L'Autre-Monde
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Épisode 88 – Le Boulet Manquant

 

            Le petit groupe se faufila discrètement le long du tunnel en longeant la paroi. Cirth jeta un coup d’œil furtif au croisement et revint vite auprès de ses compagnons.

 

- « Nous sommes arrivés à l’entrée du donjon », murmura-t-il. « Il y a un garde en faction de chaque côté de la porte. Je propose une diversion, peut-être grâce à une musique illusoire de notre ami barde, puis une offensive rapide avec Brandir et Arzhiel tandis que je couvrirai l’avance de Hjotra en visant le second garde à la gorge pour éviter qu’il ne donne l’alarme. Ensuite… »

 

            L’elfe se tut en voyant Arzhiel bougonnant le dépasser et marcher d’un pas emporté vers le carrefour. Une fois à découvert, le nain jeta successivement ses haches de jet sur les gardes et défonça la porte d’un grand coup de pied furieux.

 

- « Ou alors on bourrine », déclara Cirth, blasé, pendant que la troupe rejoignait leur chef.

- « On avance ! » grogna le seigneur de guerre en envoyant sa hache dans l’entrejambe d’un garde attiré par le raffut. « Le dernier arrivé devra porter une robe elfe durant un jour entier ! »

- « Dîtes, vous êtes sûr de la stratégie là ? » interrogea Croquette tandis que Hjotra et Brandir piquaient un sprint paniqué.

- « Je pulvérise en visant les valseuses des guignols que je croise. C’est pas très stratégique mais je suis au moins sûr que faire croustiller leurs noix me fait paraître le temps moins long. Cette fichue quête commence à me chauffer. Alors j’accélère le mouvement. Donc je pulvérise. Vous saisissez le concept ? »

- « C’est un peu trop tactique mais j’essaye… » répondit le barde en enjambant un garde émasculé. « Ah, voilà la salle d’armes. Le prophète parlait de la pièce suivante. Nous y voici ! »

 

            Arzhiel leva sa hache pour fracasser la porte mais Cirth l’ouvrit simplement en tournant la poignée, au grand dam du nain. À l’intérieur étaient réunis de nombreux hommes, des orcs et quelques nains huilés et peu vêtus, au grand bonheur de l’elfe.

 

- « C’est quoi cette odeur de fauve et de sueur, on se croirait dans les vestiaires des berserkers ! » râla Arzhiel en se pinçant le nez. « Sérieux c’est limite tenable, faut aérer ! »

- « Pourquoi ils sont tous quasiment nus ? » interrogea Hjotra, perplexe.

- « J’en sais rien, mais par prudence, restez collés aux murs, les enfants, et jetez-leur un elfe s’ils approchent. »

- « Seigneur ? » demanda Brandir. « Vous voulez bien mettre fin à mes jours je vous prie ? Je viens de trouver Svorn. Par les Mille Chambre des Enfers, il est en pagne de cuir et s’est rasé le torse !!! »

- « Svorn ?! » s’exclama le nain. « Mais qu’est-ce que vous fichez, bon sang ?! »

- « Je m’apprêtais à aller au sauna avec deux potes orcs après un bain de soleil », dit le haut-prêtre avant d’imploser. « Qu’est-ce que j’ai l’air de faire, d’après vous ?! Attendez, je vous donne un indice : abandonné par ses compagnons en plein territoire ennemi et ramassé par les soldats de Teclan qui organisent des paris de lutte avec les captifs. »

- « Y a un sauna ?! » demanda Hjotra, ravi, en cherchant alentour.

- « Bon, faîtes pas la tronche, vous êtes sauvé. Par contre, vous pouvez passer une liquette, s’il vous plait ?! »

- « Sauvé, mes fesses ! Vous m’avez laissé derrière pour ficher le camp avec des elfes ! Non, je fais la gueule. Je reste là, je préfère encore. Allez jouer avec vos nouveaux copains des bois. »

- « D’accord », fit Arzhiel en haussant les épaules. « On aura essayé. On décampe. »

- « Impossible ! » intervint Cirth. « Le prophète a dit qu’on devait retrouver le haut-prêtre. Sa présence est indispensable pour vaincre Teclan. »

- « Tout de suite, ça me convainc », railla Svorn. « Non, c’est vrai que j’hésitais après votre trahison, mais maintenant que je sais que vous venez me trouver par nécessité, je suis bien rassuré. Salauds ! C’est dégueulasse ce que vous faîtes. »

- « C’est plutôt ce que eux vont vous faire si vous restez là qui est dégueulasse », fit remarquer Brandir en observant les lutteurs oindre leurs corps en se complimentant sur leur musculature.

