L'Autre-Monde
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Épisode 85 – Le Prophète

 

            Cirth encocha lentement une flèche à son arc sans quitter sa cible des yeux. Il hésita à abattre l’orc lorsque celui-ci s’immobilisa à l’approche de la clairière, mais retint son geste malgré l’impatience qui le gagnait. Il salua son bon sens quand l’éclaireur, car il s’agissait bien d’un limier ennemi, appela ses compagnons. La forte troupe de maraudeurs orcs s’agglutina aux portes de l’étroit goulot. Cirth déglutit, les mains tremblantes. L’elfe avait mésestimé le nombre des poursuivants. Même avec l’embuscade qu’il tendait aux orcs avec les siens, jamais il ne pourrait venir à bout de tant d’adversaires. Machinalement, il écarta ses doigts. Sa flèche se planta dans le front du capitaine orc, suivie d’une pluie d’autres traits. La bataille s’engagea.

 

            Orcs et elfes se ruèrent les uns sur les autres dans une mêlée indescriptible. Les soudards de Teclan, sauvages et brutaux, se fracassèrent sur les lances elfes et ne purent briser leurs lignes. C’est repoussés contre le bord de la clairière, aux pieds de la falaise, que les orcs piétinèrent. Ils s’apprêtaient à lancer un nouvel assaut implacable quand l’éboulis les happa telle une vague furieuse, laissant les elfes hébétés devant pareil coup du sort.

 

- « Ah bravo ! » lança une voix emportée depuis le haut de la corniche effondrée. « Mais espèce d’âne bâté, vous me croyez maintenant quand je vous répète que ce n’était pas un coin à creuser pour dénicher des truffes ?! »

- « Désolé, seigneur », répondit une autre voix. « Ça allégera ma punition le fait que Hjotra soit tombé aussi ? »

- « Si mon pied vous envoit le rejoindre, y a des chances ouais, crâne de piaf ! Hjotra ! Hjotra ? La galère ! On est obligés d’aller fouiller les éclaboussures, il a mon couteau à peler les patates dans sa besace…Oups ! Planquez-vous ! Y a des gens en bas ! Si on fait un constat pour l’accident, on va y laisser nos chaussettes. »

- « C’est-à-dire que comme ils nous regardent et qu’ils vous écoutent brailler depuis tout à l’heure, l’esquive va être ardue. »

 

            Après quelques jurons et une discussion sans la moindre discrétion, le groupe de nains se décida à rejoindre l’éboulis et les soldats de Cirth. Ce dernier les accueillit d’un large salut poli, mais il fallut plus qu’un sourire pour faire lâcher leurs haches aux nains bourrus.

 

- « Vous voulez dire qu’on a réussi à exploser toute une cohorte d’orcs de Teclan en cherchant des truffes ? » résuma Arzhiel après une demi-heure d’explications. « Hein ? Ah, oui bien sûr que c’était prévu ! On est nains ! On est des as pour caillasser les orcs ! »

- « Vous nous avez sauvés la vie », remercia Cirth. « Les ennemis de nos ennemis sont…Euh, dîtes, votre ami se sent bien ? »

- « Rugfid ? Ne faîtes pas attention. On a achevé la dernière gourde d’alcool hier soir et on est obligés de tourner à l’eau depuis. Bon, y en a qui gèrent mieux que d’autres dans l’équipe…Question d’habitude. Ne le fixez pas, il va arrêter de danser et va remettre son pantalon tout seul. »

- « Ah ? Sinon mes soigneurs ont guéri votre ami chu avec l’éboulis. Son bras était dans un piteux état et sa main écrasée, mais il est sauvé. Il est là-bas, à courir derrière les papillons. »

- « Seigneur ! » s’exclama gaiement l’ingénieur en revenant. « Seigneur, c’est un miracle ! Je peux jouir de ma main ! Vous voulez voir ?! »

- « Non, c’est dégueu comme proposition, mais allez montrer ça à Svorn qui boude dans les fourrés parce qu’il ne peut pas égorger d’elfe. Je suis certain que ça le distraira. »

- « Quelle…singulière et originale équipe d’aventuriers », commenta Cirth en regardant Hjotra courir en sautillant et Brandir, plus loin, qui récupérait les orteils des cadavres orcs dépassant des roches. « Arpentez-vous les chemins en quête de périls à affronter et de défis à relever ? »

- « Avec les engins que je me trimballe, le défi c’est déjà de réussir à éviter d’aller dans le mur. Non, on vient buter Teclan, après on rentre au Karak se planquer de l’apocalypse. »

- « Teclan est invincible, malheureusement. Une prophétie… »

