L'Autre-Monde
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Épisode 82 – Sur la Route (Partie 2)

 

            Arzhiel fut réveillé par une singulière et oppressante odeur de brûlé qu’il attribua à un barbecue matinal. Il quitta la petite grotte déserte où son groupe avait passé la nuit et suivit la fumée.

 

- « Je crois que la viande est avariée », déclara-t-il en écartant un fourré. « Ça sent le renard faisandé, un peu comme les bottes de Brandir… »

 

            Le nain leva la tête et s’arrêta pour observer le bûcher sur lequel étaient attachés Hjotra et Brandir. Le feu naissant allumé par Svorn atteignait presque les pieds des deux captifs.

 

- « Euh…Vous ne seriez pas en train de brûler deux d’entre-nous là ? »

- « C’est pour leur bien », répondit Svorn en rajoutant un peu d’alcool de prune pour augmenter le feu. « Regardez leur dos. Ce sont des monstres maintenant. Je me suis tout de suite proposé de les cramer. Je suis un nain de cœur après tout. »

- « Et vous, vous vous laissez faire donc ? » lança Arzhiel en contournant Hjotra et Brandir.

- « Il nous a promis mille vierges et un coupe-ongles en mithril », répondit ce dernier.

- « Quoi ? » fit Hjotra, étonné. « C’est pas un jeu ? »

- « Mais qu’est-ce que c’est que ça ?! » s’exclama le chef de guerre. « Ils ont des ailes ! »

- « Depuis l’aube », acquiesça Svorn en rajoutant quelques runes de feu. « L’un a des ailes de chauve-souris et l’autre de papillon. C’est un appel au bûcher. »

- « C’est marrant », commenta Arzhiel, perplexe. « C’est bien la première fois que je les vois zélés pour une mission. Il faut avouer que c’est festif un bûcher de boulets au réveil, mais la fumée va rameuter toutes les bestioles des environs. En plus, l’odeur est intenable. Éteignez-moi ça et libérez-les. C’est sûrement une malédiction. »

- « C’est ce qu’a dit Rugfid », fit Svorn, plutôt déçu. « Je peux les lapider un peu quand même pour la coutume ? »

- « J’allais vous le proposer, je ramassais déjà des pierres. Au fait, il est où le cousin ? »

- « Il pense que c’est le prédicateur qu’on a latté hier qui est responsable de la malédiction. Donc il est parti le chercher. Il a trouvé son nom brodé sur la bourse qu’il lui a volé. »

 

            Hjotra et Brandir furent libérés à contrecœur par Svorn. Rugfid revint un peu plus tard en traînant le prédicateur derrière lui tandis que Brandir négociait un don en vierges proportionnel au nombre de pierres que Svorn avait préparé à son attention.

 

- « Ils sont vraiment laids les piafs dans cette région », commenta Rugfid en regardant Hjotra voleter aux alentours. « Cousin ! Regardez ! J’ai retrouvé l’autre pouilleux ! Le salopiaud, il avait rampé de son fossé jusqu’à sa cabane. Heureusement, les paysans m’ont conduit à lui grâce à son nom. »

- « Bravo la discrétion ! » grommela Arzhiel. « Je vous rappelle qu’on est en infiltration en territoire ennemi. Et pourquoi vous avez volé la bourse de ce gland ?! »

- « C’est trop injuste », se plaignit l’explorateur. « Hjotra et Brandir ne se font pas engueuler eux quand ils volent ! »

 

            Le nain pointa du doigt ses deux compères dans le ciel que Svorn s’évertuait à atteindre avec des poignées de gravier.

 

- « C’est toi qui as fait ça ? » demanda Arzhiel au prédicateur blessé.

- « Non, c’est ma mère. Bien sûr que c’est moi. Je suis la voix des dieux et ces impies ont levés la main sur moi. »

- « Vous voulez que j’aille chercher sa mère, cousin ? »

- « Cherchez plutôt qui est la vôtre, abruti. Allez le loqueteux. Tu as une minute pour lever ta malédiction ou sinon je te bute une minute plus tôt que prévu. »

- « Présente-moi d’abord des excuses sincères et…Ouch ! Vous savez qu’avec votre taille, le coup de boule est considéré comme un coup bas chez les humains… »

- « La légende dit qu’un nain qui s’excuse se change en elfe. C’est pour ça que notre peuple a inventé la mauvaise foi. Ça et à cause du mariage aussi. Bref, tu obtempères ou je laisse Hjotra te raconter son enfance ? »

