L'Autre-Monde
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Épisode 86 – Les Nouveaux Boulets

 

            Assis en tailleur au centre de la grotte qui servait d’abri à son groupe, Arzhiel ressassait en maugréant les recommandations du vieux prophète elfe. Le sage n’avait pas la moindre idée de l’identité du héros qui n’existait pas, mais il avait longuement insisté afin que le seigneur nain emmène dans son équipe plusieurs de ses guerriers. Seule une alliance d’elfes et de nains avait à ses yeux une chance de venir à bout de Teclan.

 

- « Avez-vous pris votre décision ? » demanda Cirth le chasseur avec fébrilité lorsque Arzhiel se leva brusquement.

- « Non, je marche un peu, je me ruine le fion sur la pierre. Combien il a dit que je devais prendre d’elfes avec moi déjà, pépé voyant ? »

- « Au moins deux, mais pour que le groupe ne perde pas sa facilité d’infiltration et sa discrétion, il faudrait alors remplacer deux des vôtres. Le choix est vital et pénible, je vous le concède. »

 

            Arzhiel jeta un regard dans le fond de la grotte où Svorn dormait dans sa liquette sale, sa pipe fumante cramant sa barbe et sa main enfouie sous son pantalon.

 

- « Bof, pas tellement en fait », conclut-il en se rasseyant sur la cape roulée en boule que Brandir utilisait comme oreiller un instant plus tôt. « Je vire mon cousin parce qu’il est encore moins en état conscient que d’habitude et mon prêtre. Lui, c’est juste parce que je ne peux pas le sacquer. »

- « Trop sympa de me garder ! » s’exclama Hjotra en postillonnant la soupe aux racines des elfes qu’il engloutissait. « Je vais vous offrir un cadeau ! J’ai plein de trésors dans mon sac. Hé ! Mes chaussettes sont toutes mélangées ! »

- « Ça vous fera les pieds », répondit Arzhiel avant de se tourner vers les elfes. « Vous êtes au courant qu’on ne part pas à la cueillette. L’un de vous a-t-il un talent qui peut nous aider en mission ? Rétrospectivement, je dois ajouter que la broderie n’entre pas dans la catégorie des talents que je conçois comme utile ou même ayant un quelconque sens. »

 

            Aussitôt, une douzaine d’elfes se levèrent et s’éloignèrent, certains versant une larme de déception qu’ils écrasèrent dans leur joli mouchoir brodé.

 

- « Toi, elfe ! » fit Arzhiel en désignant l’un des trois restants. « Quel est ton nom ? »

- « Anfauglith Olwë Culùrien Esh’Nàmo Fëanturi Wilwarin. »

- « … »

- « Culùrien avec un ou deux r ? » demanda Hjotra entre deux cuillérées.

- « D’accord, je vais t’appeler Croquette. C’était le nom de mon chien quand j’étais gosse, ce sera plus facile à retenir. »

- « Quel genre de bête était-ce ? Un loyal compagnon ? »

- « Euh, c’était un chien. Il avait le typhus et une seule oreille. Il est mort en avalant une pigne de travers. Mais on s’en fout un peu, non ? »

- « Moi non », répondit Hjotra en levant le petit doigt, le nez dans son auge.

- « Quel est ton domaine de compétence, Croquette ? »

- « Je suis un barde réputé et craint des ennemis de la forêt. Mes mélodies peuvent apaiser le cœur le plus enragé et ravir l’âme en peine. Je maîtrise certains sorts grâce à mon instrument. Je peux endormir l’ennemi rien qu’en jouant quelques notes. »

- « Question. Si tu joues un air enchanté pour endormir un adversaire, comment tu fais pour ne pas endormir tout ton groupe avec toi ? »

- « Ma musique est très utile ! » protesta le barde. « Prenez-moi avec vous, vous ne le regretterez pas ! Regardez mon magnifique luth ! Voulez-vous que je compose un air à votre gloire ? »

- « Il joue sur la corde sensible », commenta Hjotra tandis que Croquette brandissait son luth.

- « Bon, et vous ? » soupira Arzhiel en interrogeant Cirth.

- « Moi, je suis danseur de guerre ! » lança fièrement l’elfe.

- « Non, mais les gars, on ne monte pas une comédie musicale ! Un musico, un danseur et toute une tripotée de costumiers !  On va à la marave, pas dans un ballet ! Pfff, et toi là ? »

- « Je suis un habile roublard », répondit le troisième elfe. « Pour forcer une porte fermée ou désamorcer des pièges, je possède de vrais doigts de fée. »

- « Bouh le nul ! » ricana Hjotra. « Brandir aussi il a des doigts de fées dans sa collection et même des orteils ! Et Svorn, il a des fées complètes dans les bocaux de son laboratoire ! »

- « Rappelez-moi pourquoi vous le gardez dans l’équipe lui ? » demanda Cirth, perplexe.

