L'Autre-Monde
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Épisode 81 – Sur la Route (Partie 1)

 

            Arzhiel écarta discrètement les branches du buisson dans lequel il était caché et observa la silhouette qui s’avançait vers lui dans la pénombre. L’obscurité ne lui permit pas de l’identifier mais quand l’inconnu s’entrava dans une racine et s’étala de tout son long dans une flaque de boue, il sut qu’il s’agissait de son espion.

 

- « Vous possédez la furtivité et la dextérité du lynx pneumonique et myope », commenta le chef de guerre en le relevant.

- « Je ne suis pas tout à fait certain parce que je l’ai oublié, mais je ne pense pas qu’il s’agisse du bon mot de passe », répondit l’espion en s’essorant.

- « Arrêtez de patauger, idiot et venez sur le bas-côté avant qu’on se fasse repérer ! Un rendez-vous au seul croisement à des lieues à la ronde, encore une idée de génie ! »

- « La dernière fois, j’ai mis une plombe à trouver ce fichu cercle de pierres levées. Là au moins, y a des panneaux. »

- « Moins fort, ça grouille d’orcs dans le coin ! Bon, je vous écoute. Faites-moi rêver, quelles sont les nouvelles ? »

- « Conleth a rendu votre héritier à Dame Elenwë votre épouse ce matin. Il lui a également offert un charmant bouquet de violettes pour se faire pardonner, ainsi qu’un très bel oiseau, un siffleur des hautes plaines. Dame Elenwë portait une ravissante robe de velours turquoise et le bracelet en argent ciselé que son père lui avait offert le jour où elle a foudroyé son premier drow. Ensuite, ils ont discutés autour d’un thé…Ouch ! »

- « Je vous avertis direct, à la prochaine calotte, je remets mon gant en mithril. Celui avec les pointes. Poursuivez. Et dans le bon sens. »

- « Le bébé va bien », déclara l’espion en se massant l’arrière du crâne endolori. « J’ai bien vérifié comme vous me l’avez demandé, il est toujours stylé très elfe. »

- « Pas un poil, ni un bourrelet ? »

- « Rien. Que mon seigneur me pardonne…il a une très mignonne frimousse et une mèche de cheveux dorée. »

- « Dorée ?! » manqua de s’étouffer Arzhiel. « Bon, ben c’est foutu pour mon honneur pour un siècle de plus…À part ça, vous avez pu ramener des renforts ? »

- « Tout à fait, seigneur ! » lança fièrement l’espion. « Ils patientent actuellement dans la bergerie abandonnée en haut de la colline, là-bas. »

- « La cabane de clodo toute moisie de deux mètres sur trois là ?! Dites-moi par curiosité, vous avez réussi à planquer combien de légions dedans ? »

- « Euh…aucune. La légion de la viverne a été massacrée à la dernière lune, celle du loup était à moitié décimée et garde les remparts face aux trois armées ennemies qui nous assiègent et celle du basilic n’était pas disponible à cause du calendrier. »

- « Quoi le calendrier ? »

- « C’est la semaine de leur concours annuel de pétanque. Ils remettent leur titre en jeu contre les nains de Karak Hazgorn. Même s’ils perdent, ils sont assurés de remporter au moins le panier garni. »

- « J’en déduis que Brandir et ses berserkers ne sont pas là donc… »

- « Les berserkers non à cause du rab de salami promis dans le panier garni, mais Brandir est bien là. J’ai eu du mal à le faire passer par le tunnel étroit pour quitter la montagne, mais on est bien arrivés. »

- « Laissez-moi deviner », soupira Arzhiel. « Comme je dois mener un assaut primordial contre l’antre de Teclan le terrible sorcier et que si j’échoue, il ravagera la région, je parie que dans votre hameau de bergers m’attendent Hjotra, Brandir, Svorn, Rugfid et c’est tout. J’ai bon ? »

- « C’est-à-dire que je devais aussi ramener le médecin mais quand il a commencé à raconter des blagues sur le trajet, les autres l’ont attaché à une corde dans un pré. On a aussi paumé l’éclaireur en route quand il est parti pisser. Et moi, je ne peux pas vous accompagner, j’ai une affreuse toux grasse qui m’incommode. Ough ! C’est vrai que ça fait drôlement plus mal avec le gantelet qui pique. »

- « Non, mais c’est ma faute après tout », marmonna Arzhiel. « Je faisais le malin à fanfaronner avec la vingtaine de guerriers de mon escorte. Après tout, c’est logique que j’en sois le seul survivant après cet orage de foudre qui nous a suivi trois jours, l’épidémie de variole, l’attaque de deux armées de drows en vadrouille, la course-poursuite avec cette meute de chiens infernaux, la chute dans le marais des dernières hydres du pays et la pluie de flèches empoisonnées d’elfes en exercice tombées par accident sur nous à cause de fortes bourrasques. Les dieux me détestent et c’est leur volonté de me coller les boulets dans les pattes dès que je m’éloigne d’eux. »

