L'Autre-Monde
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Épisode 84 – Le Héros qui n’Existait Pas

 

            Arzhiel avança prudemment jusqu’au coude que formait le couloir, jeta un coup d’œil fugace pour s’assurer que la voie était libre et alla rejoindre Brandir, assis derrière le léger enfoncement qui lui servait de poste d’observation.

 

- « Alors ? » chuchota le chef de guerre en se cachant à son tour. « Du mouvement en face ? »

- « Non, ils sont toujours là ces couillons », répondit le guerrier en regardant le campement de fortune d’une bande d’orcs improvisé dans une vaste salle au-delà du couloir. « Vous venez me relever ? »

- « Non, je viens faire une pause. Hjotra a appris aux deux autres crétins ce jeu stupide où il faut gober des poussins quand on répond juste et ça fait des plombes qu’ils enchaînent les parties. En plus, y a pas de poussin dans ce souterrain, ils utilisent des cailloux, c’est affligeant. »

- « Croc’Poussins ? Ah ouais, je connais. C’est Sum Groor qui nous l’a appris. Faut reconnaître que la version orc est plus fendard que la naine. Les cailloux, ça croustille moins. »

 

            Arzhiel rampa sur le côté et observa le camp ennemi. Machinalement, il tendit sa main vers l’une des gourdes de Brandir tout en comptant les orcs.

 

- « Euh, non », intervint le berserker. « Prenez l’autre gourde, seigneur. »

- « L’autre elle est vide et celle-là pleine. »

- « Oui mais ce matin c’était le contraire…Vous m’avez dit de ne pas quitter mon poste une seconde donc bon… »

- « C’est mes yeux qui pourrissent à cause de votre odeur corporelle ou ils sont carrément plus nombreux que hier ? » demanda Arzhiel en jetant la gourde d’un geste de répulsion.

- « Je crois qu’une autre tribu les a rejoints ce matin. C’est sûr que maintenant qu’ils sont une bonne cinquantaine, on va beaucoup moins se la jouer si on veut passer en force. »

- « On est maudits ! En plus, c’est mort pour faire demi-tour, impossible de déblayer le tunnel d’entrée ! Qu’est-ce qui vous a pris de ravager tout le tumulus avec les autres tarés ?! »

- « On avait du mal à entendre vos ordres tandis que vous baviez sans connaissance par terre, alors on a improvisé. Mais bon, si c’est pour que ma tête finisse au bout d’une pique orc, autant charger maintenant. »

- « Je vous le déconseille », fit Svorn en arrivant avec Hjotra et Rugfid. « Vous voyez le tout vert là-bas avec son crâne de loup sur le melon et sa parure en plume de fion de faucon ? C’est un chaman. Il nous changera en morpion à bouc dès qu’on lèvera la hache. »

- « Pourquoi vous m’avez suivi ?! » grogna Arzhiel. « On va se faire repérer ! »

- « On cherchait d’autres cailloux », répondit Hjotra en se serrant pour se cacher. « Vous pensez que l’emplumé peut nous faire apparaître des poussins pour le jeu ? »

- « Tenez », fit Arzhiel. « Vous devez avoir soif. Prenez cette gourde, elle vous aidera à faire passer les galets et votre ânerie avec un peu de chance. »

- « Si on charge, on meurt », commenta Rugfid. « Si on reste là, on meurt de faim. On n’est pas bien, aussi vrai que Svorn est enrobé ! »

- « Moins que vous, mon gros père ! » râla le haut-prêtre en tâtant les bourrelets de l’explorateur.

- « Hein ? Enrobé, ça veut pas dire qui porte une robe ? »

- « Si », confirma Arzhiel, dépité. « C’est comme entériné, ça veut dire qui est enterré dans une terrine, abruti ! »

- « Allez, on charge ! » gémit Brandir, tout frétillant. « Ils vont nous crever, c’est trop la classe ! »

- « Je me ferai bien crever pour vous faire plaisir, mais on a une mission. Donc on n’a pas le choix, on doit essayer de parlementer. »

- « Plutôt lécher un elfe ! » s’emporta Svorn.

- « En même temps, je ne suis pas certain qu’un elfe vous laisserait le lécher », remarqua Rugfid.

- « Ça ne m’amuse pas non plus ! À part si l’un de vous a un meilleur plan, on doit négocier le passage. Hjotra ? Une proposition ? »

- « Non, un commentaire : cette eau est immonde, j’ai eu du mal à finir la gourde. »

- « Bon, on leur parle donc », expliqua Arzhiel après que Hjotra fut éjecté avec horreur dans le couloir précédent. « Qui se souvient des cours de diplomatie qu’Elenwë a tenté de nous inculquer ? »

- « Moi, un peu », répondit Rugfid, « mais je n’ai pas tout suivi, j’ai passé la majeure partie des cours changé en sauterelle par votre épouse. J’avais plus d’oreilles. Ça a eu des conséquences fâcheuses sur ma moyenne. »

- « Moi, j’ai jamais réussi à passer la leçon 1 : le sourire », déclara Svorn.