- « Ça ne va pas être possible tout de suite », remarqua Rugfid en indiquant la paroi où Hjotra venait de s’écraser. « Il est en train de faire le mur. »

- « Les dieux vous mettent à l’épreuve », dit l’humain avec une voix nettement plus aigue. « Pour lever la malédiction, il vous faudra refléter le visage des maudits à la surface de la fontaine du Bouleau sacré. »

- « Hé ho, hé ho, le boulot, ça nous fait pas peur, on est des nains ! Elle est où cette fontaine ? »

- « Dans le bosquet, derrière cette colline là-bas. Mais elle est aux mains d’une bande de gobelins particulièrement mesquins. »

- « Des gobelins ! » s’écria Hjotra en arrivant d’un battement d’ailes excité. « Youpi ! »

- « Minute, papillon. On n’est cinq avec une majorité de boulets suprêmes. Soyons prudents. En plus, c’est peut-être un traquenard. Je n’ai pas plus confiance en cet humain qu’en vos capacités guerrières. Rugfid ! Partez en éclaireur dans le bosquet et revenez après avoir espionné l’ennemi. Svorn ? Svorn, laissez tomber mon vieux, vous ne soulèverez jamais ce rocher. Préparez des runes pour tout le monde, ça va castagner. Hjotra, raccompagnez notre ami chez lui et assurez-vous de bien lui raconter les affres de votre adolescence pour le remercier de sa collaboration. Brandir…euh, ben vous, massez-moi les pieds, j’ai beaucoup sué hier. »

 

Un peu plus tard, en embuscade à l’orée du bosquet du Bouleau sacré.

 

- « Bon, les enfants, soyons tactiques », murmura Arzhiel. « Selon le nombre d’ennemis que Rugfid aura repéré, on s’adapte. S’ils sont plus d’une trentaine, on essaie l’aigle de pierre avec retraite feinte et estocade du démon, le fer de hache et la ruade du bouquetin avec Svorn en soutien et moi sur le flanc gauche. »

- « Et s’ils sont moins de trente ? » interrogea le haut prêtre.

- « À moins de trente, je doute que Brandir nous en laisse un morceau… »

- « Hihihi, p’tits gobelins !!! ricanait le berserker en transe, la bave aux lèvres et tailladant son avant-bras sous l’excitation.

- « Regardez ! Une femelle gobeline horrible approche…Ah non, c’est Rugfid. »

- « Alors, vous avez vu la fontaine ? Elle est gardée ? »

- « La fontaine ! Je savais que c’était un truc comme ça que je devais chercher ! Quelle tête en l’air, vraiment ! Bon pour la fontaine, j’en sais rien, mais j’ai vu des gardes. »

- « Nombreux ? »

- « Un nombre conséquent et impair, j’ai eu du mal à le retenir, je l’ai écrit au charbon sur ma paume…Mince, j’ai transpiré, c’est illisible. »

- « Non, Svorn. La rune d’explosion dans sa bouche, ça peut nous faire repérer. Passez-m’en une autre pour sa narine. On l’utilisera plus tard. Vous avez vu quoi alors ?! »

- « J’ai vu un gardien très grand, de taille moyenne, avec une hache à chaque main et une épée dans la main droite. Je crois qu’il m’a vu, il me faisait des clins d’œil, mais c’est difficile à dire parce qu’il me tournait le dos. »

- « Mais c’était un gobelin ?! »

- « Je crois. Sa peau était vert carotte. »

- « C’est orange les carottes. »

- « Ah bon ? Alors sa peau était orange comme les branches d’un arbre si vous préférez, mais ne jouez pas trop sur les détails, on ne va plus rien comprendre après ! Aie ! Pas si profond les runes, je ne peux plus respirer ! »

- « Définitivement, vous êtes irrécupérable, mon pauvre », soupira Arzhiel. « Tant pis pour le rapport, on charge et advienne que pourra. Si on se fait rouster par des gobelins et leur chef orange, je vous colle tous la tête au fond de la fontaine ! Allez, à l’assaut, lâchez Brandir et alignez-vous dans son sillage pour éviter les membres coupés qui vont voler. Pourrissez-les ! »

- « Je crois que j’ai un doute… » fit Rugfid à Hjotra tandis que le groupe s’élançait. « Je crois que ce sont les aubergines qui sont vertes en fait. »