L'Autre-Monde
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Épisode 80 – La Réserve

 

            L’espion quitta les cuisines, interrompant son casse-croûte de minuit, intrigué par la conversation emportée provenant de la salle du trône. Son poulet farci aux œufs de moineaux avec sauce au gras de veau et foie de volaille à la main, il se rendit tranquillement sur place. Il trouva Arzhiel, boudant sur son trône et Brandir, menotté par un soldat devant lui. Malgré la banalité de la scène, sa curiosité fut exacerbée par le ton montant, aussi s’approcha-t-il.

 

- « On a réussi la mission du druide, seigneur », argumentait Brandir tandis que le garde lui rajoutait un boulet aux chevilles. « On s’est rendu au Cimetière des Âmes Damnées, on a castagné tous les monstres, on a trouvé la crypte sans se perdre plus de douze fois, on a pris l’objet demandé et on est même revenus avec des blessures graves ! Je ne vois pas ce qui vous chagrine. Je pense que vous êtes un petit peu jaloux de moi parce que ma hache est plus grande que la vôtre. »

- « Non seulement ce n’est pas la taille qui compte mais en plus j’ai rien à envier à votre façon de la manier, mon pauvre. Salut, l’espion ! »

- « ‘Soir seigneur. Vous rentrez de mission ? »

- « Une quête admirablement menée ! Mais le seigneur veut m’envoyer en geôle. Je ne comprends pas. Comme dirait Hjotra, j’en perds mon lapin. »

- « C’était quoi le but de la balade ? »

- « Ramener un Miroir divinatoire enfermé dans une crypte maudite afin de trouver la cachette de Teclan. »

- « Et le miroir est là ! » s’exclama Brandir tandis que le garde l’enroulait dans une chaîne épaisse. « Entre nous, seigneur, on a bien géré ! Les squelettes moisis, par exemple ! Comment on s’est marré à leur lancer Touffou aux miches. Je n’ai jamais vu votre cerbère aussi heureux et gâté en os. Et les fantômes de la légion perdue ! Ils n’ont pas fait un pli devant l’AspiraPeur de Hjotra. »

- « Le quoi ? »

- « Une invention de l’autre fêlé », soupira Arzhiel. « C’est une arme portable cylindrique qui aspire l’air et donc les esprits. Ça peut paraître formidable comme engin, mais une fois que les trois souris dans leur roue qui actionnent le mécanisme sont épuisées, ça n’est même pas suffisant pour assommer son compagnon d’armes. »

- « N’empêche que le miroir est là ! » renchérit Brandir alors que le garde fermait son huitième cadenas.

- « Parfaitement », acquiesça Arzhiel. « Le hic, c’est que son pouvoir ne marche qu’une fois. En gros, il ne peut répondre qu’à une question par décennie. Mais soyons rassurés, grâce à votre test débile, nous savons tous que la couleur de vos dessous est ocre rouille. »

- « Il fallait une question dont j’étais le seul à connaître la réponse. »

- « C’est vrai que si le miroir avait répondu blanc immaculé, on aurait été sûrs que c’était de la camelote. Pas de bol pour nous, c’était le bon. C’est tout nous ça, quand on n’a pas suffisamment de malchance, on s’en crée. Allez, garde. Montrez au geôlier son nouvel occupant pour la semaine. Mettez-le dans l’oubliette quatre. Non, la cinq ! La cinq est mieux, on vient juste d’y vidanger les latrines. Et vous l’espion ? Qu’est-ce que vous fichez là à propos ? Je ne vous avais pas confié une mission secrète ? »

- « Soigner Touffou ? C’est fait, vous l’avez bien vu aujourd’hui. Il avait un chat dans la gorge, mais on a réussi à le déloger avec les pinces de la forge. »

- « Non, pas ça, crétin ! La mission ultrasecrète ! Celle où je vous avais réuni en escouade fantôme avec le docteur et l’éclaireur, l’équipe cachée ! Votre but était de trouver où Conleth retenait mon fils ou mieux, la cachette de Teclan. »

- « Vous disiez qu’on n’avait aucune chance de la réussir celle-là ! »

- « Bien sûr. Mais j’espérais bien qu’en faisant n’importe quoi, votre spécialité, vous attireriez l’attention de ce vil gnome. Enfin ! Je n’en suis pas à ma dernière déception de la nuit, c’est une elfe que je vais retrouver dans mon lit au lieu d’une bonne naine bien adipeuse et plus poilue que moi. »

- « Désolé, seigneur », répondit l’espion en mordant dans son poulet. « On n’a pas trouvé où Conleth retenait l’héritier du Karak. Par contre, on sait où vit Teclan. Mais le jour où on y a été, un mot sur sa porte disait qu’il était absent pour la matinée, alors on est rentrés. »

- « QUOI ?! Vous savez où est son repaire ?! Mais comment vous avez trouvé ?! Ça fait un mois qu’on se casse les dents dessus ! En parlant de ça, savourez bien votre collation, vous risquez de manger que de la soupe pour les semaines à venir. »