- « Par habitude ou curiosité malsaine », répondit Arzhiel en haussant les épaules. « Je sais qu’il va faire n’importe quoi, dire des âneries et manquer de tout ficher par terre, mais je m’y suis habitué. Hjotra, c’est un peu la verrue qui démange qu’on gratte tout le temps pour passer ses nerfs. Allez, préparez votre matos, on décroche discret maintenant avant que les autres ne se rendent compte qu’on les a plantés là. Hjotra, allez quand même réveiller Brandir, ça ne fera pas de mal d’en avoir un dans l’équipe qui n’a pas peur de se casser un ongle en levant une hache. »

 

            Les trois elfes et les trois nains se glissèrent hors de la grotte sur la pointe des pieds après que les sylvains et Hjotra aient entamé une petite chorégraphie improvisée pour célébrer leur départ. Le groupe remontait le boyau menant à l’air libre quand une silhouette se détacha des ombres pour leur barrer la route.

 

- « Rugfid ! » s’exclama Arzhiel en abaissant son arme. « Qu’est-ce que vous fichez là ?! J’ai failli vous faire gicler les entrailles ! »

- « Je crois qu’il s’en est chargé tout seul », remarqua Croquette d’un air écoeuré en pointant le coin d’où sortait l’explorateur.

- « C’est cette saloperie de flotte ! » ronchonna Rugfid, pâle et titubant. « Ça m’a bousillé le bide. J’avais le repas du soir au fond de la gorge, ça rentrait, ça ressortait et finalement paf ! Accident ! »

- « Classieux », sourit Cirth, mal à l’aise.

- « J’ai bien réfléchi, cousin. Je suis peut-être malade à crever, avec la chiasse, les nausées et les délires, mais je peux vous être utile en mission ! »

 

            Une boule de feu fendit soudain l’air en direction du groupe. Par réflexe, Arzhiel jeta son cousin dessus comme bouclier pour sauver tout le monde.

 

- « Ça vous fera moins mal de savoir que vous aviez raison ? » demanda-t-il ensuite au nain carbonisé gémissant au sol.

- « Un de moins ! » s’esclaffa une voix inconnue dans les ténèbres. « Les carottes sont cuites, mes agneaux à la broche ! Vous allez griller à point ! »

- « Elenwë ? » lança au hasard Arzhiel.

- « Non, je me nomme Lorenn », répondit une magicienne en se montrant. « Je suis une mercenaire, maîtresse des flammes. Teclan m’a engagée pour écraser votre ridicule rébellion ! »

- « Pourquoi Elenwë ? » demanda brièvement Hjotra.

- « Le rire diabolique, le feu qui pique, l’humour douteux et la robe pour faire le tapin, j’ai confondu. »

- « Qui fait le tapin ?! » grogna Lorenn en enflammant le roublard qui rampait sans discrétion dans son dos.

- « C’est rapport au feu que vous avez si chaud pour vous habiller comme ça ? » la provoqua Arzhiel. « En tout cas, je ne sais pas chez les humains, mais chez les nains le bourrelet livide comme un cul qui boudine le bide, la culotte de cheval et les nibards au nombril, c’est loin d’être affriolant. Tu diras à Teclan que je suis déçu qu’il nous considère si peu pour nous expédier la première traîne-savate dénichée au nu intégral de l’auberge du coin. »

- « Moi j’aime bien les bourrelets livides et le nu intégral », commenta Brandir. « Je suis célibataire si vous voulez, m’dame Lorenn. J’ai droit à combien de danse avec deux pièces de cuivre ? »

 

            La magicienne, folle de colère, fit imploser son pouvoir et invoqua une gigantesque boule de feu que la furie lui fit lancer avec maladresse. Le projectile heurta un mur, puis le plafond, passa au-dessus de groupe sous les jappements aigus des elfes, rebondit plusieurs fois contre les parois de l’étroit tunnel et finit sa course droit sur la sorcière dans une violente explosion.

 

- « Très subtil de lancer une boule de feu dans un boyau aussi réduit », lui murmura Arzhiel à l’oreille quand ils l’enjambèrent pour partir. « Rien n’est plus susceptible qu’une femme. Tu sais quoi ? T’es une quiche, Lorenn. »