- « Ouais, on est au courant du coup du héros qui n’existe pas. J’y réfléchirais si je n’arrive pas à fourrer ma hache dans le pif du gnome mais en attendant, on va d’abord essayer la méthode du nain échauffé. Allez, les enfants, rassemblement. On repart, on a de la route. Non, Rugfid, vous n’êtes pas en train de changer de couleur, lâchez cette outre d’eau ! »

- « Pardonnez-moi d’insister », fit Cirth. « Mais Teclan ne peut être vaincu ! C’est un monstre perfide et maléfique qu’il faut éliminer sans attendre, mais avec la plus grande prudence. »

- « On sait », le rassura Hjotra. « Vous pêchez un convertible. »

- « De quoi ? »

- « Je traduis : vous prêchez un converti. Cherchez pas, c’est son langage secret anti-décodage. Ne vous bilez pas, mon grand. On n’est pas nés du dernier éboulis. On sait ce qu’on fait. À la revoyure et si vous avez de la liqueur de baie en rab, on est preneurs ! »

- « Vous allez mourir », déclara un vieil elfe au regard pénétrant sortant des rangs.

- « Sérieux ?! » fit Brandir, euphorique, tout en comptant ses nouveaux orteils.

- « Sans aucun doute », affirma le vieillard. « Je suis celui à l’origine de la prophétie. J’ai vu le héros qui n’existait pas vaincre Teclan aussi bien que je vous vois courir à une mort certaine. »

- « Je vous présente le sage de notre village », confirma Cirth. « Nous l’escortions hors de ces terres dangereuses. Il peut voir le futur dans ses visions. »

- « Un vioque elfe possédé et certainement abuseur d’herbes illicites », marmonna Svorn à l’oreille d’Arzhiel, « vous imaginez combien ça représente d’années de bénédiction divine si on le sacrifie à Gazul ? Vous le chopez par derrière et on fait moit’-moit’, ok ? »

- « Si je prenais plaisir à cramer des vieux, ça ferait un moment que j’aurais un nouveau prêtre. Si ce que vous dîtes est vrai, les elfes, il faut qu’on parle et je…Attendez, j’ai mon cousin qui se barre en ver de terre là. Il doit encore croire que le ciel va s’effondrer. Hjotra, allez le chercher avant qu’il ne s’enterre comme la dernière fois. »

 

            Hjotra s’exécuta et s’éloigna à travers la prairie en grandes enjambées aléatoires et hésitantes.

 

- « Mais qu’est-ce que vous faîtes ? » demanda posément Arzhiel. « Pourquoi vous marchez comme si vous aviez un gourdin dans le derche ? »

- « C’est pour éviter d’écraser les pâquerettes, ça fâche les fées et elle vous change en guêpe après. »

- « Si je vous donne Hjotra à cramer », proposa Arzhiel à Svorn, « vous me lâchez les basques ? »

- « Avec en prime votre cousin qui est en train de se tortiller sur le ventre, ça marche pour moi. »

- « Seigneur ! » cria Hjotra. « Y a le visage de Conleth qui sort de terre ! Et il me fait des clins d’œil ! »

- « Sûrement un coup des fées… »

- « Non, il a raison. C’est comme ça que le druide me parle toutes les semaines. »

- « Chaque semaine, c’est hebdromadaire, c’est ça ? »

- « Arzhiel ! » appela le visage dessiné dans le sol. « Où est Charlotte ? »

- « Aux fraises », répondit le nain avec honte devant les elfes. « Nan, sérieux, faut vraiment changer ce mot de passe ! Ça devient grotesque ! »

- « C’est une précaution nécessaire ! Teclan a de nombreux espions à sa solde. Alors, où en est votre progression ? »

- « Voyons…On n’a trouvé aucune truffe à part celles de ce groupe, on a sauvé des elfes et Rugfid est encore en vie. Aucun succès donc. Ah oui, on vient de sauver la peau au type qui a lâché la prophétie du héros machin-truc là. »

- « Incroyable ! » s’exclama Conleth tandis que Cirth et le prophète saluaient son visage terreux. « Les dieux sont avec nous ! Ils vont vous aider donc écoutez-les. Bon, je dois vous laisser, j’ai plus de mana pour aujourd’hui, j’ai tout donné pour le bain de pieds aux algues enchantées de votre épouse. Bon courage ! »

 

            Le visage s’évanouit tandis que Conleth rompait son enchantement, laissant les nains perplexes avec la troupe elfe.

 

- « Non, mais c’est bon, mettez-moi un vent aussi, c’est rien », marmonna Arzhiel en piétinant le sol. « Alors les amis du bosquet, c’est quoi le plan ? »

- « Vous allez mourir », répondit le prophète avec un sourire amical.

- « Bon dieu, ça va être long avant l’apocalypse ! » soupira le nain, la main écrasée sur le visage.