- « En même temps, on ne vous demande pas votre avis, mon pauvre. Je commande et vous suivez ! »

- « C’est aussi un concept nain de psychologie ce genre d’approche ? »

- « Allez compter fleurette aux lutteurs, les jardiniers ! C’est un grave désaccord nain. Il en va de la réussite primordiale de notre quête et rien n’est plus important que ça…Hé ! C’est pas le fameux gladiateur Crade Pitt là-bas ?! Terrible ! Ce type a arraché la tête à plus de cinquante adversaires. C’est lui qui a terrassé le champion des arènes, Balèze Blaise. Passez-moi une tablette et un burin. Je dois avoir son autographe ! »

- « Mais vous venez de dire à l’instant… »

- « Je sais mais c’est Crade Pitt ! Mon épouse en est raide. Elle me fichera la paix si je lui ramène son autographe pour sa fête parce que le peigne à barbe, je suis pratiquement certain qu’elle ne va pas apprécier. »

- « Il serait plus avisé de partir au plus vite », conseilla Cirth. « Les gardes étalés dans le couloir les mains agrippés sur les parties, ça risque d’attirer l’attention, non ? »

 

            Le groupe se figea quand on frappa plusieurs coups à la porte, derrière eux.

 

- « Qui c’est ? » demanda gaiement Brandir.

- « Sûrement le roi, la reine et le petit prince », avança Hjotra. « Ils sont passés toute la semaine chez nous, mais on n’était pas là ! »

- « Ce n’est qu’une chanson, Hjotra… »

- « Je constate que le niveau s’est nettement amélioré », se moqua Svorn, assis par terre à bouder.

- « Vous voulez que je l’hypnotise avec ma magie ? » proposa Croquette.

- « Vous voulez que je vous explose avec la mienne ? » rétorqua Svorn.

- « C’est plein de gardes à la porte », fit Hjotra. « Ils veulent rentrer, je leur ai dit de repasser plus tard, que le sauna n’était pas encore assez chaud. »

- « Les concepts philosophiques nains sont tellement fascinants », dit Cirth, effaré.

- « Bon, on bouge ! Svorn, vous suivez ou on laisse les orcs enchaîner sur vous la prise du cochon et celle du hameçon ? »

- « La prise du hameçon, c’est le doigt dans la bouche », songea le haut-prêtre, pensif, « mais celle du cochon, c’est laquelle ? »

 

            Arzhiel murmura la réponse au creux de l’oreille du nain et sourit largement en voyant ce dernier blêmir, frissonner nerveusement et sucer son pouce pour se rassurer.

 

- « Bon…euh, en fait, je vais venir…mais puisque je ne pourrais pas dormir durant les prochains jours à cause des cauchemars, y a intérêt à ce que j’aie quelques esclaves à torturer ! »

- « Oui, même des vieilles et des roux, vos favoris, si ça vous chante », répondit Arzhiel. « Non, posez ce luth, Croquette, c’est une expression. Allez, départ, ils commencent à enfoncer la porte. »

- « Attendez, j’embarque mon costume de lutteur. J’étais dans l’équipe des Suceurs de moelle. Le futal en chaînes à pointes sera idéal pour mes soirées thématiques aux cachots du Karak. »

- « Un costume ? » fit Arzhiel, pensif. « On met les bouts. Non seulement je n’aurais pas eu mon autographe, mais en plus on a vu Svorn en culotte. Je crois que cette quête toute pourrie va finir par avoir notre peau. »

- « Vous pensez ? » fit Croquette, ironique.

- « Oui », répondit Arzhiel en lui bottant le train pour qu’il suive le rythme. « Ça en fait au moins un ici… »