L'Autre-Monde
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Épisode 83 – Le Plus Nigaud du Lot (n’est pas forcément celui qu’on croit)

 

- « Quel est le comble du vampire malchanceux ? » lut Rugfid à ses compagnons en train de manger. « Personne ?  Ne pas avoir de veine… »

- « On peut arrêter les blagues de bon matin ? » supplia Brandir. « Je sens que ça va gâcher ma digestion. »

- « Oui, on arrête ! » s’exclama Svorn. « Ce n’est pas vous qui marchez derrière Brandir après… »

- « J’arrive pas à croire que le médecin notait toutes ses blagues foireuses sur un petit carnet », commenta Rugfid en examinant l’objet entre perplexité et désolation.

- « Ce qui est incroyable, c’est que l’idée vous ait pris de le lui piquer dans ses sacoches pour nous en faire en plus profiter au lever ! » grommela Arzhiel. « Jetez-moi ça dans les braises. On lui dira au retour que la fée des champs est venue lui taxer, comme le jour où Hjotra cherchait son putois de compagnie. D’ailleurs, il est passé où celui-là ? »

- « Il est parti se soulager plus loin. Par contre, il a oublié sa cloche de vache, on va encore perdre deux heures à le retrouver s’il s’est paumé. »

- « J’ai compris ! » fit Arzhiel en se levant et en ramassant son écharpe en poils de putois. « J’imagine qu’il n’y a pas de volontaire pour le retrouver donc j’y vais. Je ne suis pas aidé avec cette bande de buses, c’est dingue ! »

- « Euh…Je crois que vous venez de penser tout haut là… »

- « La ferme et rangez-moi ce boxon pendant que je course les bois pour rattraper l’autre bille ! Je ne suis pas un fan de l’écologie mais on dirait qu’une meute de trolls a pique-niqué là. C’est crade jusque dans les branches des arbres, on dirait la caverne de Brandir ! Ah ben, regardez qui se pointe avec sa tête de pinson pris au piège ! Alors, vous foutiez quoi ? On vous a déjà dit de baisser tout le futal si vous n’arrivez pas à déboutonner votre braguette ! »

-  « J’étais parti pipi », ricana Hjotra.

- « Mollo sur le sensationnel, mon grand, on se réveille juste. Allez, on plie bagage. Tant pis pour le nettoyage. Par contre notez sur la carte ce coin qu’on n’y revienne plus, c’est un vrai dépotoir. En route pour chez Teclan ! Hardi ! »

- « Dites, seigneur, je ne crois pas qu’il faille emprunter la route principale pour se rendre chez Teclan », dit Hjotra. « Le gnome sait que son repaire a été découvert. »

- « Oui, mais il ignore qu’on a survécu à son explosion dans la salle du trône. On l’attaque par surprise. »

- « Le pont qui franchit le précipice a été piégé. »

- « Comment vous savez ça, vous ?! Non, plus important : comment vous avez fait pour faire une remarque sensée ? »

- « C’est un lutin du coin qui me l’a dit », répondit l’ingénieur. « J’allais lui uriner dessus quand il m’est apparu pour me prévenir du traquenard. »

- « Ça se tient », déclara Svorn. « Cet engin-là comprend la langue des lutins pour une raison aussi obscure que la lumière de sa raison et les lutins détestent les gnomes, question de complexe de taille. Comme les gnomes détestent les nains parce qu’on est plus grands. »

- « C’est pour ça que je peux pas me voir les orcs, les humains et tous les grands ? » demanda Brandir, confus.

- « Non, vous, vous haïssez tout le monde parce que vous êtes une brute épaisse sans cervelle. Vous êtes certain de votre renseignement, Hjotra ? Le pont est le seul accès au domaine de Teclan. »

- « Le lutin a dit qu’il existait un souterrain secret qui mène aussi à son repaire. Mais il est caché et protégé par une magie étrange. Là-bas. Derrière la statue d’elfe à poil qui fait les pointes. »

- « Incroyable ! » lâcha Arzhiel en découvrant l’entrée dissimulée par des fourrés. « Hjotra vient de nous servir à quelque chose. Faut que je m’assoie, j’ai un vertige. »

 

            Le groupe de nains marqua une pause pour décider de la marche à suivre. Après que Rugfid ait refusé de partir en cobaye sur le pont et que Brandir ait achevé son petit-déjeuner de secours, les nains se laissèrent convaincre par le souterrain mystérieux.

 

- « J’ai peur qu’on fasse une connerie plus grosse que le jour où on a laissé Arzhiel devenir notre chef », commenta Svorn.

- « Là c’est vous qui pensez à voix haute… » rétorqua ce dernier en fronçant les sourcils. « Vous ne pouvez pas savoir si notre choix est bon en interrogeant les runes ? »

- « Vous me prenez pour un diseur de bonne aventure de marché ? Je suis un haut prêtre de guerre, moi ! Je trucide, j’enflamme, j’explose ! Je ne suis pas bohémien ! »

- « Vous ne savez pas faire, c’est ça ? » demanda Rugfid.