- « Voyez le bon côté des choses, vous n’avez pas besoin de prêtre pour interpréter leurs messages…Non, pas la tête, c’était pour déconner ! »

- « La cachette de Teclan est encore loin, il me faut me mettre en route au plus tôt. Je vais rejoindre mes « renforts ». Vous avez autre chose à me dire avant que j’y aille ? »

- « Oui ! Brandir et Hjotra sont fâchés. Ils se font la gueule depuis le départ. Je crains que leur mésentente n’affecte leur efficacité au sein de l’équipe. »

- « Leur efficacité ? Vous voulez mon poing en plus de la baffe ? Qu’est-ce qui leur arrive à ces deux bourriques ? »

- « Ne plaisantez pas, seigneur. C’est très grave. Brandir a accidentellement renversé le godet de bière de Hjotra en se levant de table lors du banquet, la veille du départ. Ils ne se parlent plus depuis. »

- « Le verre est tombé ?! » s’affola Arzhiel, horrifié.

- « Non, mais il a sérieusement débordé et…Ô dieu tout puissant, de la bière s’est répandue sur le sol ! Au moins deux bonnes rasades ! »

- « Merde ! » jura le seigneur de guerre en grimaçant. « On est mal. Bon, j’y vais. Arrêter de tousser, crétin, je ne vous aurais pas pris avec moi de toute façon. Et lavez-vous un peu, vous êtes tout boueux ! Un peu de classe, quoi, vous êtes nain ! »

 

            Arzhiel repartit dans la nuit, rejoint la bergerie et annonça sa présence aux autres avec le mot de passe ancestral du clan : un long rot retentissant. Après dix minutes d’attente dehors, le chef de guerre se décida à forcer l’entrée et trouva ses quatre champions endormis à l’intérieur. Embrassant son gant en mithril, il les réveilla les uns après les autres et les obligea à se remettre en route.

 

- « Regardez ! » lança Rugfid après des heures de marche, peu avant l’aube. « Y a un guignol sur le chemin qui nous fait des signes. Il a une pancarte « vous brûlerez tous en enfer » et porte une robe aguichante. Svorn a subi un sort de clonage ? »

- « C’est un prédicateur », répondit ce dernier en enfonçant son bâton dans les reins de Rugfid. « Depuis l’annonce de la fin du monde, ils sont un paquet à arpenter les routes pour promettre la mort aux voyageurs. C’est un amateur, celui-là, ça se voit tout de suite. Il n’a même pas une table de torture pliante avec lui. Et même pas une paire de tenailles à émasculation ! C’est des rigolos comme ça qui donnent une mauvaise image de la profession ! »

- « L’apocalypse approche ! » hurla l’homme au regard hagard. « Rédemptez-vous pécheurs ! »

- « C’est pas repentez-vous qu’on dit ? » lui suggéra Rugfid.

- « Silence, insolent ! » rétorqua le fanatique. « Je suis la parole des dieux et en leur nom, je peux vous maudire sur plusieurs générations ! »

- « Non, merci, on n’est pas intéressés », répondit poliment Hjotra. « On est déjà équipés et c’est du matos assez qualitatif, c’est du véritable haut prêtre bien barré et vicieux, regardez. »

- « Essayons de ne pas trop nous faire remarquer », intervint Arzhiel tandis que Svorn défilait devant le prédicateur, applaudi par Hjotra. « Filez-lui une pièce qu’il se taille. Il soule et il renifle. »

- « Non, l’odeur c’est moi », rectifia Brandir. « On ne devrait pas lui filer une peignée plutôt ? »

 

            Arzhiel sortit une piécette de sa bourse et la lança vers le prédicateur qui l’attrapa au vol et la lui jeta au visage en retour.

 

- « Bon, va pour la peignée », décida soudain Arzhiel. « Saladez-moi ça. » 

 

            Brandir et Hjotra s’exécutèrent avec plaisir puis lancèrent l’homme ensanglanté dans le fossé en riant de bon cœur, visiblement réconciliés par cette divertissante distribution de coups sur un humain. Ému par cette chaleureuse et sincère amitié retrouvée, Arzhiel versa une petite larme et alla s’asseoir sur le prédicateur étalé pour savourer le spectacle de leurs retrouvailles.

 

- « C’est si beau quand la foi rapproche deux amis ! » commenta-t-il pour le prédicateur avant de se relever d’un bond et de reculer, dégoûté.

- « Un amateur, je vous dis », lança Svorn. « C’est à cause de ce genre d’incident qu’il faut toujours porter quelque chose sous sa robe… »