L'Autre-Monde
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Épisode 87 – Geôle Break

 

            Le furieux coup de lance orc fut dévié à la dernière seconde par son bouclier abîmé et Arzhiel sentit la pique lui effleurer l’oreille. En riposte, le nain pénétra la défense de son ennemi d’un rude coup d’épaule avant de lui asséner un violent coup de marteau à la base de la gorge. L’orc s’écroula dans un gargouillis, le cou brisé au moment même où une flèche de Cirth l’atteignait en pleine poitrine. Arzhiel jeta le cadavre d’un coup de pied et eut juste le temps de se réfugier derrière son précieux écu que la hache d’un humain s’abattait sur lui. Le nain tomba à genoux sous l’impact mais en profita pour frapper l’homme au tibia, puis à la mâchoire tandis qu’il perdait l’équilibre. Sans attendre qu’il ait fini de tomber, le seigneur nain se rua sur les deux assaillants qu’affrontait Brandir sur son flanc. Hjotra le dépassa en chargeant l’ennemi avant de revenir brusquement sur ses pas après une vive volte-face.

 

- « Où vous allez, imbécile heureux ?! » l’interpella Arzhiel tandis que l’ingénieur plongeait dans un fourré et y disparaissait complètement à l’exception d’un index tendu en direction des renforts ennemis qui approchaient.

- « Remettez sa muselière à Brandir, on décampe avant de se faire piétiner ! Si rien ne vient gêner notre retraite, on devrait pouvoir sauver notre peau avant de…Ah ! Qu’est-ce que c’est ?! »

- « Bien le bonjour, mon aimé », salua l’image d’Elenwë à travers l’opaque fumée magique qui venait de cerner le nain. « Je constate que vous ne faîtes rien, ça tombe bien, il fallait que je vous entretienne. »

- « Mais dégagez avec votre fumette ! Je vois dalle ! Virez de mon horizon avant que je me mange un arbre dans la…Ouch !...Je vous écoute… »

- « C’est à propos de la fête des mères », fit l’elfe au-dessus du nain étendu au pied d’un chêne. « J’ai trouvé un dé-li-cieux petit ensemble printanier à la boutique du tailleur du bourg. Et comme toute sa famille a été décimée par les épidémies de l’apocalypse-machin là, il accepte de me le faire à moitié prix ! N’est-ce point trépidant ?! »

- « J’en suis tout retourné », marmonna le nain entouré par une douzaine de soldats adverses.

- « Arzhiel ! Je vous vois mal ! Dîtes à vos amis de s’écarter ! Arzhiel ? Oh, le goujat, il a filé. Quel pingre ! Après il va s’étonner que j’ai téléporté tout son équipement ici pour financer mon cadeau, vous allez voir ! »

 

Une heure plus tard, au fond d’une geôle humide et crasseuse

 

- « J’avais braqué exprès le passe-partout de Rugfid pour ce genre de situation », grommela Arzhiel en poussant vainement sur les barreaux, « mais même planqué dans un endroit secret de mon corps, tout le trousseau a foutu le camp avec mon matos. »

- « Estimons-nous heureux qu’ils nous aient gardés en vie », commenta Cirth. « Ils auraient pu nous tuer sur place au lieu de nous faire prisonniers. »

- « C’est clair que rater une mort glorieuse au combat et se retrouver en taule avec un nain à poil et un elfe en justaucorps », râla Brandir, « ce serait ballot de ne pas savourer sa chance. »

- « Hé ! » protesta Arzhiel. « Je ne suis pas à poil, d’abord. C’est à cause des trous dans mon tricot et mon caleçon, c’est trompeur. Mais vous avez raison, il faut vite s’éclipser. S’ils nous gardent en vie, c’est sans doute pour nous torturer ou abuser de nos charmes. »

- « Oh seigneur ! » gémit Cirth. « S’ils m’arrachent ma vertu, je ne pourrais plus jamais me marier ! Vous les croyez capables de cela ?! »

- « Brandir, vous qui êtes quasiment aussi évolué que les orcs qui nous gardent, que pensez-vous de mon hypothèse ? Hého ! Réveil ! Pourquoi vous fixez le plafond comme ça, c’est hypothèse que vous ne pigez pas ? »

- « Vous me prenez pour une tanche ? » s’offusqua le berserker.

- « Oui, mais quel rapport avec la question posée ? »

- « Bon, alors, hypothèse, ça vient de « hippo », la racine atlante pour cheval et « thèse » de l’ancien runique « thésus » qui veut dire avis. Donc, mon opinion sur les chevaux, c’est qu’on est nains donc on s’en fout, on ne peut pas les monter. Par contre, saignant dans l’auge, ça gère. »

 

            Le guerrier fixa Cirth qui le contemplait à la fois horrifié et atterré puis Arzhiel qui attaquait les barreaux avec les dents par dépit.

