L'Autre-Monde
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Épisode 78 – Ce Que Veulent les Femmes

 

            Elenwë écarta dans une grimace répugnée une masse compacte de toiles d’araignée avant de s’engager dans le sinueux escalier menant aux geôles. L’endroit lui étant parfaitement inconnu, elle dut s’arrêter plusieurs fois dans le dédale de couloirs pour finalement demander sa route à Hjotra qui expiait sa dernière punition dans un gibet rouillé. La sorcière débarqua avec fracas dans la salle de torture de Svorn, son humeur aggravée par la tâche dégoûtante et encore fraîche à sa robe. »

 

- « Mon prisonnier ?! » exigea-t-elle d’un ton sec. « Prêtre, où est mon prisonnier ?! »

 

            Svorn qui se lavait les mains en sifflotant, indiqua un cadavre au crâne fendu dans le fond de la pièce.

 

- « Il manquait d’ouverture d’esprit. J’ai tenté de corriger ça. »

- « Vous avez tué notre unique source d’informations ?! Votre conduite est inqualifiable ! »

- « Mince, du coup, ça va être dur de la classer dans les archives. »

- « D’accord. On va jouer à Cache-Cash. Partez vous planquer. Si je vous retrouve en moins de dix minutes, vous prenez cash. »

- « Détendez-vous », lança Svorn devant le ballet crépitant des premières flammes magiques invoquées. « Je lui ai fait cracher le morceau…et tout le reste aussi d’ailleurs. Pour quelqu’un qui manquait d’estomac devant les tisons ardents, il a bien vidé son sac. La cachette de Teclan est secrète, d’où le nom. Il ne la connaissait pas, mais il sait où trouver son lieutenant, un démon à son service. Réunissez votre paquetage et votre boulet, vous avez une nouvelle mission ! »

 

Quelques heures plus tard, loin, très loin du Karak.

 

- « Ça y est, on est prêts à partir ? » soupira Elenwë d’un ton impatient.

- « Oui, voilà, voilà ! » répondit Rugfid en se reboutonnant le pantalon. « Je suis désolé, mais la téléportation, ça me fiche toujours la colique. Il faudra penser à revenir dans un moment. À mon avis, ce buisson va avoir une belle pousse prochainement. Au fait, on est où là ? »

- « Dans les marais de l’Ultime Râle, à l’ouest des Landes du Trépané. Au-delà s’étend le territoire interdit des Skargs. C’est là où se terre le bras droit de Teclan. On les trouve, on les crame, on l’interroge, on le crame et on rentre. »

- « Vous passez trop de temps avec Svorn… » commenta le nain en observant le sourire sadique de l’elfe d’un œil inquiet.

- « Les Skargs redoutent le feu. »

- « Les Skargs, c’est pas un fromage d’orc avec des morceaux de hobbits ? »

- « Du tout, mais ça doit avoir le même goût j’imagine. Ce sont des monstres visqueux à la peau verte, dotés d’antennes et qui bavent constamment. Ils portent une sorte de coquille sur leur dos et adorent la pluie. Une rumeur circule sur leur mode de reproduction plutôt écoeurant, mais je préfère ne rien savoir à ce sujet. »

- « Puisque vous abordez le sujet », enchaîna Rugfid en suivant la sorcière, « j’ai besoin de votre avis pertinent pour une question importante. »

- « Est-ce que ça a un rapport avec notre quête ? »

- « Aucun rapport, mais c’est la bave qui m’y a fait penser. J’ai deux maîtresses à la taverne et je ne sais pas laquelle choisir. »

- « Tout cela me parait en effet important et opportun en un tel moment…Je les connais ? »

- « Vous allez à la taverne parfois, celle du bas quartier avec la tête de porc au-dessus de la porte ? »

- « Chercher mon époux des fois, engager des mercenaires pour l’espionner, souvent. »

- « Mes maîtresses, c’est Frida et Ugmïra. Frida c’est la serveuse rousse, borgne. Je l’ai rencontré la fois où j’avais subi un violent coup critique de savon dans l’œil et que les autres m’avaient fait croire que ce serait inguérissable et que je n’avais plus comme avenir que de devenir pirate. On a sympathisé et depuis on se revoit régulièrement, même si on a abandonné notre projet d’acheter un trois-mâts pour la mare de la vallée. Ugmïra, c’est la lanceuse de haches, une cliente assez fidèle. »

- « C’est celle qui a le regard bovin ou celle qui semble tout le temps constipée ? »

- « Euh, le regard bovin. Elle m’avait gagné aux dés pour la nuit, elle m’a fait astiquer ses armes jusqu’à l’aube en m’appelant Biquette. Que de bons souvenirs ! »

- « Il va vraiment falloir que vous vous trouviez un vrai passe-temps », observa Elenwë en foudroyant deux sentinelles Skargs d’une main.