- « Non », avoua Svorn en haussant les épaules. « En plus, j’ai pas le matos, il me faudrait des tripes d’ogre et un œil de cabri pour le rituel. »

- « Attendez, j’ai ça ! » s’exclama Brandir. « Ah non, zut, je viens de déjeuner, j’en ai plus. »

- « Dites ? » suggéra Arzhiel en se massant les tempes. « On rentre ? »

 

            Le groupe entra prudemment, réfugié dans le dos de Hjotra envoyé en éclaireur par prudence mais seulement après qu’on lui ait ôté sa cloche par souci de discrétion. Le souterrain antique était envahi de poussière et de toiles d’araignée, sans doute inexploré depuis des siècles. Les murs taillés ainsi que les dalles inégales du sol étaient recouverts d’inscriptions mystiques qui parfois s’illuminaient fugacement d’étincelles colorées à l’approche des visiteurs. Si Svorn put dire qu’il s’agissait de glyphes datant de l’empire du roi Sylurien Brabhass II de Ptolérya qui était atteint de strabisme et collectionnait les insectes, il fut incapable d’en déchiffrer une seule.

 

- « Hjotra, vous voyez quoi devant vous ? » interrogea Arzhiel.

- « Rien, c’est un mur. »

- « D’accord. Maintenant, tournez-vous vers le reste de la salle. »

- « Ah oui, c’est mieux. Y a une sorte de sphère qui lévite au-dessus d’un piédestal. »

- « C’est une sphère de style arrondie ou plutôt une boule avec un cercle de diamètre ? » interrogea Rugfid avant de se faire baffer.

- « Ne nous voilons pas la fesse, c’est sans doute magique », commenta Hjotra en approchant.

- « Entendu. Surtout ne touchez pas, ça peut déclencher une saloperie de magie qui…AHHHHH ! C’était quoi cet éclair ?! Ça pique l’œil comme quand Elenwë se déshabille ! Hé, les p’tits gars ? »

- « Seigneur, êtes-vous blessé ? » s’enquit Brandir. « Les dieux soient loués, vous êtes indemne. Sans doute s’agissait-il d’un système élaboré de protection du souterrain pour effrayer les intrus. »

- « Le procédé est archaïque, mais encore puissant après des siècles de sommeil », fit Hjotra en examinant la sphère. « Le mécanisme utilisé emmagasine la lueur du soleil à l’aide de panneaux enchantés depuis des siècles et la restitue violemment dans cette salle à l’approche de forme de vie. C’est bon, j’ai désamorcé l’ensemble des contrepoids. »

- « Brabhass II a du faire bâtir ce souterrain comme refuge des siens lors des grandes persécutions des Syluriens, il y a moins de six cents trente-huit ans », ajouta Svorn.

- « Gni ?! » s’exclama Arzhiel en fixant ses compagnons. « Qui êtes-vous ? Où sont mes boulets ? C’est un sort d’échange de corps qu’on a pris dans la poire, c’est ça ? »

- « Le malheureux est sous le choc », fit Rugfid, attristé. « La honte m’étreint de ses doigts fourchus de n’avoir su le préserver. Courage, bon seigneur ! Nous vous guérirons au péril de nos vies. »

 

            Les quatre boulets se mirent en ligne et saluèrent avec noblesse et ferveur leur chef bouche bée.

 

- « C’est quoi ce plan ? Vous êtes loyaux et…intelligents maintenant ? Vous vous payez ma pomme, c’est ça ? Brandir, comment grave-t-on « berserker » ? »

- « Euh…b-e-r-s-e-r-k-e-r, monseigneur. »

- « Svorn, vous croisez un elfe blessé sur la route, que faîtes-vous ? »

- « Je m’empresse de lui prodiguer des soins et j’essaie ensuite de savoir comment je peux l’aider à rejoindre ses proches, même si ma facétie naturelle me poussera à m’en faire un ami. »

- « Ok, écartez-vous je vais gerber. Je sais, je suis clamsé durant l’activation de la boule et je délire dans mon agonie. Voilà, c’est ça. Je vais me jeter contre ce mur, le choc me réveillera. »

 

            Arzhiel prit son élan et se rua sur le mur contre lequel il s’éclata avec violence et douleur sous les regards ébahis puis terrorisés de ses boulets.

 

 - « Admettons, c’était peut-être pas la bonne solution », articula Arzhiel en crachant quelques dents. « Si je ne rêve pas et que mes boulets sont enfin devenus plus malins que leur main gauche…alors…alors…alors cette sphère est une relique surpuissante ! Il faut absolument que je m’en empare !!! »

 

            Le nain se releva d’un bond et fou furieux, écarta ses compagnons pour sauter sur la sphère magique, glissa sur son écharpe en putois chue à terre, heurta le piédestal en envoya la boule se fracasser au sol dans une vive lumière.

 

- « Qu’est-ce qu’on fait ? » demanda Svorn penché au-dessus de lui. « Visiblement, il a tourné taré, on l’achève, non ? »

- « Il a explosé la sphère cerclique arrondie », fit Rugfid. « Si c’est pour vandaliser la place et faire n’importe quoi, j’aurais très bien pu le faire. »

- « Bon, ben moi je fais une pause casse-dalle en attendant », dit Brandir. « Bon appétit. Vous venez, Hjotra ? »

- « Non ! Je vais honorer la gloire de mon seigneur tombé et poursuivre son œuvre ! Je vais détruire tout ce qu’il y a dans ce souterrain ! Pour Arzhiel ! Au saccage ! Après tout, qu’est-ce qui pourrait nous servir dans ce trou ? »