 

- « Hjotra et Croquette ont réussi à échapper à l’ennemi », fit le seigneur de guerre. « Avec un peu de bol, ils vont venir nous sortir de là. Par ma hache, je dois être drogué, je viens de fonder un espoir sur Hjotra ! »

- « Sauvés par Hjotra et un barde elfe ? » ricana amèrement Brandir en s’asseyant. « C’est sûr, on n’a aucune raison de paniquer… »

- « Voilà quelqu’un ! » lança Cirth. « J’entends son pas furtif et élégant dans l’escalier ! »

- « C’est Croquette ! » bondit Arzhiel.

- « Oh, compagnons ! » s’exclama le barde. « Si vous saviez par quelles épreuves j’ai du passer afin de vous rejoindre ! J’en ai composé une chanson, vous voulez l’entendre ? »

- « Ça y est, la torture commence », déclara Brandir.

- « Carrez-vous votre chanson là où votre pote est vertueux ! » grogna Arzhiel. « Allez assommer le garde ! »

- « Mais ça va lui faire affreusement mal ! Je vais plutôt user de mon sortilège de sommeil ! Dans quelques instants, vous serez libres ! »

 

Une heure plus tard, le garde descendit jusqu’à la geôle pour y jeter Croquette, pantois.

 

- « Vous aviez raison », dit-il avec gêne, « c’est con comme sort. »

- « Vous n’avez pas endormi le garde ?! »

- « Si, mais moi avec. La relève m’a trouvé somnolent dans ses bras. Je suis terriblement confus. »

- « Non, mais c’est bon », commenta Brandir en nouant ses lacets afin d’en faire une corde solide pour se pendre. « Il reste encore Hjotra. »

- « Il nous faudrait une arme improvisée pour attaquer le garde quand il viendra nous jeter des cailloux comme tout à l’heure. »

- « J’ai mon ongle de gros orteil pas coupé depuis le solstice », proposa Brandir.

- « Et voulez faire quoi avec, demeuré ? Le ronger et lui lancer dans l’œil ? Si c’est pour sortir des énormités pareilles…oh, mon dieu ! Mais vous pourriez égorger un bœuf avec ça ! »

- « Oh, ça va, c’est jamais arrivé qu’une fois, par accident. Mais de toute façon, c’est râpé, même avec ma dent en mithril, je n’ai pas réussi à l’entamer. »

- « Puisque ce charmant projet est annulé, pourriez-vous vous rechausser ? » supplia Croquette, blême.

- « Hihi, l’ambiance est chouette ici ! » rit Hjotra en descendant l’escalier. « Vous jouez à quoi ? Désolé du retard, j’ai suivi une colonne de fourmis jusqu’à un merle mort. Vous saviez que les fourmis bouffaient les yeux des oiseaux avant le reste ? Et puis après, j’ai essayé de vous retrouver, mais j’ai du ramper sous un essaim pour ne pas être piqué dans la bouche comme la dernière fois. J’ai perdu du temps à cause des guêpes. »

- « Vous me filez le bourdon », soupira Arzhiel. « Comment avez-vous passé les gardes ?! »

- « En leur demandant et en remplissant le grimoire des visites. Du coup, je viens vous apporter votre repas : une miche de pain presque pas mâchée et un godet d’eau accroupie. »

- « Faîtes-nous sortir d’ici ! » lança Croquette, hystérique.

- « Je peux vous construire un sifflet à taupes ! Le bruit les attire, elles creusent un tunnel et vous n’aurez plus qu’à le remonter jusqu’à l’air libre. J’ai juste besoin d’un os d’oreille de troll ou d’un bout de frêne marbré des basses plaines. Personne n’a ça sur lui ? Oh, je sais ! Je vais demander aux gardes ! Attendez-moi là ! »

- « Je maudis ces barreaux », maugréa Arzhiel. « Ils m’empêchent de l’étrangler. »

- « On va tous mourir ici », pleura Cirth. « Ma peau si délicate ne supportera jamais autant d’humidité ! »

- « Bon, j’en ai marre ! » pesta Brandir. « Poussez-vous, je vais exploser la serrure avec cette pierre ! Y a ce bout de pain moisi qui m’appelle là. »

- « D’où vous sortez une pierre taillée comme ça, vous ?! »

- « Du tas de pierres branlantes dans le mur, ici, pourquoi ? Vous êtes soudain pris d’un irrépressible besoin de maçonnerie à cause du stress ? »

- « Donnez-moi cette pierre », répondit Arzhiel avec un grand sourire. « Je vais vérifier si elle est bien solide. Et je vous promets de vous répondre dès que vous reprendrez connaissance. »