un Super Blaireau, un prêtre volant et Cap’tain Quenottes ! »

- « C’est clair que pour relater tout ça pour la légende », ajouta Croquette le barde, « on n’est pas sortis de la taverne ! »

- « Vous pensez avoir vaincu ?! » s’exclama Teclan en éternuant.

- « On va dire que oui », répondit Arzhiel en haussant les épaules.

 

            Le nain sautilla vers le gnome qui sursauta en voyant le lapin géant fondre sur lui et lâcha sa baguette par réflexe. Aussitôt le sort rompu, Svorn retomba lourdement au sol écrasant dans un bruit de biscotte le malheureux Teclan se trouvant en dessous de lui.

 

- « Victoire ! » s’écria Arzhiel avec son équipe de héros. « La prophétie était exacte et on a même eu besoin de Svorn pour gagner. Faudra penser à lui raconter quand il sortira de son coma, hein ? Pour une fois qu’il tombe à pic ! »

- « Et le fait qu’il soit aussi lourd nous serve autant », rajouta Brandir.

- « En plus », conclut Rugfid depuis sa cage, « c’est lui qui aura trouvé la chute ! »