- « C’était assez dur, mais on a trouvé son adresse dans les pages jaunes. »

- « Hein ? Où ça ? »

- « Les pages jaunes, le vieux grimoire aux pages jaunies qui cale la table de chirurgie du médecin. En fait, c’est un recueil des lieus où vivent les magiciens et sorciers du pays que la belle-mère du doc lui a offert pour la Saint-Grelot et… »

- « Il faut vite réunir les troupes ! » s’écria Arzhiel en enfonçant le poulet dans la gorge de son espion. « On va mener l’assaut avant que Teclan ne découvre qu’on sait où le trouver ! Où est mon état-major ?! »

- « En mission extérieure, sauf pour Brandir pour qui tout doit baigner en ce moment. Et votre épouse, mais elle n’est pas disponible. Elle est partie dans la cité voir la dernière représentation théâtrale de la troupe qu’elle a fondée avec les sœurs de Hjotra : « la champignonnière de l’amour ». Je peux aller chercher la Réserve sinon. »

- « Un farceur obsédé du bistouri et un vieillard éclopé et sénile en renfort ? Je me sens tout de suite sur le chemin de la victoire. Bon, ben allez-y. J’attends là. »

- « Quelle erreur monumentale, nain ! » fit soudain la voix irritante de Teclan alors que le gnome sortait de l’ombre. « Je me suis téléporté à la suite de vos soldats dès que j’ai compris que vous m’aviez repéré. Nous allons régler nos comptes ! »

- « Tu n’es pas le vrai Teclan. Tu as beaucoup plus de pustules et de rides que lui ! »

- « Tu cherches à gagner du temps avant que je m’occupe de toi ? »

- « D’habitude, l’astuce marche avec ma femme… »

- « Tu as tué ma maîtresse Adel, massacré mon fidèle bras droit et même rallié à ta cause Conleth le gâteux. Je pensais t’épargner avant la fin du monde que je prépare, mais c’en est trop. Tu vois cette sphère lumineuse que je dépose là ? Elle explosera dans quelques minutes, détruisant cette pièce. Tu ne peux plus bouger ? Ma magie t’a paralysé et il en sera de même pour tous ceux de ton espèce qui pénètreront dans cette salle. Adieu, nain stupide !...Et puis d’abord ce ne sont pas des pustules, c’est une allergie printanière !!! »

- « Fuis, lâche ! Mes braves guerriers vont me délivrer, détruire ton piège et…ben et après on te met sur la gueule ! »

 

Dix minutes après le départ de Teclan…

 

- « Si vous voulez », proposa le médecin immobilisé, « j’ai une blague pour détendre l’atmosphère. Quel est le comble du mineur chauve ? »

- « Fermez-la et essayez de vous libérer ! On va tous y passer sinon ! Personne ne s’inquiète donc du sort de son seigneur dans ce Karak ?! »

- « Moi si, seigneur », répondit l’espion paralysé. « Et l’éclaireur aussi j’imagine, quoique c’est dur de savoir, il vient de s’endormir. »

- « Ne plus avoir un poil sur le caillou ! » ricana le médecin dans son coin. « Vous avez compris ? »

- « Au secours ! » hurla Arzhiel. « Houhou ! Quelqu’un ! Même un elfe, allez ! »

- « Seigneur ? » répondit une voix timide.

- « C’est qui ? N’approchez pas trop, le sort va vous paralyser mais approchez quand même sinon on saute tous ! Bref, sauvez-nous ! »

- « Ne criez pas, je vous en conjure », fit Ségodin en apparaissant. « J’ai une migraine épouvantable, comme si je sortais d’un sommeil très profond. C’est quoi cette adorable sphère lumineuse par terre ? »

- « Que le grand orc me croque », balbutia l’éclaireur. « Ségodin s’est réveillé. »

- « Et la magie ne l’affecte pas ! C’est parce qu’elle ne touche que les nains ! Allez-y Ségodin, mon grand, balancez cette saloperie par les meurtrières ! »

- « Comment ? Non, elle est tellement jolie avec ses couleurs et ses petites explosions en chaîne qui grossissent dedans. Je l’emporte dans ma chambre. Elle bercera mon repos, il faut vraiment que je m’étende un peu là. »

- « Non ! Attendez ! Bougre de tâche d’humain ! Atten…Ah ! On peut bouger, c’est parce qu’il a éloigné la sphère d’ici. On est sauvés ! Mais le piège est encore… »

 

Trois heures plus tard, c’est-à-dire deux heures après avoir déblayé le couloir soufflé par l’explosion et une heure après avoir retrouvé Ségodin sous les débris.

 

- « Teclan va prendre cher pour cet outrage ! » grogna Arzhiel d’un ton guerrier. « J’adorais les gravures sur les murs de ce couloir. Au fait, comment va Ségodin ? »

- « Il respire encore un peu mais il est retombé dans le coma », répondit le médecin. « Ne vous en faîtes pas, je vais lui raconter des blagues pour le requinquer. Vous croyez qu’il connaît celle du troll et du nain ivre ? »