- « Moi, je veux être buté par un orc », boudait Brandir.

- « Pffff, si je tente une blague du médecin pour les amadouer, je vais me faire fumer avant la chute. Bon, pas le choix. Je vais faire comme avec Elenwë quand je rentre dans notre chambre. J’y vais avec mes armes planquées en pensant à une poêlée de bolets frits pour lui faire croire que mon sourire est spontané. »

- « Courage », fit Svorn en le poussant à découvert. « Pensez à un accompagnement de lardons, ça vous aidera à supporter la douleur des flèches orcs dans la poitrine. »

 

            Arzhiel tituba et se redressa en plein milieu du couloir désert. Les orcs qui l’aperçurent se relevèrent brusquement et s’avancèrent en grognant, lances en mains. Le nain esseulé jeta un œil vers ses compagnons qui s’étaient enfuis, puis marcha vers l’ennemi en haussant les épaules. Il allait être mis en pièces par les archers lorsque le chaman arrêta les siens. Arzhiel le salua, lui montra qu’il n’était pas armé et se dirigea vers lui en essayant de communiquer.

 

- « Euh, salut ! Coucou ? Bonjour ? Je viens en paix. Ah merde, ils ne doivent pas connaître le mot. Alors…Moi nain sympatoche, pas chercher les embrouilles ! Toi pas me regarder comme ça, face de groin ou je te fiche ma hache en plein front et je…Hum hum… Moi vouloir parlementer…Ils percutent rien ces bourricots ! Euh…Croc’Poussins ? »

- « Ça fait tellement plaisir de rencontrer des gens civilisés d’une autre culture », lança le chaman sans accent. « On se demandait quand est-ce que vous vous décideriez à sortir de vos cachettes. »

- « Vous saviez qu’on était là ?! »

- « Votre sentinelle a dormi tout le jour. Et il ronfle. Beaucoup. »

- « Ahah, c’est marrant ! C’est pas comme si je n’étais déjà pas assez embarrassé…Sinon, voilà, mes amis et moi sommes un petit peu coincés et on voudrait passer par ici pour quitter ce souterrain. Mais on ne veut pas déranger. On passe juste et on décroche, d’accord ? »

- « Ce tumulus a une autre sortie par là où vous êtes arrivés. Pourquoi ne pas l’emprunter ? »

- « Ah, l’autre sortie ! C’est-à-dire…un ogre énorme et laid, un peu comme votre pote assis là mais en vachement plus gros. Il nous a poursuivi et a détruit l’entrée. Voilà. »

- « Malédiction », jura l’orc. « Nous pensions justement nous échapper par là le temps de réunir notre clan. Nous avons été chassés par les soudards du terrible Teclan et nous avons aussi fui. »

- « Teclan ?! Le gnome avec une tête de bovin vérolé ?! C’est justement lui qu’on vient savater avec mes petits gars ! »

- « Vous échouerez. Il est invincible avec sa nouvelle baguette. Un prophète a déclaré que seul le héros qui n’existait pas pouvait le vaincre. Notre tribu a tenté de le tuer, sans succès. »

- « Vous étiez sans doute mal organisés, c’est tout », plaisanta le nain.

- « Nous étions cinq cents, il était seul. »

- « D’un autre côté, le héros qui n’existe pas, ça ne va pas être plaisant de lui mettre la main dessus. Moi j’ai quatre boulets et ils existent bel et bien. »

- « Libre à vous de l’affronter, nous ne vous en empêcherons pas. Vous pouvez passer en toute quiétude. Votre sort est déjà scellé, inutile d’aller à son encontre. Au mieux, vous ferez diversion le temps que les miens s’échappent. »

 

            Le chaman rugit un ordre et tous les orcs s’écartèrent pour laisser passer Arzhiel et ses guerriers (une fois qu’il put les retrouver, cachés dans un antique coffre à trésor vide, sauf Brandir qui s’était perdu dans les couloirs en cherchant les orcs à taper).

 

- « Qu’est-ce qu’il vous a raconté ? » demanda Svorn alors que le groupe se dirigeait vers la sortie.

- « Que soit c’est un gros mytho nul en maths, soit on n’est pas prêts de revoir maman. D’ailleurs, si l’un de vous n’est pas sûr à cent pour cent d’exister, c’est le moment ou jamais de le dire ! »

- « Si c’est pour me répondre ça, autant me demander de la fermer. »

- « Alors fermez-la et suivez. C’est pas une promenade, c’est une quête avec énigme. »

- « C’est chiant les quêtes où on doit réfléchir ! » se plaint Hjotra.

- « Ne vous en faîtes pas, vous êtes immunisé pour ça, vous… »

- « La chance ! » commenta Brandir, jaloux, tandis que Hjotra esquissait un pas de danse de joie.