- « Elles ne savent pas que j’entretiens une liaison parallèle, mais je commence à me sentir mal vis-à-vis d’elles. »

- « Vous culpabilisez, c’est bien normal et c’est bon signe malgré tout. »

- « Hein ? Non, carrément pas. C’est juste que l’une m’écorche vif si elle l’apprend et l’autre, je n’ose pas imaginer depuis que je l’ai vu émasculer un rat à la hache de jet à dix mètres de distance dans une ruelle sombre et encombrée. »

- « Des marais putrides, un ennemi répugnant, une conversation profonde ! » chanta Elenwë. « En quoi devrais-je regretter ma forêt ? »

- « Qu’est-ce que je dois faire à votre avis ? Vous qui avez été une femme à une époque, vous en pensez quoi ? »

- « Que vous irez rejoindre Hjotra pour une semaine rien que pour cette insinuation déplaisante », répondit l’elfe en indiquant le village Skarg, sur une terre un peu plus ferme que celle dans laquelle ils pataugeaient. « Elles paraissent assez ouvertes comme filles, pourquoi vous ne leur dîtes pas la vérité ? »

- « Pour leur proposer un plan à trois, derrière ?! » s’exclama Rugfid, soudain illuminé. « Ouais, c’est terrible, ça ! Mais c’est quand même risqué. Et puis, c’est mal je trouve. Ce genre d’abus, c’est la porte ouverte à tous les courants d’air. Et je veux mener une vie saine ! »

- « Il vaut mieux avoir des oreilles pointues que d’entendre ça », soupira Elenwë en bombardant des jets de flammes sur tout ce qui bougeait dans l’espoir de faire intervenir leur cible. « Si vous voulez leur survivre à vos copines, je vous conseille alors de les quitter toutes les deux. Sortir de leur vie, c’est le mieux que vous pouvez leur apporter. »

- « C’est sec ! » se renfrogna le nain sans s’apercevoir du carnage qui régnait alentour, mais se baissant néanmoins par réflexe pour faire les poches des morts. « En plus, j’ai donné mon médaillon en dents de lait d’orc à Ugmïra, j’aimerais le récupérer. J’en avais peiné pour le voler à Brandir, je ne vous raconte pas. »

- « Attendez un instant », fit l’elfe. « Restez derrière moi. Je crois que c’est leur chef qui arrive là-bas. Oui, il correspond à la description du captif interrogé par Svorn. Pas de jambe, deux bras de huit mètres de long et le visage au milieu du torse. Je manque d’instinct, mais dans le doute, on va dire que c’est lui. »

- « Il a l’air drôlement remonté », observa Rugfid, caché sous un cadavre. « Il a toute une troupe armée avec lui. Si c’est comme ça qu’on accueille les touristes ici, il ne faut pas s’étonner de vivre dans des marais interdits ! »

 

            Le monstre lança ses guerriers furieux à l’assaut à travers le village ravagé par les flammes. Elenwë se recoiffa négligemment une mèche, épousseta sa robe et étouffa un bâillement coquin avant de les balayer d’une vague de feu géante. D’une pichenette, elle commanda au brasier environnant de se retourner sur le chef ahuri.

 

- « Vous n’y êtes pas allée de main morte sur le bras droit de Teclan! » s’écria Rugfid. « Les bras lui en tombent. »

- « Il ne suffit pas d’avoir le bras long quand on n’a pas les épaules », dit la sorcière satisfaite.

- « Dîtes », songea le nain en repensant à sa propre histoire, « si vous vous débrouillez aussi bien toute seule, qu’est-ce que vous fichez avec mon nullos de cousin ? »

- « Je crois que nous avons toutes le même problème », réfléchit Elenwë, « quelle que soit notre espèce. Les mâles ne nous servent à rien, mais ils nous sont pourtant indispensables. Bon, allez, fini de jouer. Allons ramasser ce qui reste de notre hôte. Il a des révélations à…AHHHHHHHHH ! SEIGNEUR ! AHHHHHHH ! »

- « Quoi ?! Quoi ?! Quoi ?! »

- « Là, une araignée horrible avec plein de pattes ! Elle monte sur ma robe ! Oh, pitié, chassez-la ! »

- « Ça y est », s’exécuta Rugfid en ôtant le monstre de la taille d’un demi-ongle. « Je crois que je viens de comprendre votre explication sur les femmes. Finalement, je garde mes deux amantes. »